‹ Les légendes épiques; recherches sur la formation des chansons de gesteChapitre 92 sur 152 · Fieus fu Tibaut, ce est la vérité · texte numérisé non relu

Fieus fu Tibaut, ce est la vérité

Si est fillastres Guillelme au cort nés.

2 . Variante du manuscrit de l'Arsenal : Et pris ma tere. Si c'est la leçon originale, Esmeré n'en reste pas moins le fils d'Orable, puisque, dans tous les manuscrits, il appelle Guillaume son parastre. f

Nerbonesi, Aliscans), M. A. Jeanroy a reconstruit une Prise d'Orange primitive, « qui égalait en horreur, ditil, les histoires des Atrides et des Pélopides >>. « Orable y apparaissait comme une mère dénaturée poussant la haine envers Tibaut jusqu'à exécrer tout ce qui venait de lui, même ses propres enfants. » En effet, elle y tuait elle-même ses fils en les jetant du haut d'un balcon [Storie Nerbonesi), ou bien elle les laissait tuer par Guillaume [Aliscans, Foucon).

Mais nous n'avons pas le droit, me semble-t-il, de combiner ces textes : dans les Storie Nerbonesi, Orable précipite du haut d'un balcon un enfant, qui est le fils de Tibaut, mais non le sien ; dans Aliscans, Guillaume tue les fils d'Orable et de Tibaut, sans qu'Orable intervienne1. L'histoire supposée par M. Jeanroy est une troisième histoire, qui reste sa propre invention.

Il faut se résigner à laisser tous ces textes comme ils sont, isolés les uns des autres. Or, si on les considère chacun à part et comme résumant chacun un ancien récit perdu, il est remarquable qu'aucun de ces récits perdus ne peut se concilier avec les romans conservés.

1. Pour rapprocher les deux récits, M. Jeanroy suppose que les fils d'Orable et de Tibaut tués dans Aliscans par Guillaume sont, eux aussi, de petits enfants : sa raison est que Guillaume les écrase sur un marbre, supplice qui convient mal à des adultes. — Mais il les pend ensuite (sauf dans le ms. de l'Arsenal), supplice qui convient mal à des enfants; puis il est bizarre que Guillaume se vante d'avoir tué ces petits enfants é parce qu'ils n'aimaient pas la chrétienté et parce qu'ils avaient « guerpi charité ».

LES FORMES PRIMITIVES DES POÈMES

Dirons-nous que, dans un récit primitif (Scorie Nerbonesi), Orable, au sortir de la messe nuptiale, et dans la joie de ses noces, jetait du haut d'un balcon un petit enfant de Tibaut? Ce serait donc que les poètes postérieurs ont fortement adouci son type barbare.

Dirons-nous que, dans un récit primitif (Aliscans, en acceptant l'interprétation de M. Jeanroy), Guillaume massacrait les fils d'Orable, encore petits enfants? Ce serait donc que les poètes postérieurs ont eu fort à faire pour transformer ce bourreau d'enfants en un preux chevalier.

Dirons-nous que, dans un récit primitif (Aliscans), il tuait les fils d'Orable, déjà hommes faits? Orable était donc déjà une femme âgée, et c'est le thème principal de la Prise d'Orange, telle que nous l'avons conservée, qui disparaît : comment se représenter notre héros épris d'une vieille matrone ?

Dirons-nous que, dans un récit primitif [Chanson de Guillaume), Guillaume, assiégé par Tibaut, était dégagé par une bataille livrée sous les murs d'Orange, où Vivien tuait Tibaut de sa main? Mais, selon Aliscans (vers 383, 1907-8), selon Foucon de Candie (voir ci-dessus), et selon bien d'autres poèmes, Tibaut, au lieu d'être tué par Vivien, lui survit. De plus, cette bataille sous Orange ne saurait suivre de près l'établissement de Guillaume dans cette ville et le meurtre des fils de Tibaut : car à cette époque, selon la chronologie de tous les romans conservés, Vivien, s'il était déjà né, ne pouvait en tout cas être encore qu'un enfant.

Ce que nous entrevoyons par-delà la Prise d'Orange,

telle que nous l'avons, ce n'est donc pas un poème unique, plus logique, plus régulier ; ce sont des récits multiples, divergents entre eux, moins cohérents que les poèmes conservés.

Tel est le résultat de notre première expérience. Essayons-en une seconde, en considérant le cas, éminemment favorable, du Couronnement de Louis.

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