CHAPITRE PREMIER
Notions
Documents hagiographiques. — Récits d'imagination. Compositions artificielles. — Le roman. — Créations populaires. — Le mythe. — Le conte. — La légende. — La légende hagiographique. Ses deux grands facteurs. ,
Avant tout, essayons de préciser ce qu'il faut entendre par un document hagiographiqiœ.
On ne donne pas ce nom à tout écrit qui nous renseigne sur les saints. Le chapitre où Tacite dépeint sous des couleurs si vives les supplices des premiers martyrs de Eome n'est point un document hagiographique, pas plus, du reste, que les pages de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbeoù défilent, en rangs serrés, les victimes des grandes persécutions. Le même Eusèbe a écrit en quatre livres le panégyrique du premier empereur chrétien qui, dans l'Eglise grecque, partage les honneurs réservés aux saints. La vie de Constantin n'est pourtant pas une vie de saint, tandis que le livre des Martyrs de Palestine, écrit dans le but d'édifier les fidèles par le récit des souffrances de ces héros, est un document hagiogra-
phique, en même temps qu'un document historique de premier ordre^ Les actes de saint Théodore qui, sous leur forme actuelle, n'ont rien de commun avec l'histoire, doivent être mis sur le même pied, au point de vue de l'hagiographie. C'est encore dans la même classe, quoique dans une catégorie spéciale, qu'il faut ranger les calendriers ou martyrologes où sont enregistrés les anniversaires des martyrs, ainsi que les inscriptions solennelles, comme celles du pape Damase, placées sur leurs tombeaux.
On le voit, pour être strictement hagiographique,
le document doit avoir un caractère religieux et se
( proposer un but d'édification. Il faudra donc réserver
ce nom à tout monument écrit inspiré par le culte
des saints, et destiné à le promouvoir.
Ce qu'il importe d'accentuer dès le début, c'est la distinction entre l'hagiographie et l'histoire. L'œuvre de l'hagiographe peut être historique, mais elle ne l'est pas nécessairement. Elle peut revêtir toutes les formes littéraires propres à glorifier les saints, depuis la relation officielle adaptée à l'usage des fidèles jusqu'à la composition poétique la plus exubérante et la plus complètement dégagée de la réa* lité.
Personne, évidemment, n'oserait soutenir que les hagiographes se sont assujettis partout et toujours à la loi sévère de l'histoire. Mais à quel degré se mesurent leurs écarts ? Voilà ce qu'il faut déterminer dans chaque cas particulier. Avant de rien avancer en cette matière, essayons d' éclair cir certaines
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notions, moins familières qu'on ne croirait à pre mière vue.
On se sert couramment, pour désigner des récita qui ne sont point conformes à la réalité, des termes de mythe, fable, conte, roman, légende. Pris dans un sens large, ces mots sont souvent employés comme synonymes. Il en résulte de multiples confusions, que nous essaierons d'éviter par des définitions plus rigoureuses \.
Nous ne parlerons guère de la fable qui, dans son sens le plus étendu, désigne tout récit d'imagination, et qui, dans une acception très particulière, est l'équivalent d'apologue, surtout lorsque les personnages mis en scène sont représentés par des animaux . ■- Ce n'est pas à dire que les hagiographes aient absolument dédaigné ce genre de fantaisies. L'auteur de la vie des saints Barlaam et Joasapb a incorporé dans sa compilation plusieurs apologues, qui ont été l'objet d'études spéciales ^. Mais ce sont là des excep tionsj et la critique hagiographique n'a point, en
l.Nons citerons les titres de quelques travaux spéciaux sur la matière, sans discuter les conclusions de leurs auteurs, qui ne s'entendent pas toujours. J.-F.-L. George, Mythua und Sage, Berlin, 1837 ; J. Fiske, Myths and Myth-maker8, London, 1873 ; H. Steikthai^, Mythoa, SagCy M&rchen, Légende^ Erzàhlung, Fahel, dans Zeitachrift fur Vàlkerpsychologie und Sprachwissenschaft , t. XVn, 1865, p. 113-139 ;E.BERNHEiM,ieAr&ï*cA der historischen Méthode, 3» Auflage, Leipzig, 1903, p. 317, 349, 457-68 ; E. Sibcke, Myihologiache Briefe, Bôrlin, 1901.
2. S.-J, Wabbbn, De Qrieksch christdijke roman Barlaam en Joaaafen zijne parabehy Botterdam, 1899, in-4<>, 56 p.
général, à s'inquiéter des émules d'Esope et de La Fontaine.
Le mythe, le conte, la légende, le roman appartiennent tous à la classe des récits d'imagination. Mais ceux-ci peuvent se diviser en deux catégories, suivant qu'ils se présentent comme le produit spontané ou impersonnel du génie populaire, ou qu'il faut y voir des créations artificielles et réfléchies.
Le roman, dans le sens usuel du mot, appartient à cette dernière catégorie. L'auteur choisit son sujet, l'étudié, applique à l'œuvre d'art qu'il a conçue les ressources de son talent et de son imagination. S'il a pris pour thème le caractère ou les aventures d'un personnage ou une période de l'histoire, il écrira un roman historique. Si tout, dans son œuvre, personnages et péripéties, est de pure fiction, ce sera un roman d'imagination ; et s'il a voulu dépeindre, dans une série d'aventures moitié réelles, moitié imaginaires, l'âme d'un saint honoré par l'église, il faudra, bien que le terme n'ait point passé dans l'usage, donner à son œuvre le nom de roman hagiographique.
Les romans de cette espèce sont fort nombreux et quelques-uns remontent à une très haute antiquité *. Citons les actes de Paul et de Thècle, et cette collection des actes apocryphes des apôtres à qui fut réservée une si longue et si extraordinaire fortune
1. Bésumé intéressant dans E. von Dobschûtz, Der Roman in der cUtchristliehen Literatur, dans Deutsche Bundschau, april 1902, p. 87-106.
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On connaît assez le roman des CSlémentines ^^ dont le résmné fit longtemps partie des pins célèbres collections hagiographiqnes.^
Le conte et la légende, dont nous allons parler maintenant, ne peuvent, strictement, être placés dans la famille des compositions artificielles. H est vrai que l'on donne souvent le nom de conte à des romans de peu d'étendue ; l'écrivain s'appUque parfois dans son cabinet à composer des récits dont la forme rappelle la légende ou le conte proprement dits. Ces imitations savantes devaient être mentionnées ici, mais il est inutile de nous en préoccuper davantage. 11 faut réserver notre attention pour les fictions qui se présentent à nous dépouillées de tout caractère individuel et qui sont l'œuvre anonyme de cet être abstrait qui s'appelle le génie populaire.
Voici d'abord le mythe. On applique souvent ce terme à tout ce qui n'a point d'existence réelle, et on donnera le nom de personnage mythique à tout héros qui n'a vécu que dans l'imagination du poète. Tel n'est pas le sens propre du mot, et il ne faudrait pas mettre au nombre des êtres mythiques des figures comme ceUe d'Abner dans Athalie^ bien que le confident de Joad ait été créé de toutes pièces par Bacine.
Le mythe implique essentiellement la personnifi-
1. H.-U. Mbtbooh, De Olemens-Bomem, Groningen, 1904, 2 vol. Sur cet ouTrage et les trayaux les pins récents concernant les Clémentines, voir Anàlecta BoUandiana, t. XXTV, p. 138-141.
cation d'une force ou d'une idée abstraite, ou, si l'on aime mieux, le mythe n'est autre chose que l'explication des phénomènes de la nature à l'usage des peuples enfants ^ Que l'on se décide à y voir des symboles poétiques, ou que l'on préfère, ainsi qu'on l'a dit ingénieusement, regarder la mythologie comme le traité de physique des époques primitives, il n'en est pas moins certain que le phénomène naturel est la matière propre du mythe. Le soleil, la lune, les étoiles, la foudre, la succession des jours et des nuits, les vicissitudes des saisons sont représentés par des héros et des dieux et par les aventures qu'on leur prête. C'est l'Aurore avec ses doigts de rose ouvrant les portes de l'Orient, c'est Phaéton conduisant le char du Soleil, et tant d'autres fables gracieuses avec lesquelles l'étude de l'antiquité nous a familiarisés.
Je ne veux pas multiplier les exemples, car avant de " classer un récit, il importe d'être bien fixé sur sa signification réelle, et s'il fallait suivre certaine école, il
1. M. S. BsnrACH, dans la Bévue critique dn 3 juin 1905, p. 425, conteste oette définition du mythe. < Un mythe, dit-il, est essentiellement une histoire que Phnmanité a crue vraie à une certaine période de son développement intellectuel. » Cette formule nous paraît bien vague pour servir de définition. M. Beinach peut avoir raison lorsqu'il ajoute : « Vouloir, comme Ta fait Pauteur, distinguer rigoureusement le mythe du conte et de la légende, c'est exiger des mots de la langue une précision qu'ils ne sauraient avoir. » La définition que nous avons adoptée étant, en somme, la plus commune dans l'usage des spécialistes, il nous sera peut-être permis de la maintenir pour éviter des confusions.
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est bien peu de fictions qui ne rentreraient pas dans le cadre de la mythologie. Il est des gens, a dit un critique de mauvaise humeur, qui ne sauraient voir une bataille de chiens et de chats sans se mettre à vous parler de la lutte entre la lumière efc les ténèbres. Les excès visés dans cette boutade ne sont que trop réels, et nous nous garderons de prononcer le nom de mythe sans de bonnes raisons.
Y a-t-il des mythes hagiographiques ? Les hagiographes ont-ils du moins utilisé des éléments mythiques? Je ne vois aucune difficulté à l'admettre, et nous constaterons qu'ils ont appliqué à des saints plus d'un récit qui se rattache à la mythologie antique.
Le conte proprement dit est une histoire inventée ne se rattachant à aucun personnage réel ni à aucun lieu déterminé. « Il y avait une fois un roi et une reine qui avaient une fille d'une grande beauté... » Ce début classique du conteur i caractérise parfaite- , ment le genre, où tout est accessoire sauf la trame du récit destiné uniquement à l'agrément de l'auditeur, ou calculé de façon à mettre en relief une vérité pratique, comme c'est, par exemple, le cas du conte moral.
H n'existe point, comme on serait tenté de le croire, une infinie variété de contes populaires. Tous se ramènent à un certain nombre de types, dont aucun ne semble propre à un peuple ni même à une
1. C'est presque littéralement celui d'Apulée dans Amour et Psyché :<^ Erant in qnadam civitate rex et regina.Hi très numéro filias forma conspiouas habuere. » Jfet, IV, 28.
race ; ils sont le patrimoine commun de Thumanité.
On a beaucoup disserté sur leur origine ^ Sans entrer dans le détail des systèmes proposés par les spécialistes, signalons-en deux principaux qui ont rencontré plus de faveur et qui peuvent être considérés comme des solutions extrêmes. Les uns expliquent par l'identité de l'esprit humain la répétition des mêmes thèmes et la ressemblance des formes. pLes autres ont recours à une solution moins simple et moins métaphysique, mais qui répond bien mieux aux faits constatés. L'Inde serait l'unique berceau des contes populaires répandus dans le monde entier ^ ; et quoi que l'on préfère penser du premier auteur de ces récits, ils sont partis de là pour tomber dans le domaine public le plus étendu qui se puisse imaginer. H n'est pas nécessaire de nous prononcer
1. Emmanuel GosQuiN, Contes populaires de Lorraine^ 1. 1, Paris, 1886, i-Lxvn ; lD.,i 'origine des contes populaires européens et les théories de M. LangjTmB, 1891; Id., Quelques observations swr les « Incidents communs aux contes orientaux », Londres, 1892. M. Gosqtiin est partisan déoidé de la théorie orientaliste, qui a été combattue notamment par M.-J. Bédieb, Les fabliaux, Bibliothèque de V École des Hautes Études,iABo. 98, Paris, 1893, p. 45-250. — Sur les autres systèmes et leurs nuances, on peut lire : Çh. Mabtbks, L'origine des contes populaires, dans Bévue Néo-Scolastique, t. I, 1894, p. 234-62, 352-84; L. SAiHéAir, L'état actuel des études de folklore, dans Bévue de Synthèse historique, t. IV, 1902, p. 147-174.
2. Parmi les tenants de la théorie orientaliste, il en est qui regardent plutôt TÉgypte comme la patrie des contes populaires. Voir, par exemple, S. Beikach dans la Bévue d*histoire et de littérature religieuses^ t. IX, 1904, p. 819-820. Nous ne pouvons ici discuter cette thèse.
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ici sur la question de l'origine première des contes populaires. Betenons seulement que, semblables à ces semences légères que le vent transporte au delà des merS; ils flottent toujours dans l'atmosphère et se retrouvent dans tous les pays et sous tous les climats, sans s'attacher jamais d'une façon définitive à un nom ou à une place.
La légende, au contraire, a nécessairement une attache historique ou topographique. Elle rapporte à un personnage réel des faits imaginaires ; elle met en scène, dans un endroit déterminé, des histoires de fantaisie. Cest ainsi qu'on parlera de la légende d'Alexandre ou de César, de la légende du château de Drachenfels, sur le Bhin, de la légende du lac Souge, Lough Derg, en Irlande. Voilà, pour nous en tenir à l'usage le plus reçu^ la rigueur des termes.
Mais il faut remarquer que^ dans la pratique, les genres ne sont point si tranchés ni les classements si faciles. Un de ces contes ailés qui volent d'un peuple à l'autre peut s'être arrêté un instant sur quelque monument fameux; le roi anonyme qui en était le principal personnage peut avoir pris un nom historique. Voilà le conte transformé en légende, et vous y serez trompé si quelque autre version du même récit ne vient vous révéler l'introduction purement accidentelle de l'élément historique ^ Le mythe lui-
1. Dans certains cas, les personnages de rechange sont très aisés à reconnaître, comme dans ces liistoires où Jésus-Christ et saint Pierre sont mis en scène. Voici, par exemple, une légende du pays basque rapportée parCerquand: «Jésus-Christ
même prendra aisément, de la même façon, l'aspect d'une légende.
D'autre part, dépouillez la légende de ce qui la rattache à la réalité, et vous lui donnerez les dehors d'un conte. De là la difficulté de démêler dans le célèbre recueil des Mille et une nuits la légende et le conte; car malgré la forme hautement fantastique des récits qui le composent, on en a signalé des parties qui semblent avoir une base historique ^ Il arrive, inversement, que des légendes fort précises en apparence se manifestent tout à coup sous la forme d'un conte populaire. On a mis longtemps à reconnaître, dans la légende de sainte Dymphne 2, une adaptation du célèbre conte de Peau Wâne, et dans la touchante histoire de Geneviève de Brabant
> et saint Pierre, cheminant tm jour, rencontrèrent un homme » à genoux au milieu de la route et priant Dieu de relever sa » charrette renversée dans un fossé. Gomme Jésus passait outre, » sans égard pour la prière du charretier, saint Pierre lui dit : » Seigneur, ne voulez- vous pas secourir ce pauvre homme ? — » D ne mérite pas notre assistance, répondit Jésus, parce qu'il » ne fait aucun effort pour se tirer d'embarras. — Un peu plus » loin, ils rencontrèrent un autre homme en même situation, » mais faisant mille efforts en criant et en jurant. Jésus s'em- » pressa de lui porter son aide en disant : Celui-ci mérite notre » aide, car il fait ce qu'il peut. » Tout le monde connaît cette histoire mise par le fabuliste sur le compte d'Hercule. Voir B. KôHLEB, KleineSchriften, Berlin, 1900, t. H, p. 102-104. A rapprocher encore l'admirable apologue : Pourquoi les honvmea ne savent plus quand ils doivent mourir, ibid, p. 100-102.
1. M.- J. Bb Goeje, De a/ràbische NaehtvertéUingenj dans De Qid» 1886, t. ni, p. 588-413.