‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 54 sur 152 · Elle s'arrête au 20 octobre · texte numérisé non relu

Elle s'arrête au 20 octobre

2. « Quem mater filium recognoscens, eo quod in quibusdam insolitis hominis partibus erat pilosus in corpore, unde et Pilosi nomen accepit. »

LES SEIZE GUILLAUMES

qu'il avait de se dandiner (?) en parlant, lorsqu'il était en colère » 4.

Quand, au chapitre xni, il en vient à Guillaume de Besalu, qu'est-ce que ce mot Trunnus, ignoré de tous les lexiques de la latinité classique et de la basse latinité? Est-ce une faute (deux fois répétée) pour Truncus? Ou quel mot roman s'est joué ici dans la fantaisie du chroniqueur ?

S'il n'est pas historiquement certain que le comte Gifredus soit né velu, peut-être est-il permis de douter que le comte Guillaume ait eu un faux nez .

D'autre part, G. Paris a jadis supposé 2 que, dans les poèmes primitifs, Guillaume n'avait pas le nez acorcié, mais recourbé, et cette conjecture a récemment trouvé dans la Chanson de Guillaume une éclatante confirmation : le héros y est dit al courb nez.

Il est donc probable que ni le Guillaume légendaire dans les plus anciennes traditions, ni Guillaume de Besalu dans la vie réelle n'ont eu le nez acorcié. Si tous deux, comme le voulait Jonckbloet, avaient eu le nez acorcié, cette concordance aurait eu des conséquences littéraires d'une portée incalculable :

Nous l'avons en dormant, madame, échappé belle.

1. « Qui ideo Cabreta cognominatus est quia, cum iratus ali quid loqueretur, uno saepius pede quasi cavare (?) videbatur. >>

2. Manuel d'ancien français, La littérature française au moyen âge, § 39.

g") De Guillaume Ier le Pieux, comte d'Auvergne.

J'examinerai plus loin (au chapitre intitulé la Via Tolosana) le cas de ce personnage. Le lecteur y verra que ce comte d'Auvergne ne fut pour rien dans la formation de nos légendes.

h) De Guillaume II, dit le Jeune, comte d'Auvergne.

i) De Guillaume, dit Taillefer, comte de Toulouse en 950.

j) De Guillaume de Montreuil, capitaine des troupes pontificales en 1058.

Ces trois personnages ont été « inventés » soit par Jonckbloet, soit par Dozy. Personne, semble-t-il, sauf Jonckbloet et Dozy peut-être, n'a jamais cru que leurs prétentions fussent fondées, et L. Gautier [Les épopées françaises, t. IV, p. 93-5) a déjà suffisamment vidé leur procès.

Quelques réflexions a ce propos.

Nous avons poussé cette enquête assez loin maintenant pour que nous ayons le droit, faisant halte un instant, de marquer l'étrangeté du problème, tel qu'il est posé depuis Jonckbloet. Son « principe », que plusieurs Guillaumes historiques ont dû se confondre dans la légende, nous n'avons voulu le considérer

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qu'a posteriori, après examen. Mais du seul fait que Jonckbloet a découvert, à lui tout seul et d'un coup, neuf ou dix Guillaumes, il résulte qu'il est parti, lui, d'une idée a priori. Et puisque c'est de son livre vénérable que procèdent le meilleur et le pire de ce qui fut écrit depuis cinquante ans sur le cycle des Narbonnais, il est permis maintenant de lui demander compte de cette idée, ou de ce « principe » , et de mettre à nu le mécanisme de sa méthode.

Le « principe » est que rien ne saurait être fictif dans une chanson de geste et que personne au monde n'est plus dépourvu d'imagination qu'un poète. Tout ce que les chansons de geste rapportent de Guillaume d'Orange doit être historique ; et, puisque Guillaume de Toulouse et de Gellone n'a fourni que quelques-uns des traits de sa figure, c'est donc que d'autres Guillaumes historiques ont dû fournir les autres traits. Ces autres Guillaumes, il faut les chercher.

Il est visible, en effet, que Jonckbloet les a cherchés, qu'ils ne se sont pas offerts spontanément à lui au cours d'une étude générale et désintéressée de l'époque carolingienne. Un historien, même connaissant bien les chansons de geste, aurait pu pendant des années lire et relire les vieilles chroniques sans que nul rapprochement se présentât à son esprit entre le Guillaume légendaire et les divers Guillaumes que nous venons de passer en revue. Ces chroniques, Jonckbloet les a lues non pas en historien, mais en littérateur, que dominait une idée préconçue : il cherchait des Guillaumes. Encore n'est-il pas nécessaire ni probable qu'il ait lu ces chroniques : il a pu se

bornera ouvrir au mot Guillaume les Tables des noms propres de Y Histoire de Languedoc et à se référer de ces tables aux pages indiquées ; chaque fois qu'il remarquait une analogie entre une page de Y Histoire de Languedoc, et une page de ces chansons de geste qu'il venait de lire, c'était un Guillaume de plus qu'il proposait comme modèle du Guillaume épique. 11 est presque comique de retrouver au tome V de Y Histoire de Languedoc à la page 895, dans une liste de trentesix seigneurs nommés Guillaume, les dix Guillaumes dont il traite, rangés en belle ordonnance, Guillaume le Pieux auprès de Guillaume au nez postiche, et le Tête-d'Etoupe auprès du Fièrebrace ; en quelques heures de « dépouillements », on a reconstitué tout le lot des fiches de Jonckbloet, toute la documentation de son livre, et, fût-on d'ailleurs très ignorant de l'histoire des temps carolingiens, on en sait aussi long qu'il nous en a dit.

On admire alors sa discrétion, et qu'il n'ait retenu que dix Guillaumes : car les personnages de ce nom pullulent, et il n'en est point (puisqu'aussi bien ils eurent tous deux yeux, un nez et une bouche) qui ne ressemble par quelque trait au Guillaume des poètes.

— On admire que le hasard n'ait établi entre le Guillaume des poètes et les Guillaumes de Jonckbloet que des ressemblances si vagues : car enfin son Guillaume de Provence, par exemple, aurait pu d'aventure avoir un père nommé Aymeri, ou un frère nommé Garin, Guibert ou Ernaut : et, si la chose s'était produite, comment aurais-je osé contester ses titres?

— On admire surtout la confiance que Jonckbloet a

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mise en son idée et l'intrépidité de sa foi. Sans doute, sa recherche était légitime en principe : que deux Ajax ou deux saint Antoine se confondent par défaut d'information dans l'esprit d'un narrateur, c'est un accident souvent observé et qui a pu se produire pour deux ou plusieurs Guillaumes Mais un accident infiniment plus fréquent dans l'histoire de la poésie, c'est qu'un poète mêle des histoires qui lui paraissent belles, sans nul souci des noms des personnages à qui elles étaient primitivement appliquées. Qu'elles soient racontées d'un Pierre ou d'un Paul, il n'en a cure; il les racontera aussi bien d'un Guillaume, pourvu qu'elles s'adaptent au caractère et aux passions par lui prêtés à son héros. Ce qui se mêle et ce qui s'appelle réciproquement dans l'imagination des poètes, ce ne sont pas des noms propres, ce sont des thèmes poétiques. N'est-il pas inquiétant que, pour expliquer la formation de la légende de Guillaume d'Orange, le principe créateur supposé de préférence par nos érudits soit l'oubli, la confusion, qui aura fait prendre les uns pour les autres des héros primitivement étrangers les uns aux autres, mais de même nom? La légende de chacun d'eux, en ces illustres chants primitifs dont on suppose l'existence, étaitelle donc si indistincte, si banale et si piètre que toutes leurs légendes dussent se réunir et se

ï. C'est ainsi que certains bréviaires mêlent les actes de saint Guillaume de Gellone et les actes de saint Guillaume de Mala\al, ermite en Toscane au xne siècle (voyez L. Gautier, Les Épopées françaises, t. IV, p. 99).

confondre par l'effet de confusions inconscientes et par mélange mécanique?

Pourtant, s'il est assuré et d'ailleurs avoué de tous que la liste des seize Guillaumes est décidément trop longue, je reconnais que la tentative d'en dresser une est juste en elle-même, pourvu que la liste soit courte ; et je reconnais aussi qu'il est impossible de prouver, par raison démonstrative, que tel nom n'y doive pas figurer.

Bien plus, je reconnais comme très légitime la position d'esprit des critiques qui inclinent à tenir pour probables plusieurs des identifications ci-avant discutées. En pareille matière, je le répète, ce que nous appelons chacun coïncidence fortuite, analogie ou identité peut varier d'un observateur à l'autre, non pas seulement selon la différence des tempéraments intellectuels, mais selon que l'on tient ou que l'on ne tient pas certains faits du même ordre pour démontrés déjà par ailleurs. Oui, si quelque lecteur connaît dans l'ensemble des légendes du cycle un fait assuré d'où il résulte qu'un Guillaume historique a été chanté au ixe ou au xe siècle par des poètes populaires, puis confondu avec Guillaume de Gellone, ce lecteur a le droit d'être indulgent à tel ou à tel des Guillaumes de Jonckbloet ; et, fort d'un cas certain et dûment vérifié, il peut légitimement se contenter dans les autres cas d'analogies moins frappantes.

C'est précisément en cette disposition d'esprit que je voudrais me mettre à mon tour. Je ne m'efforce pas de démontrer à autrui, sachant l'entreprise vaine, que tel Guillaume historique ne peut pas avoir servi de

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modèle au Guillaume légendaire; je cherche sincèrement, en ce livre sincère, un second Guillaume historique de qui il mapparaisse, aussi clairement que de Guillaume de Gellone, qu'il a certainement servi de modèle au Guillaume légendaire. Si je découvre ce second Guillaume, à mon tour j'accorderai aux autres Guillaumes plus de crédit. Si quelque lecteur l'a déjà rencontré dans les pages qui précèdent, ce n'est plus pour lui que j'écris. J'écris pour ceux qui, ne l'ayant pas rencontré plus que moi jusqu'à présent, voudront bien le chercher encore parmi les six Guillaumes qui nous restent à considérer.

Ce sont les nos 2, 3, 4, 13, 14, 15. Leur sort à tous les six est lié à la critique d'un même poème, le Couronnement de Louis.

LE COURONNEMENT DE LOUIS L Analyse du Couronnement de Louis.

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