‹ Les légendes hagiographiquesChapitre 37 sur 129 · Brut · texte numérisé non relu

Brut

4. Voir sur tout ceci E, Nobdbk, Die antike Kunstprosa, 1. 1, Leipzig, 1898, p. 81 et suiv.

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lecteur par Tintérêt de la narration, la beauté des descriptions et l'éclat du style.

On pense bien que le moyen âge, qui fut, dans une certaine mesure, l'héritier des traditions littéraires de l'antiquité, n'ouvrit point, dans le domaine historique, des voies nouvelles. Surtout ce n'est point du côté de la critique qu'il s'orienta. Lorsque l'historien ne voulut point se renfermer dans le rôle d'annaliste ou de témoin, il se fit compilateur ; compilateur sans discernement, beaucoup plus préoccupé des goûts de son public que de la recherche pénible de la vérité. Les anciens, qui auraient pu être ses modèles, ne connaissaient pas plus que lui ces méthodes compliquées par lesquelles nous essayons de démêler le vrai du faux et de reconstituer la physionomie d'un personnage ou d'une époque. Et puis, à l'esprit simple de ces clercs à demi barbares manquait la première qualité requise pour exercer la critique à quelque degré que ce soit. Ils n'étaient point défiants et ne soupçonnaient pas qu'un témoignage écrit pût être menteur, qu'un récit vraisemblable pût n'être point véridique. C'était la confusion perpétuelle entre l'histoire et la légende. L'histoire, au moyen âge, c'est ce qui se raconte, c'e^t ce qui se lit dans les livres.

Cette conception élémentaire de l'histoire se retrouve, cela va sans dire, chez les hagiographes. Leur œuvre en rend témoignage non moins que leurs déclarations. Rien de plus commun, dans les préfa-

ces des vies de saints, que les excuses pour Timperfection de la forme et la préoccupation du beau s tyle. L'auteur se lamente souvent de son incapacité et affecte la crainte d'ennuyer son lecteur. Mais, visiblement, il ignore les t)robièmes délicats qui se posent constamment devant l'historien et, sauf de rares exceptions, il n'a, pour faire valoir la qualité de ses récits, que ces banales protestations de sincérité qui laissent le lecteur indifférent quand elles n'éveillent point sa défiance.

Parmi les nombreux hagiographes que nous pourrions interroger sur la manière dont on comprenait, à leur époque, les devoirs du métier, en voici un — l'auteur de la passion de sainte Fortunata — qui, dès les premières lignes, constate le discrédit dans lequel ses prédécesseurs et ses émules ont laissé tomber le genre qu'il entreprend de cultiver. « Sanctorum martyrum passionee idcirco minoris habentur auctoritatis, quia scilicet in quibusdam illarum falsa inveniuntur mixta cum veris ^ » Le début n'est point banal et on se demande avec une certaine curiosité comment notre auteur entend concilier l'autorité V oulue à la nouvelle passion qu'on l'a chargé d'écrire. Il se hâte de nous livrer son secret. « Passionem sanctissimae virginis Fortunatae hac ratione stilo propriae locutionis expressi, superfiua scilicet resecans, necessaria quaeque subrogans, vitiata emendans, inordinatacorrigensatqueincompositacomponens...»

1. Frologua ad Passionem 8, Fortunatae v. et m. Mai, SpicUeaiium Bomanum, t. IT, p. 289.

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Yoilà ce qu'an homme qui s'aperçoit bien que tout n'est pas pour le mieux dans le monde de l'hagiographie a trouvé de plus efficace contre les abus qu'il signale : quelques procédés de rédaction et de style. L'idée d'entreprendre des recherches nouvelles, d'étudier les documents, de comparer et de peser les témoignages ne lui vient même pas.

Les exigences du pubUc n'allaient, du reste^ nullement au delà. Lorsque le moine Thierry vint à Some, les chanoines de Saint-Pierre le supplièrent de vouloir s'occuper de la vie de saint Martin pape, dont ils avaient un récit « in tantum rusticano stilo praevaricata atque falsata, quae doctas aures terrèrent potius quam mulcerent » ^ C'est la plainte classique de tous ceux qui engagent un écrivain à refaire une biographie ou une passion de martyr. Ils se déclarent choqués de la rudesse du style. Tout le reste leur est parfaitement indifférent.

L'hagiographe s'inspire donc des idées courantes sur l'histoire. Mais il écrit l'histoire dans un but spécial et bien défini, qui n'est point sans influence sur le caractère de son œuvre. Car il ne raconte pa43 seulement pour intéresser^ mais avant tout pour édifier. Un genre nouveau se crée, qui tient de la biographie, du panégyrique et de la leçon de morale.

Les écueils qui en sont inséparables sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'y insister. De par

1. Theodorici monachi praefafio in vitam 8, Martini papae, Mai, t. cit., p. 294.

son objet, le panégyriste n'est point tenu à tracer des portraits dont les moindres détails soient conformes à la réalité. L'on sait d'avance qu'il ne peint que des images idéales^ et il lui est permis de ne pas mettre en lumière certains aspects par où son héros se présente moins avantageusement.De même, l'éloge d'un saint ne comporte le blâme à aucun degré ; et comme les saints eux-mêmes sont sujets aux misères de l'humanité, la tâche de l'hagiographe qui ne veut sacrifier qu'à la vérité n'est pas sans présenter des côtés fort délicats.

Sa fidélité, en cette matière, dépendra beaucoup de son état d'esprit. Si, tout en cherchant à remplir sa mission d'édification, il se persuade, par exemple, que les fautes du saint, commises avant et même après sa conversion, bien loin d'obscurcir sa gloire ne font que rehausser le triomphe de la grâce divine, il ne laissera point dans l'ombre le côté humain de son héros et se gardera de le placer à ces hauteurs inaccessibles qui découragent l'imitation. Mais il est une école d'hagiographes qui volontiers retrancherait de l'évangile le reniement de saint Pierre pour ne pas ternir l'auréole du prince des apôtres. Ceux-là se plient, plus que nous ne voudrions, à la dure loi du genre. Mais avant de les traiter d'historiens infidèles, il faudrait se demander si le nom d'histoire, entendu à la façon des modernes, s'applique au genre qu'ils ont cultivé.

Il ne faut pas oublier de tenir compte d'une autte circonstance qui fait mieux saisir la situation de

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l'hagiographe du moyen âge. Il connaît deux sortes de livres : les uns que Ton est obligé de croire — c'est l'Ecriture sainte dans toutes ses parties ; les autres auxquels il est permis de ne pas ajouter foi. Il a parfaitement conscience que ses propres écrita appartiennent à cette dernière catégorie et que le public en est très persuadé. Les uns contiennent pour lui la vérité absolue; les autres s'en écartent parfois, et cette persuasion le met naturellement bien à l'aise vis-à-vis de la vérité historique. De là cette indignation de conunande, si fréquente cbe^ les hagiographes, contre ceux qui n'ajoutent pas foi à leurs récits. Elle trahit l'homme qui n'a pas la conscience bien nette.

§ U. — Les sources. — Pseudépigraphes. — Tradition écrite. — Tradition orale. — Tradition figurée. — Débris du passé. — Choix des sources. — Interprétation des sources. — Inscriptions. — Usage des diverses catégories de documents.

Nous venons de voir comment nos pieux écrivains, tout en prétendant faire le métier d'historien, comprenaient généralement leur rôle. Il nous reste à examiner comment ils l'ont exercé, et quels éléments historiques nous pouvons chercher dans leur œuvre. H s'agit, comme toujours, de résoudre dans chaque cas particulier cette double question : De quelles sources disposaient-ils, et quel usage en ontils fait ?

En général, ils ne se soucient pas de nous appren-

dre eux-mêmes où ils ont puiié leurs renseignements; ils semblent même parfois mettre une certaine •coquetterie, que Ton constate aussi chez les anciens, à nous en cacher la provenance. Us ne se gênent même pas parfois pour se donner comme témoins oculaires de faits qu'ils ont tirés d'un document -écrit * ou qu'ils ont inventés. Car, si des narrateurs dignes de foi * ont pu employer à propos la phrase canonique (I. loh. I, i) : Quod vidimtLS oculis nostrisj quod perspeocimus, etc., il s'est trouvé des imposteurs pour en abuser ^. On en a vu, de même, s'approprier la formule familière à Eusèbe, lorsqu'il parle de la persécution de Dioclétien en Palestine, o >taQ^ rifiaq ÔKùyixoq 4, et se faire ainsi passer pour des contemporains ^. Surtout se défier de nos auteurs lorsqu'ils prétendent avoir trouvé des tablettes «.

Il faut croire, tant les exemples en sont^nombreux, que les hagiographes se croyaient permis la fiction littéraire qui consistait à parler au nom d'un disciple du saint, pour donner plus de poids à leurs narra-

1. Exemple d'un auteur de Pépoque carolingienne, qui, remaniant la Vie de saint Jean de Béomé (f vers 544) par Jonas, écrit cette phrase : Et ne guis hoc fabuloswn putet esse quod dicimus, referente vvro venerabUi Agrippino diaeono, ipsitia AgresUi fiho, -eogfiovvnma. Voir dans M. G. Scr. rer. Merov, t. m, p. 504.

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