De la forme primitive du Couronnement de Louis
Les scènes qui ouvrent le Couronnement de Louis ont certes de la force et du mouvement ; mais, dès qu'on y regarde, que d'étrangetés ! Comment le traître Arneïs d'Orléans peut-il escompter, comme il fait, la patience des barons et l'inconcevable faiblesse de Charlemagne? Et quand Charlemagne se laisse prendre à l'embûche du traître, son rôle n'est-il pas presque comique ? Ce n'est rien encore : Guillaume ayant, au vers 141, assommé le traître Arneïs sur les marches de l'autel, voici que, au vers loO, comme si rien ne s'était passé, Charlemagne reprend son discours moral à son fils et presque dans les mêmes termes qu'avant l'intervention du traître : « Xe dépouille pas l'orphelin, ni la veuve, sers bien sainte Eglise... » La cour se sépare au vers 161, puis un temps indéterminé s'écoule sans incidents, cinq ans peut-être ; mais voici derechef que, au vers 166, Charlemagne éprouve le besoin de recommencer son discours à son fils : m Ne dépouille pas l'orphelin, ni la veuve, sers bien sainte Eglise... »
M. A. Jeanroy écarte ces étrangetés par une hypo-
LES FORMES PRIMITIVES DES POÈMES 327
thèse remarquable 1 : il considère ce récit comme un remaniement d'un poème où la trahison d'Arneïs ne se produisait qu'après la mort de Charlemagne : « Charlemagne, sentant venir ses derniers jours, faisait couronner son fils ; il lui prodiguait les sages avertissements et finissait en le confiant à la garde de Guillaume » ; l'assemblée se séparait après cette cérémonie simple, grande, et que nul traître n'avait troublée ; alors Guillaume, profitant de ce qu'aucun danger immédiat ne menaçait son pupille, s'éloignait de la cour : lui parti, Charlemagne mourait et la conjuration d'Arneïs éclatait; les barons étaient en train de couronner le félon dans l'église, à Aix ou à Paris, quand Guillaume, revenu à l'improviste, le tuait.
Si la conjecture qui restaure ainsi une forme plus ancienne du récit était une simple combinaison logique, on devrait la considérer avec méfiance, si ingénieuse soit-elle. Mais elle est appuyée par divers textes, indépendants les uns des autres, dont les auteurs témoignent qu'ils connaissaient un poème du Couronnement différent de celui que nous avons, et qui plaçait la trahison d'Arneïs après la mort de Charlemagne. C'est ainsi que, dans Aliscans, Guillaume dit à Louis :
2754 « Loei, sire, ci a maie saudee.
Quant a Paris fu la cours asamblee, Ke Charlemaine ot vie trespassee, Vil te tenoient tôt chil de la contrée ;