‹ Les légendes hagiographiquesChapitre 84 sur 129 · Chapitre Sixième · texte numérisé non relu

Chapitre Sixième

§ L — Hites et symboles oommuns au christianisme et aux religions antiques. — Pratiques suspectes. — L'incubation. — Les recueils de miracles. — Emprunts littéraires à des sources païennes. — Analogies inévitables. — Superstitions.

Le sujet que nous abordons est fertile en surprises et, disons-le tout de suite, en confusions fâcheuses. Il a défrayé et défraie encore une critique trop ingénieuse, préoccupée de rattacher aux croyances et aux pratiques du paganisme certains phénomènes religieux qui sont particulièrement du ressort de l'hagiographie. Par le moyen d'une exégèse subtile, appuyée souvent sur une érudition très étendue, on essaie de découvrir, sous l'écorce de la légende chrétienne, des restes de la vieille mythologie et des attaches aux vieux cultes ; l'on signale, entre les religions rivales, des analogies ou des similitudes qu'on prétend ne pouvoir expliquer que par des emprunts.

Quelques-uns déclarent, sans hésitation, que, dans la lutte du christianisme contre l'idolâtrie, le vaincu

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n'est point celui qu'on pense, et, comme on peut s'y attendre, c'est surtout le culte des saints qui fournit des arguments en faveur de ce paradoxe.

H serait injuste de chercher à discréditer les études de rites ou de religions comparées en insistant outre mesure sur les excès de ceux qui ont péché, en ces matières, par trop de raffinement ou par trop de légèreté. Le problème qui se pose, malgré l'obscurité qui l'entoure, mérite d'être examiné sérieusement.

Un lien matériel mais tout extérieur de la nouvelle religion avec l'ancienne consiste dans la communauté d'un certain nombre de rites et de symboles que nous sommes habitués à considérer comme nous appartenant en propre et que nous nous étonnons, par suite, de rencontrer, avec une signification analogue, dans le polythéisme.

n serait bien étonnant que, cherchant à se propager au milieu de la civilisation gréco-romaine, l'église eût emprunté, pour parler aux peuples, une langue entièrement nouvelle, et qu'elle eût systématiquement répudié toutes les formes ayant servi, jusque-là, à exprimer le sentiment religieux.

Dans la limite des conventions imposées par l'unité de race ou de culture, la manière de traduire les élans du cœur n'est point variée indéfiniment, et il était naturel que la religion nouvelle finît par s'approprier tout un rituel, qui n'avait besoin que d'être sainement interprété pour devenir le langage de

l'âme chrétienne s'élevant vers le vrai Dieu. Tous les signes extérieurs ne comportant aucune reconnaissance implicite du polythéisme devaient trouver grâce devant ses yeux ; et si elle ne mit guère d'empressement à les adapter formellement à ses usages^ elle ne fit entendre aucune réclamation lorsqu'ils reparurent comme un moyen de traduire l'instinct religieux des foules. Certaines attitudes du respect et de la prière, l'usage de l'encens, les lampes entretenues nuit et jour dans le sanctuaire, les ex-votos en témoignage des bienfaits reçus sont des manifestations trop naturelles de la piété et de la reconnaissance envers la divinité pour que l'on n'en rencontre point l'équivalent dans toutes les religions.

Il serait donc peu judicieux de recourir à l'hypothèse de l'emprunt lorsque la nature humaine, agissant sous l'empire du sens religieux, suffit à tout expliquer i.

1. La prière de Dénétrius, dans Seitèqub, De Provtdentiay V, 5-6, est un des cas les plus curieux à^citer en cette matière. Voioi en quels termes ce philosophe exprime la conformité de sa volonté à celle des dieux : « Hoc unum de yobis, di inmortales, queri possum, quod non ante mihi voluntatem vestram notam fecistis. Prîor enim ad ista yenissem, ad quae nuno yocatos adsum. Vultis libères sumere ? vobis Ulos sustuli. Vultis aliquam partem corporis ? sumite. Non magnan rem promitto ; oito totum relinquam. Vultis spiritum ? Quidni ? nullam moram faciam, quo minus recipiatis quod dedistis. A volente feretis, quicquid petieritis. Quid ergo est ? maluissem offerre quam tradere. Quid opus fuit auferre ? accipere potuistis. Sed ne nuno quidem auferetis, quia nihil eripitur nisi retinenti. Kihil cogor, nihil patior invitus, neo servie Deo sed adsentior, eo quidem magis quod scio omnia eerta et in aetemum dicta lege decur-

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Pourtant, je sai» des gens qui ne sauraient regarder, dans nos lieux de pèlerinage, de pieux fidèles gravissant à genoux les degrés du sanctuaire sans songer aussitôt à l'empereur Claude, qui montait de la même manière les marches du Capitole ^ D'autres citeront cette fresque fameuse du musée de Kaples, où l'on voit un prêtre d'Isis, debout devant la cella du temple, présenter à l'adoration de ses fidèles une sorte de pyxide renfermant l'eau sacrée du Nil *. Il y aurait peu de chose à changer à cette scène pour la transformer en une ostension de reliques ou une bénédiction suivant nos rites actuels. Il y avait à Agrigente, Cicéron nous l'apprend*, une statue vénérée d'Hercule, dont la bouche et le menton étaient tout usés par ses adorateurs habitués à y presser leurs lèvres. Le pied de bronze de la statue de saint Pierre, à Eome, n'a pas mieux résisté aux baisers des fidèles. ^

Ceux-ci n'ont pourtant rien appris des Siciliens contemporains de Verres, pas plus que les pèlerins qui se traînent sur leurs genoux pour accomplir un vœu ou le prêtre catholique bénissant l'assistance

rere. » Si Ton veut comparer cette prière an Suac^ de saint Ignace, la belle effusion qui termine le livre des Exercices spirituels, on sera étonné de la ressemblance des deux morceaux. Je crois pourtant ne pas trop m'avancer en affirmant qu'au moment où il écrivait, saint Ignace n'était point nourri de la lecture de Senèque.

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