‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 7 sur 152 · Rotnania, t. XXXII (1903), p · texte numérisé non relu

Rotnania, t. XXXII (1903), p

PROJET DE CETTE ÉTUDE

Nous savons que beaucoup de nos chansons de geste, sousles formes où elles nous sont parvenues, ne sont que l'écho ou le reflet de poèmes primitifs disparus ; qu'elles ont été rédigées sous cette forme à des époques basses. Le jongleur à qui nous devons celle-ci ne fut qu'un rimailleur : qu'importe ? la chanson n'est pas sienne ; elle lui a été transmise ; des siècles y ont collaboré ; chaque génération lui a imposé sa pensée et sa forme. Il s'agit de se représenter ces états successifs de développement et de réduire les légendes aux formes les plus archaïques que nous puissions atteindre. Si un jour (qui, elle le sait, ne viendra jamais) la critique avait achevé sa tâche, c'est qu'elle aurait su ramener chaque légende à son germe, c'est-à-dire déterminer le fait historique ou la fiction rudimentaire qui lui a donné naissance, reconnaître le jour et le lieu où ce fait historique s'est produit, le moment où ce thème poétique a été conçu, puis suivre à travers les temps, stade par stade, les modifications successives de ce germe.

Ce problème se décompose, pour ce qui est du cycle des Narbonnais, en deux questions :

1° Dans l'amas de ces fictions, qu'y a-t-il d'historique ? Etant donné que ces poèmes datent du xne et du xiuc siècles, mais que l'action s'en déroule sous Charlemagne et Louis le Pieux, est-il possible de déterminer les faits réels, plus vieux de trois ou de quatre siècles, qui ont pu donner naissance à ces fictions ? Et, puisque l'on retrouve, parmi les comtes carolingiens, l'homme de chair et de sang qui fut le prototype de Guillaume d'Orange, quand et sous

l'empire de quelles circonstances cet homme a-t-il été, pour la première fois, chanté par des poètes ? Pour composer la figure de ce Guillaume épique, d'autres personnages réels ne lui ont-ils pas prêté quelquesuns de leurs traits ? Pareillement pour Aymeri, pour Aimer, pour Vivien, pour d'autres. Outre la trace d'événements de l'époque carolingienne, n'y a-t-il pas aussi dans nos chansons, comme certains le croient, la représentation poétique d'événements bien plus récents, presque contemporains des jongleurs du xie et du xiie siècle?

2° De ces fictions, quel qu'en soit le fondement historique, lesquelles sont anciennes ? C'est-à-dire, opérant sur des textes tardifs du xne et du xin° siècles, profitant de leurs contradictions internes, interprétant les allusions qu'ils font à d'autres textes perdus pour nous, est-il possible de reconstruire des états antérieurs de ces poèmes ? Est-il possible de se représenter, par exemple, une légende de Vivien plus archaïque, prenant son origine dans les temps carolingiens, puis se développant indépendante et solitaire jusqu'au jour où elle aura été absorbée dans le cycle de Guillaume d'Orange ?

Revue sommaire des travaux consacrés au cycle de Guillaume.

Pour traiter à mon tour ce double problème, je viens tard, et c'est mon avantage de venir tard.

PROJET DE CETTE ÉTUDE

Après les brillantes « anticipations » de Fauriel 1 et les riches notices et analyses de Paulin Paris 2, Jonckbloet, le premier, l'a traité à fond 3, et son système, souvent remanié sans doute et rectifié, subsiste encore en ses grandes lignes. Mais, depuis le temps lointain de Jonckbloet, quelle activité multiple et incessante des philologues et des critiques littéraires ! Les manuscrits mieux connus et classés, sept des chansons du cycle publiées en d'excellentes éditions critiques 4, quatre d'entre elles, Aymeri de Narbonne, le Couronnement de Louis, les Enfances Vivien, les Narhonnais, pourvues par MM. Demaison, Langlois, Nordfelt, Suchier, de mémorables introductions ; — la Chanson de Guillaume découverte ; — les chansons qui n'ont pas encore trouvé d'éditeurs, analysées du moins et étudiées d'après l'ensemble de la tradition manuscrite, celles de la geste de Rainoart, par exemple, en un très bon livre de M. Runeberg ; — l'importance du roman en prose de Guillaume

1. L'origine de V épopée chevaleresque en France au moyen âge, articles de la Revue des Deux Mondes, de septembre à novembre 1832; — Histoire de la poésie provençale (1846-7), t. III.

2. Aux tomes III (1840) et V (1846) des Manuscrits françois de la Bibliothèque du roi, et au tome XXII (1852), p. 435-551, de YHistoire littéraire de la France.

■ 3. W.-J.-A. Jonckbloet, Guillaume d'Orange, chansons de geste des XIe et XIIe siècles, 2 vol., La Haye, 1854.

4. Je ne donne pas ici l'indication bibliographique de tous les travaux que je mentionne. Je ne cite aux notes de ce chapitre que les travaux de critique littéraire qui considèrent l'ensemble ou une partie considérable du cycle.

d'Orange mise en lumière par MM. Weiske, Schlâger, Gloetta ; — la valeur (ou plutôt l'insignifiance) des Storie Nerbonesi déterminée par les travaux de tendance opposée de M. Raymond Weeks d'une part, de MM. Ph.-A. Becker et Reinhard d'autre part; — les textes annexes étudiés de plus près : le Fragment de la Haye par M. Grober et par M. Suchier, le Roman d'Arles par M. Chabaneau, le Pseudo-Philomena par M. H. Schneegans ; — de M. Révillout à M. Ferdinand Lot, les enquêtes sur l'historicité de nos légendes poussées en tous les sens ; — les travaux de critique littéraire multipliés, surtout par les élèves de M. Suchier, par M. Suchier lui-même en ses Recherches sur les légendes de Guillaume d'Orange l, si sobres et pourtant si riches d'idées imprévues, qui sont presque toujours, vérification faite, des vérités inaperçues jusqu'à lui; — matériaux nouveaux, vues et hypothèses nouvelles, quel enrichissement de notre connaissance ! Faits et idées, que d'éléments dispersés les auteurs d'ouvrages d'ensemble n'ont-ils pas eu, en ces vingt-cinq dernières années, à ordonner et à interpréter! Léon Gautier s'y est appliqué en son livre devenu classique sur les Epopées françaises 2, M. Grober dans son Grundriss der romanischen Philologie 3, M. Suchier 4 et M. Garl Voretzsch 5 dans leurs Histoires de la littérature

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