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LES MAQUEREAUX

AUTOMNE avance. L'eau devient plus froide. On ne pêche encore que le petit poisson au moyen de nasses, ces grands vases faits de filet que, de la barque, on jette directement au fond de l'eau. Mais la nouvelle se répand que loura Paratino a armé sa barque et l'a conduite à sa pêcherie, entre le cap Aïa et Laspi.

Évidemment loura Paratino ce n'est ni une basse célèbre, ni un écrivain à la mode, ni une divette tzigane, mais lorsque je songe à la considération qui entoure son nom sur tout le littoral de la mer Noire, j'éprouve plaisir et fierté à me rappeler son amitié pour moi.

loura Paratino est un Grec d'une quarantaine d'années, trapu, solide, imprégné de sel et de goudron. Il a une encolure de taureau, le teint foncé, des cheveux noirs crépus, des moustaches, un menton carré avec un sillon bestial au milieu, un de ces mentons décelant la volonté terrible et la grande cruauté, des lèvres minces, fermes, aux commissures énergiquement tombantes.

Aucun pêcheur n'est plus adroit, plus rusé, plus fort, plus hardi que loura Paratino. On n'a jamais eu raison de lui le verre en main, on ne l'a jamais vu gris. Nul ne peut s'égaler à lui pour ce qui est de la veine, pas même le fameux Théodore d'Oleïse.

Personne ne possède au même degré que loura l'indifférence spécifique du marin envers les coups injustes du sort.

Si on lui annonce que la tempête a déchiré ses filets ou coulé bas sa barque pleine à ras de bord d'un poisson de valeur, loura bougonne seulement d'un air distrait :

— Eh ! qu'ils aillent donc au diable ! Et aussitôt il paraît avoir tout oublié.

De loura les pêcheurs ont coutume de dire :

— Le maquereau ne s'est pas encore résolu à quitter Kertch pour venir par ici, que loura sait déjà où il va installer sa pêcherie.

La pêcherie, c'est un piège en filet de vingt mètres de long sur dix de large. Les détails n'offrent guère d'intérêt. Il suffira de dire que le poisson, qui passe la nuit en bandes nombreuses le long de la côte, vient grâce à l'inclinaison des filets tomber dans le piège et n'en peut plus sortir sans l'aide des pêcheurs. Ceuxci doivent veiller à relever leurs filets au bon moment, c'est-à-dire lorsque l'eau, au-dessus de la pêcherie, commence à bouillonner comme la bouillie de sarrasin dans la marmite. S'ils laissent passer ce moment le poisson perce les filets et s'en va.

Ainsi donc, lorsqu'un mystérieux pressentiment avertit loura des intentions du poisson, tout Balaklava vit quelques journées inquiètes, fiévreuses. Du haut de la montagne, les gamins de quart surveillent nuit et jour les pêcheries, les barques sont tenues prêtes à prendre la mer. Les revendeurs de poisson arrivent de

Sébastopol. La fabrique de conserves apprête ses hangars pour d'énormes quantités.

Un beau matin, de très bonne heure, de tous côtés, dans les maisons, les cafés, les rues, la nouvelle se répand, rapide comme l'éclair :

— Le poisson est parti ; le poisson est en route ! Le maquereau est entré aux pêcheries d'Ivan légorovitch, de Cota, de Christo, de Spiro, de Capitanaki et, bien entendu, de loura Paratino. Toutes les confréries s'aventurent en mer.

Les habitants, jusqu'au dernier, se répandent sur le rivage : vieillards, femmes, enfants, les deux gros aubergistes et le vieux cafetier Ivan Adamovitch, le pharmacien, pourtant si occupé, qui accourt tout essoufflé pour une petite minute, et ce bon gros garçon de levséï Markovitch, l'officier de santé, ainsi que les deux médecins de l'endroit.

Circonstance très importante, la première barque entrée dans le golfe vend sa pêche au prix le plus élevé ; aussi, pour ceux qui attendent sur le rivage, curiosité, attrait sportif, vanité, intérêt pécuniaire sont-ils étroitement liés.

Enfin, à l'endroit où le goulet de la baie se resserre entre les montagnes, paraît, serrant de près la côte, la première barque.

— C'est loura !

— Non, c'est Kolia!

— Mais c'est Guénali, bien, sûr !

Les pêcheurs ont leur chic particulier. Lorsque la pêche est bonne, il ne faut pas entrer dans le golfe, mais s'y jeter d'une envolée rapide, à force de rames ; trois rameurs en cadence comme un seul homme, tendent l'échiné et les muscles de leurs bras, courbent le cou, se renversent en arrière, forcent la barque à coups rapides et brefs à s'élancer sur le miroir calme du golfe. Le patron, face à ses hommes, rame debout : c'est lui qui dirige le mouvement.

— Eh ! bien sûr, c'est loura Paratino !

Le bateau est rempli jusqu'aux bords d'un poisson blanc, argenté, que les rameurs, en allongeant leurs jambes, foulent négligemment. En pleine marche, alors que ses aides n'ont encore qu'à peine ralenti l'élan de la barque, loura saute sur le plancher de la jetée.

Aussitôt commence le marchandage avec les revendeurs.

— Trente, dit loura, en tapant à bras raccourci dans la paume osseuse d'un Grec de haute taille.

Cela signifie qu'il veut céder son poisson à raison de trente roubles le mille.

— Quinze ! crie le Grec qui, à son tour, dégageant sa main par en-dessous, tape dans la main ouverte de loura.

— Vingt-huit!

— Dix-huit !

— Vingt-six !

— Vingt !

— Vingt-cinq! dit loura d'une voix rauque. Et j'ai là-bas encore une barque qui s'amène.

A ce moment, à l'entrée du goulet, une autre barque se montre, puis une seconde, une troisième, puis deux autres ensemble. Elles s'efforcent de se distancer mutuellement, parce que le prix du poisson va toujours baissant. Une demi-heure après, on ne paye déjà plus que quinze roubles, une heure après, dix roubles, et en fin de journée, cinq et même trois roubles.

Vers le soir tout Balaklava empeste le poisson. Dans chaque maison on fait frire ou mariner le maquereau. Dans les boulangeries, les larges bouches des fours sont encombrées de poteries, où le poisson cuit dans son jus. Cela s'appelle le " maquereau à la graisse ", le plus fin régal des gastronomes du pays. Une odeur de friture emplit tous les cafés et auberges.

Cependant loura Paratino — l'homme le plus large de Balaklava — pénètre dans le café, où

parmi la fumée et la puanteur se sont entassés tous les pêcheurs. Dominant le tapage, il crie au cafetier d'une voix impérative :

— Une tasse de café à tout le monde !

Il y a un moment de silence général, de surprise, de ravissement.

— Avec ou sans sucre ? demande respectueusement le patron, l'énorme Ivan louritch au teint basané.

loura hésite une demi-seconde : sans sucre la tasse de café coûte trois kopeks, et cinq avec sucre. Mais il est étranger à la mesquinerie. Aujourd'hui, le dernier bénéficiaire de sa barque n'a pas gagné moins de dix roubles.

Et, de haut, il laisse tomber ces mots :

— Avec sucre... Et en avant la musique !

La musique — une clarinette et un tambourin — fait son apparition. Jusque très avant dans la nuit, elle tambourine et sifflote des chants tatars monotones, lugubres. Sur les tables se montre le vin nouveau, le vin rosé qui fleure le raisin frais pressé ; à le boire on devient ivre épouvantablement vite et le lendemain on a mal à la tête.

Pendant ce temps-là et jusqu'au petit jour on décharge les dernières barques. Accroupis sur leurs talons dans le canot, deux ou trois Grecs

avec une adresse consommée, saisissent deux poissons de la main droite, trois de la main gauche, et les lancent dans un panier, en tenant un compte exact qui ne s'arrête pas d'une seconde.

Le jour suivant, des barques reviennent encore du large.

Il semble que tout Balaklava se soit empli de poisson.

Indolents, graves, les chats sont couchés, le ventre gonflé, entravers des trottoirs; quand on les heurte du pied, ils entr'ouvrent un œil de mauvaise grâce pour aussitôt se rendormir.

Et les oies domestiques se balancent tout ensommeillées au milieu du golfe; on voit saillir de leur bec des queues de poisson qu'elles ne peuvent finir d'avaler.

Plusieurs jours encore l'odeur forte du poisson frais et la senteur nauséabonde du poisson frit persistent dans l'air. De visqueuses écailles parsèment le plancher des jetées, le pavé des rues, les mains, les vêtements des heureuses ménagères et les eaux bleues du golfe qui clapotent paresseusement sous le soleil d'automne.

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