LE SILENCE
la fin 'd'octobre, Balaklava, ce petit coin infiniment curieux de notre Russie si diverse, si bigarrée, se met à vivre d'une vie originale. Les journées sont encore chaudes , imprégnées de la douceur automnale, mais, la nuit, le froid se maintient et la terre résonne fortement sous les pas. Les derniers baigneurs
se sont égrenés vers Sébastopol, emmenant paquets, valises, paniers, ballots, gamins scrofuleux et jeunes filles décadentes. Comme souvenir de ces visiteurs, il n'est demeuré que les grappes de raisin dépouillées*, dont, pour le soin de leur précieuse santé, les malades ont, avec une répugnante profusion, jonché le quai, les rues étroites, tous les alentours, et encore ce fouillis de papier, que, sous forme de journaux, bouts de cigarette, débris de lettres, les villégiateurs laissent toujours après eux.
D'un coup, à Balaklava, on se trouve au large, au frais, à l'aise, et l'on s'affaire aux travaux domestiques, tout comme dans un appartement, après le départ d'hôtes importuns qui vous avaient apporté le tapage, la fumée, le désordre. On voit, petit à petit, paraître dans la rue l'autochtone population des Vieux Grecs, qui, jusque-là, se dissimulait dans quelque crevasse, dans quelque recoin.
Étendus dans toute la largeur du quai les filets paraissent, sur les pavés grossiers, délicats comme une toile d'araignée, et les pêcheurs, qui rampent dessus à quatre pattes, ont l'air de grandes araignées noires occupées à repriser le piège aérien déchiré. D'autres
retordent des cordeaux pour l'esturgeon et la barbue : d'un air sérieux, affairé, ils courent de long en large, le cordeau jeté sur l'épaule et tordant sans arrêt une pelote de fil qu'ils portent devant eux.
Les patrons des barques affilent les hameçons à esturgeons, des engins de cuivre émoussés auxquels, prétendent les pêcheurs, le poisson mord plus volontiers qu'aux modernes hameçons anglais, en acier. De l'autre côté du golfe on calfate, on goudronne, on repeint les barques retournées, la quille en l'air.
Autour des puits de pierre, où coule en murmurant un mince filet d'eau, des femmes grecques discutent des heures entières d'infimes questions de ménage. Maigres, brunes, avec leurs grands yeux et leur long nez , elles rappellent d'une façon étrange, émouvante, l'image de la Vierge sur les vieilles icônes byzantines.
La besogne s'accomplit sans hâte, comme en famille, avec l'adresse et la beauté des gestes coutumiers de toute antiquité, sous un tiède soleil, au bord de ce golfe si bleu, si gai, dans la sérénité du ciel clair d'automne, où se dressent les montagnes aux pentes dénudées.
Quant aux baigneurs on n'y pense plus. Il
semble qu'il n'y en ait jamais eu. Deux, trois bonnes averses et voilà les rues lavées de leur dernier souvenir. Tout cet été stupide, les bruyantes sérénades, les longues jupes soulevant la poussière, les flirts piteux, les discussions politiques, ne sont plus qu'un rêve lointain, oublié. L'intérêt de ce petit hameau de pêcheurs est maintenant concentré sans partage sur le poisson.
Dans les cafés, chez Ivan louritch et chez Ivan Adamovitch, au bruit des dominos heurtant les tables, les pêcheurs se groupent en confréries; on fait choix du patron. L'entretien roule sur les parts, les demi-parts, les filets, les hameçons, les amorces, le maquereau, le cabot, le mulet, l'éperlan, le rouget, la barbue, l'esturgeon et le coq de mer'^. A neuf heures la ville entière est plongée dans un profond sommeil.
Nulle part dans toute la Russie — et je l'ai passablement parcourue en tous sens — je n'ai rencontré un silence aussi prof ond, aussi parfait qu'à Balaklava.
Vous sortez sur la terrasse et vous êtes totalement englouti par les ténèbres et le silence. Le ciel est noir, noir le golfe, noires les montagnes. L'eau est si dense, si lourde, si calme que les étoiles s'y reflètent sans une ride, sans
un clignotement. Nul son humain ne trouble la paix nocturne ; à de rares intervalles, de minute en minute, c'est à peine si vous percevez le clapotis d'une petite vague sur les pierres du quai. Et ce son isolé, mélodique, fait paraître le silence plus profond, plus angoissant. Vous entendez le sang bruire à petits coups mesurés dans vos oreilles. Un canot grince sur sa corde. Et de nouveau tout est calme. Vous avez la sensation que la nuit et le silence se sont fondus dans un sombre embrassement.
Je regarde à gauche, vers l'endroit où l'étroit goulet du golfe disparaît, resserré entre deux montagnes.
Là-bas s'étend une longue colline aux pentes adoucies couronnées de vieilles ruines. Si vous la considérez attentivement, elle vous apparaîtra pareille à un gigantesque monstre de la fable, qui se serait laissé choir, la poitrine penchée sur le golfe, la gueule sombre enfouie dans l'eau, l'oreille au guet, et s 'abreuvant avec avidité sans pouvoir se désaltérer.
A la place même où doit se trouver l'œil du monstre, luit, minuscule tache rouge, le fanal du poste de douane. Je connais ce fanal, j'ai passé cent fois à côté, je l'ai touché de la main. Pourtant, dans l'obscurité et le silence
hallucinants de cette nuit automnale, je distingue toujours plus nettement l'échiné et la gueule de l'antique monstre, je sens son petit œil ardent, astucieux, me surveiller avec un secret sentiment de haine.
Ma mémoire évoque les vers dans lesquels Homère chante la baie de la mer Noire, au goulet étroit, où Ulysse rencontra les sanguinaires Lestrygons . Je songe aussi à ces entreprenants Génois, souples et beaux, qui élevèrent ici, sur la crête de la montagne, leurs colossales constructions fortifiées. Et le souvenir me revient encore de cette orageuse nuit d'hiver, où vint se briser contre la poitrine du vieux monstre le fier et élégant Black Prince, qui à présent repose au fond de la mer, ici tout près de moi, avec des millions en lingots d'or et des centaines d'existences.
Le vieux monstre, dans un demi -sommeil, cligne sur moi son œil rouge perçant. Il m'apparaît à présent comme une vieille, très vieille divinité oubliée, qui, dans ces ténèbres silencieuses, poursuit son rêve millénaire. Un étrange malaise s'empare de moi.
J'entends résonner les pas ralentis, paresseux, du veilleur de nuit ; je distingue chaque coup de ses lourdes bottes ferrées sur les dalles du
trottoir, et aussi son traînement de talons entre deux pas. Ces bruits montent si distincts dans le calme nocturne que je crois marcher auprès de lui ; pourtant je sais que plus d'un kilomètre nous sépare. Mais il a dû tourner dans quelque ruelle dallée ou s'asseoir sur un banc : ses pas ne se font plus entei^dre. C'est le silence, c'est la nuit.