‹ Les légendes hagiographiquesChapitre 1 sur 129 · DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ÉDITION

BUREAUX DE LA SOCIÉTÉ DES BOLLANDISTES 775, BOULEVARD MILITAIRE, BRUXELLES — Î906

Des prestes de Vr ornant & C®, rue de la Chapelle, Bruxelles

rHEOlûUKALLlBhAW

Monsieur Godefroid KURTH

Professeur & PUniversité de Liège.

Les récents progrès de T hagiographie scientifique ont créé plus d^un malentendu. La critique historique appliquée à la vie des saints est arrivée à des résultats qui n^ offrent rien de bien surprenant pour quiconque est habitué à manier les textes et à interpréter les monuments, mais qui ne laissent pas de déranger les idées du plus grand nombre,^

Des âmes religieuses, qui confondent dans un même respect les saints et tout ce qui les touche, se sont montrées émues de certaines conclusions inspirées, pensentelles, par r esprit révolutionnaire qui souffle même dans VÉglise, et hautement attentatoires à Vhonneur des héros de la foi.

Cette émotion se traduit souvent sous des formes bien vives.

Êtes-vous cPams que le biographe d'un saint est resté au-dessous de sa tâche, ou quHl n^a pas prétendu faire œuvre d'historien, on vous accuse de mal parler du saint lui-même, trop puissant, apparemment, pour se laisser compromettre par un panégyriste maladroit.

Vous arrive-t-il d'énoncer quelques doutes au sujet de certains traits merveilleux rapportés par U narra-

vm

teur sans garanties suffisantes, quoique bien choisis pour rehausser la gloire du saint, vous voilà suspect de manquer de foi.

Cela s'appelle introduire le rationalisme dans Vhis" toire, comme si dans les questions de fait il ne fallait pas, avant tout, peser les témoignages. Que de fois on a prononcé le mot de critique destructive, et traité d^ iconoclastes ceux qui n'ont d'autres préoccupations que d^ apprécier à leur juste valeur les monuments du culte des saints, heureux quxmd il leur est permis de dire qu'un de ces grands amis de Dieu a trouvé un historien digne de lui !

Il suffi, semble-t-il, de réduire à ces termes le sentiment de défiance que tant de belles âmes nourrissent à Vendroit de la critique pour faire ressortir toute Vinjustice de leurs préventions. Il est moins facile qu'on ne pense d'avoir raison dHune impression que la piété semble favoriser.

Les conditions dans lesquelles se sont élaborées un bon nombre de relations de martyres et de vies de saints sont, en général, trop mal connues pour permettre de • trouver un terrain d^ entente. Beaucoup de lecteurs ne se gardent pas suffisamment du préjugé vague qui accorde aux hagiographes je ne sais quel privilège qui les préserverait, plus que toute autre classe d'écrivains, des écarts de la faiblesse humaine.

Nous croyons donc faire œuvre utile en essayant de caractériser, plus nettement quHl n^est d'usage les genres dans lesquels se sont exercés nos pieux auteurs, d'esquisser à grands traits la genèse de leurs compo-

sitions et de montrer combien ils sont loin d^être à Vabri des erreurs que Vhistoire sévère a le devoir de signaler.

Il ne sera pas inutile de prémunir, dès à présent, le lecteur contre une impression qui pourrait se dégager d'un travail où Von s^ occupe surtout des côtés failles de la littérature hagiographique.

Aider à reconnaître les matériaux de qualité inférieure, ce n^est pas nier quHl y en ait d^ excellents ; dest sauver la moisson que de signaler V ivraie qui s'est mêlée au bon grain dans une proportion, parfois déconcertante.

Ces simples récits des temps héroïques, que Von dirait sortis d^une plume trempée dans le sang des martyrs, ces histoires naïves, toutes parfumées de piété et de vertu, où sont racontés, par des témoins, les combats des ascètes et des vierges, méritent, sans restriction, notre admiration et nos respects.

Mais c^est pour cela même quHl faut les séparer très nettement d^une classe fort nombreuse d^ écrits péniblement élaborés où la figure du saint est voilée par une rhétorique épaisse et sa voix étouffée par celle du biographe. Il y a une distance infinie entre les deux catégories littéraires. Vune est bien connue et se recommande assez d^ elle-même. Vautre l'est trop peu et fait tort à la première.

On avouera qu^il y a loin de cette simple opération de triage, dont nous essayons de montrer la nécessité, à V œuvre de démolition que Von pourrait nous soupçonner d^ entreprendre.

bailleurs, si nous recommandons à quiconque se sent attiré vers les études hagiographiquss de s^ engager résolument dans les voies de la critique, nous ne conseillons à personne d^y marcher les yeux fermés et nou^ n^avons pas songé à dissimuler qu^en appliquant mal à propos des procédés de recherche très efficaces en eux-mêmes, on peut aboutir à des résultats inadmissibles.

Il sera facile de s'en convaincre en parcourant le chapitre où nous examinons les questions qui ont quelque rapport avec V exégèse mythologique, si fort à la mode aujourd'hui. Telles passes brillantes exécutées sur ce terrain ont ébloui tout un public plus sensible à la nouveauté des conclusions que préoccupé de leur solidité. C^était notre devoir d'inviter au contrôle et d^en indiqua les moyens.

Nous n^ avons pas voulu écrire un traité d'hagiographie. Bien des questions, que le lecteur pourra se poser, n^ont pas même été effleurées, et nous n^ élevons point la prétention d^ avoir épuisé aucun des sujets que nous avons touchés.

Les citations et les exemples auraient pu être multipliés presque à Vinfini. Avons-nous eu tort de résister à la tentation d'éblouir le lecteur par P étalage dune érudition facile, d'éviter tout ce qui aurait embarrassé l'exposition sans rien ajouter à la rigueur du raisonnement ?

Exposer sommairement dans quel esprit il faut lire les textes hagiographiques, fndiquer la méthode à

suivre pour discerner les matériaux que V historien peut en retirer et ce quHl doit abandonner, comme leur bien propre, aux artistes et aux poètes, mettre en garde contre V entraînement des formules et des systèmes préconçus, tel est le but de ce travail,

La polémique, mauvaise conseillère, a été, dans la mesure du possible, bannie de ce petit livre. Il noies arrivera pourtant d^avoir à dénoncer les méprises d^ autrui. Hélas Iles méthodes défectueuses vont souvent s^ abriter sous des noms autorisés, et Von a quelquefois Vair, en s^en prenant aux erreurs, de vouloir bousculer les personnes. Cest, pour le critique, un juste sujet de chagrin, d? atteindre parfois, dans la mêlée, ceux quHl n^ a point visés. Que Von sache bien que nous n^ avons visé personne.

Quelques chapitres de cette étude ont paru dans la livraison de juillet 1903 de la Eevue des Questions historiques. Nous les avons légèrement retouchés et complétés en quelques endroits. Sauf deux ou trois additions sans importance, cette nouvelle édition est une simple reproduction de la première, parue en mars 1905.

Page 1