‹ Les Lestrygons, ou Les charmes de la Russie du SudChapitre 8 sur 13 · LA NOCE · texte numérisé non relu

LA NOCE

E n""^ d'infanterie tient garnison en Podolie, dans un misérable chef-lieu de district. Un de ses quatre bataillons est détaché à tour de rôle à soixante verstes de là dans une localité juive à la frontière, que l'on chercherait en vain sur la carte : il y passe l'hiver, le printemps, jusqu'au moment d'aller au camp. Les capitaines changent chaque année avec le bataillon, mais les officiers subalternes sont presque inamovibles. Aucun inspecteur ne se

risquant dans ce trou, le sévère colonel y expédie la lie du régiment : joueurs, faiseurs d'esclandre, buveurs, incapables, fainéants, comme aussi les officiers qui ne savent pas danser, ou ceux à l'extérieur ingrat. Depuis bien des hivers les bataillons exilés sont commandés par le lieutenant-colonel Okiche, une vieille baderne, ivrogne et bavard, mais inoffensif.

On est aux vacances de Noël. Après maintes bourrasques le temps se maintient magnifique. Une neige fraîche, odorante, à peine entamée par les traîneaux, couvre les rues. Les journées ensoleillées ont un radieux éclat. La nuit, la pleine lune donne à. la neige une teinte rose bleutée. Vers minuit il gèle un peu : alors, d'un bout à l'autre de la localité, on entend résonner les pas du veilleur.

Depuis trois jours les compagnies sont au repos. La plupart des officiers ont obtenu une permission pour la ville, d'autres ont filé en douceur. On s'amuse maintenant là-bas : au mess il y a bal et spectacle d'amateurs, bal masqué au cercle. Une troupe de passage joue alternativement des opérettes, des mélodrames, des comédies petites-russiennes. Les officiers mariés organisent à tour de rôle des sauteries, avec promenades en voiture, parties de cartes, soupers.

De tout le quatrième bataillon il ne reste que trois officiers : le capitaine Boutvilovitch, commandant la seizième compagnie, le valétudinaire lieutenant Stein, et l'adjudant Sliozkine.

Le soir tombe. L'adjudant est assis sur son lit, dos courbé, jambes croisées, guitare en main, une cigarette éteinte au coin de ses lèvres charnues. Une angoissante obscurité envahit la chambre, mais Sliozkine a la paresse d'appeler l'ordonnance pour qu'elle allume la lampe. Par la fenêtre on distingue de vagues branches noires chargées de neige, à travers lesquelles apparaissent au loin, tels des capuchons blancs, les toits des maisonnettes bleues ; plus loin encore, par delà le pont du chemin de fer, la bande étroite du couchant rougeoie entre la blancheur de la neige et la noirceur du ciel.

Les fêtes avaient dérangé l'adjudant dans ses habitudes, imprégné son cerveau de leur mélancolie sereine et pensive. Ce matin-là il s'était contraint à dormir jusqu'à onze heures, en compensation des levers matinals passés et futurs ; il avait dormi jusqu'à en avoir la tête lourde, la gorge desséchée, les paupières rouges et gonflées. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait se rappeler un certain rêve, fait, lui semblait-il, pour la première fois.

Après le thé il enfila ses bottes vernies, s'en alla à l'aventure, les mains dans les poches. Il entra à l'église catholique, s'assit quelques instants dans l'édifice vide, spacieux, froid et sonore. L'orgue reproduisait longuement les mêmes trois notes basses, comme s'il n'arrivait pas à achever le final de la mélodie. Cinq ou six vieillards, une dizaine de vieilles, à l'air misérable, plongés dans leurs paroissiens, psalmodiaient à l'unisson un cantique interminable, dont le refrain : Panna Maria, Panna Maria, Krolewa! * provoquait le sourire dédaigneux de l'adjudant. Tout vocable étranger lui paraissait absurde, ridicule, prononcé par manière de plaisanterie, à l'instar des enfants de sept ans qui imaginent parfois de bizarres consonances. L'aménagement du sanctuaire — l'autel découvert avec ses rideaux de mousseline, la chaire en chêne sculpté, les bancs, l'orgue, les statues coloriées, le prêtre glabre, la sonnette, le confessionnal — tout cela ne lui inspirait aucun respect ; il avait l'impression de se trouver dans un vaste hangar en pierre. « Ils prient assis ! songeait-il avec dédain. Canailles ! »

Il méprisait tout ce qui ne rentrait pas dans le cercle de sa vie étroite, tout ce qu'il ne comprenait pas : l'art, la science, les lettres. Il méprisait

— bien qu'il n'en eût aucune idée — les grandes villes, davantage encore l'étranger, et tous les pékins irrévocablement. Il méprisait les lieutenants de réserve à l'instruction supérieure, la garde et l'état-major, les allogènes et leurs religions. Il méprisait la bonne éducation, la simple propreté même, la tempérance, la politesse, la chasteté. Sorti du séminaire avant la fin de ses études, et faute d'avoir pu obtenir une place de chantre dans une grande paroisse, il s'était engagé, pour péniblement parvenir au grade d'adjudant. Agé maintenant de vingt-six ans, c'était un grand gaillard, chauve, yeux bleus, visage bourgeonné, longues moustaches d'un blond clair.

De l'église il se rendit chez le lieutenant Stein, joua avec lui aux échecs, but de la vodka. Stein était tout défiguré par une maladie ancienne négligée. Les plaies cicatrisées avaient laissé des taches blanches luisantes, les récentes étaient recouvertes par les ronds noirs d'un emplâtre au mercure ; aucun des jeunes officiers n'était surpris ni choqué, lorsque le possesseur de ces ornements les désignait par des appellations mythologiques : baisers de Vénus, coup d'éperon de Mars, pantoufle de Diane, etc. Naguère, au sortir de l'École militaire, ce joli garçon, blond

et rose, étalait l'harmonieuse beauté d'un fils de famille adulé. Maintenant encore il se croyait bel homme : la destruction continue de son visage lui échappait, ainsi qu'à des époux épris les atteintes graduelles de la vieillesse l'un chez l'autre.

Stein se regardait à chaque instant dans la glace, arrangeait son emplâtre et chargeait d'imprécations le colonel, qui lui avait conseillé ces jours derniers de se soigner sérieusement ou de quitter le régiment. Stein voyait là une bassesse, une injustice. Tout le régiment était atteint de cette maladie. Etait-ce sa faute si elle s'était portée au visage, et non aux jambes ou au cerveau, comme chez d'autres ? Quelle vilenie ! Chacun sait qu'à la période tertiaire il n'y a pas à craindre de contagion. Et il s'acquittait de son service aussi bien que n'importe qui.

Il s'étendit longuement là-dessus, avec des redites. Ensuite ce fut au tour de Sliozkine à se plaindre : sa solde était misérable, on l'appelait en jugement pour avoir brisé le tympan du soldat Gretchenka, depuis quatre ans il moisissait dans son grade, le capitaine Boutvilovitch lui cherchait chicane. Tout en causant ils cassaient la croûte : du lard grillé, transparent, arrosé de vodka.

deux heures l'adjudant regagna ses pénates. L'ordonnance lui apporta le dîner de la compagnie : une grasse soupe aux choux, fortement assaisonnée de laurier et de poivre rouge, et du millet dans une écuelle en bois. En servant, il laissa tomber le pain : Sliozkine le frappa deux fois au visage. Fixant son maître de ses grands yeux ternes, le soldat s'efforçait de recevoir les coups sans broncher. Du sang coulait de son nez.

— Va te laver, butor ! hurla l'adjudant.

A dîner Sliozkine absorba force vodka et, déjà rassasié, se contraignit à manger, avec opiniâtreté, ne fût-ce que pour tuer ainsi le temps. Après le repas il se coucha avec la sensation d'avoir le ventre ballonné, empli jusqu'à la gorge de lourd sable mouillé. Il dormit jusqu'au crépuscule.

Maintenant encore il ressent un léger frisson, une vague courbature, à chaque instant il bâille convulsivement.

Il entonne une vieille chanson de séminaire, en s'accompagnant en sourdine de la guitare empruntée pour les fêtes à l'adjudant-major parti en permission.

Le sage Aristote Fameux philosophe, Etant en ribote Vendit sa culotte.

Un morne ennui l'enveloppe. Aucune idée ne lui vient à l'esprit, il ne sait où aller, comment remplir le vide des heures. Il regrette ces fêtes passées sans profit, auxquelles succédera de nouveau le rebutant service.

Sliozkine n'aime pas la lecture. Tout ce qu'on écrit dans les livres est faux, la vie n'offre

jamais rien de pareil. L'amour, tel qu'on le dépeint, lui paraît un naïf et doucereux mensonge, digne des plus basses railleries. D'ailleurs il ne se rappelle rien de ce qu'il a essayé de lire, ni les titres ni le sujet ; il conserve tout au plus un vague souvenir de banaux récits militaires, de plates anecdotes sur les Arméniens et les Juifs. Dans ses loisirs il préfère relire le Règlement sur le service en campagne et les Principes de l'enseignement du tir.

(( J'ai eu tort de me coucher après dîner — songe en bâillant Sliozkine. — Il aurait mieux valu aller faire un tour et me mettre au lit maintenant, le temps eût passé inaperçu. Mon Dieu, que les nuits sont longues ! Il fait bon à présent en ville, au mess. Le billard... les cartes... les lumières... On boit de la bière, il y a toujours quelqu'un pour vous inviter... Artchakovski raconte des anecdotes, imite les youpins. . . Ah ! si je faisais une visite », se dit l'adjudant qui bâille de nouveau en regardant la fenêtre encadrée de neige, la tête et les épaules secouées d'un frisson. Mais il n'y a personne à aller voir, il ne l'ignore pas. En fait de société — à part les officiers — il n'y a que le curé, les deux prêtres de l'église russe, le stanovoï pj'istav*, et quelques employés des postes. Mais Sliozkine ne

fréquente aucun d'eux : il estime les fonctionnaires fort au-dessous de lui, et chez le pristav il a fait un esclandre l'année dernière à Pâques. A vrai dire il y a trois ans l'adjudant Oukhov l'avait persuadé de faire des visites aux popes et aux propriétaires des environs, mais cela tourna mal tout de suite. Ils arrivèrent dans une maison polonaise inconnue, recouverte de neige, et tombèrent droit au salon, où ils se mirent en devoir de retirer leurs bachlyks, en faisant des flaques autour d'eux. Puis ils allèrent se présenter successivement à chacun des assistants, entendant d'énormes mains humides, bleues de froid. A la fin Oukhov toussota, loucha vers le piano, proféra :

— Nous allons surtout, savez-vous, là où il y a un piano...

Nouveau silence général et prolongé. Soudain Sliozkine, sans savoir pourquoi, lâcha :

— Moi, je suis névrosé ! — et se tut. Alors le maître de céans. Polonais de race,

haute taille, nez aquilin, épaisses moustaches grises, leur demanda avec une amabilité exagérée :

— Ces messieurs désirent sans doute prendre quelque chose ?

Il les mena chez son régisseur, gaillard trapu,

fort comme un taureau, au front étroit. Une demi-heure plus tard les deux adjudants ivres morts étaient ramenés avec sollicitude dans la voiture du propriétaire.

Pour Sliozkine c'est un supplice de se trouver en nombreuse compagnie et d'attendre en silence le moment de passer à table. Il est tout à fait incapable de comprendre comment les gens peuvent parler durant une heure entière, passer si facilement d'un sujet à l'autre. Si Sliozkine vient à parler, c'est seulement de lui : des obstacles à son avancement, du nouvel uniforme qu'il s'est commandé, des vilenies du capitaine à son égard ; encore ne tient-il cette conversation qu'en dégustant la vodka. Loin de le divertir, le rire d'autrui le dépite, il soupçonne toujours qu'on se moque de lui. Lui-même comprend que son silence morne et dédaigneux en société pèse aux assistants, leur porte sur les nerfs; aussi, vu sa bizarre timidité, son amour-propre, la lâcheté intime cachée sous sa grossièreté extérieure, il se tient à l'écart, ne fait pas de visites, fréquente seulement deux ou trois officiers célibataires et buveurs.

César, ce grand esprit,

Et le brave Pompée,

Et le brave Pompée,

Vendirent leur épée Pour le même prix, Pour le même prix.

Dans le vestibule la porte claque, on entend le fracas d'une chute. L'ordonnance entre avec la lampe. La lumière lui fait détourner la tête et cligner des yeux.

— Tu as laissé tomber quelque chose ? interroge Sliozkine avec colère.

L'ordonnance effrayée rectifie la position.

— C'est le tïbouret qui est tombé.

— Que faut-il ajouter? rappelle l'adjudant menaçant

— Pardon, Votre Noblesse... C'est le tîbouret qui est tombé, Votre Noblesse.

Le visage del'ordonnance exprime l'effroi bestial, l'attente d'une raclée. Par suite du coup reçu au dîner et de l'hémorragie, il a le nez bleu, enflé. Sliozkine le contemple avec une haine froide.

— Le tzbouret ! fait-il d'une voix rauque en le contrefaisant. — Canaille ! Apporte le samovar, emplâtre !

Dans sa détresse il voudrait frapper le soldat par derrière, à la nuque, mais il a la paresse de se lever. Et il reprend sans aucun plaisir le même motif fastidieux :

Vendirent leur épée Pour le même prix.

L'ordonnance apporte le samovar. L'adjudant boit le thé en suçant le sucre, jusqu'à ce qu'il ne reste plus dans la théière que de l'eau tiède et claire. Il met alors le thé et le sucre sous clef, dit au soldat :

— Tu peux boire ce qui reste.

Pas de réponse.

— Goujat ! vocifère Sliozkine. Que faut-il dire ?

— Je remercie bien, Votre Noblesse ! — bredouille le soldat en aidant son maître à mettre son manteau.

— Tu as oublié? Salaud! Je te dresserai. Relève ce gant, manant !

D'après son grade, il conviendrait de lui dire seulement: « Monsieur l'adjudant », mais il a enjoint une fois pour toutes à l'ordonnance de l'appeler « Votre Noblesse ». Et cet hommage qu'il se rend à lui-même cause à Sliozkine une satisfaction intime.

nîïïMïïïnlïlf

E voilà dans la rue. Il fait un clair de lune superbe. Les chiens aboient derrière les haies sombres. Des grelots tintent au loin.

On voit le factionnaire se promener sur le viaduc.

« Quepourrais-je bien faire ? »

songe Sliozkine. Il se rappelle que trois ans auparavant le lieutenant Titkine, étant ivre, parvint par le gué jusqu'au poteau frontière sur lequel est écrit d'un côté : Russie, de l'autre Oesterreich, biffa à la craie, malgré les protestations de la sentinelle, l'inscription allemande, et mit par-dessus : Russie. Oui, c'était un coup de maître —

Sliozkine a un sourire de satisfaction.— D'un trait de plume il a conquis tout un Etat. Ça lui a valu vingt jours d'arrêts à Kiev. Un fameux lapin ! Le commandant de la division riait aux éclats. Ce ne serait pas mal non plus de se présenter à la compagnie, et de commander : (( Aux armes ! Mes amis, votre adjudant a été insulté par les youpins, ces mêmes youpins qui ont crucifié le Christ et communient à Pâques avec le sang d'enfants chrétiens. Supporterez-vous, soldats russes, un pareil outrage à l'honneur de l'uniforme ? Suivez-moi ! Nous ne laisserons pas pierre sur pierre de la maudite Kahal juive ! »

(( Ah ! — Sliozkine pousse un soupir de regret — si seulement il éclatait une émeute... suivie de répression... »

Il se dirige vers la grand'rue. Une foule compacte, avec des cris joyeux et des rires, s'avance à sa rencontre. « Encore ces coquins de Juifs », songe l'adjudant haineux. On entend les sons d'une musique discordante et les coups sourds d'un tambourin. Une sorte de dais oscille audessus de la foule, en se rapprochant peu à peu. En avant du cortège, serrés par les badauds, marchent les musiciens. La clarinette a pris si drôlement à la bouche le bec de l'instrument,

qu'il a l'air de le sucer, ses grosses joues se gonflent et s'affaissent alternativement, la tête est raide, mais les yeux regardent à gauche et à droite avec dignité. Le violoniste, une vraie perche, penchant de côté son cou maigre enveloppé d'une écharpe, serre le violon contre son menton et donne de grands coups d'archet. Le tambourin tient son instrument en l'air, danse, se démène, fait des grimaces grotesques aux spectateurs amusés.

L'adjudant s'arrête. Devant lui défilent rapidement, éclairés un instant par le réverbère, hommes et femmes, enfants et vieillards. Les jeunes femmes sont toutes jolies, rieuses, et souvent Sliozkine voit se tourner vers lui, au passage, un charmant visage aux dents éclatantes de blancheur, aux yeux rayonnants, comme si ce doux sourire de femme lui était personnellement destiné.

— Ah! et vous aussi, partie^, êtes venu regarder la noce ? profère une voix familière.

C'est Drizner, un soumissionnaire qui fournit au bataillon la viande et le bois, petit vieux obèse, à la vue faible, mais très vif. Il sort de la foule, s'avance vers Sliozkine, le salue. Mais l'adjudant fait semblant de ne pas remarquer la

main tendue de Drizner. Pour un militaire qui peut bientôt monter en grade, c'est humiliant de serrer la main d'un Juif.

— Quel joyeux chliouh, n'est-ce pas ? dit le soumissionnaire un peu confus, mais enthousiaste. Chliouh, dans notre langue, ça veut dire une noce. Le jeune Friedmann — vous connaissez la boutique de mercerie et de vaisselle — épouse la seconde fille d'Epstein. Six cents roubles de dot! Ma parole, six cents roubles comptant.

L'adjudant a une moue dédaigneuse. Six cents roubles ! Au régiment un officier jusqu'à vingt-huit ans ne peut se marier qu'en versant un cautionnement de cinq mille roubles. S'il en a envie, lui, Sliozkine, prendra dix mille roubles, une fois sous-lieutenant. Un officier est toujours bien accueilli.

Le cortège de la noce traverse la place, vient former auprès d'une maison un cercle qui se dessine en noir sur la neige bleuâtre. Sliozkine et le soumissionnaire suivent machinalement à une assez grande distance. — Pan serait peutêtre curieux d'assister au chliouh? — insinue Drizner qui examine l'adjudant à la dérobée.

La fierté lutte avec l'ennui dans l'âme de Sliozkine. Il demande, indécis :

— Est-ce possible?

— Mais certainement. Vous leur ferez plaisir. Allons. Je vous conduirai.

— C'est gênant, je ne les connais pas... marmotte Sliozkine.

— Je vous en prie. Pas de cérémonies. Epstein est un parent de mon frère. Vous n'avez qu'à me suivre. Attendez-moi ici. J'entre pour une minute dans la maison et reviens à l'instant.

Peu après il sort de la foule en compagnie du père de la mariée, vieillard corpulent, teint vermeil, barbe grise, qui salue Sliozkine avec affabilité.

— Je vous en prie, monsieur l'officier. Vous ne sauriez croire le plaisir et l'honneur que vous nous faites. En pareil cas un hôte comme il faut est le bienvenu. Permettez-moi de prendre les devants.

Il fend obliquement la foule qu'il interpelle dans sa langue, tout en souriant parfois de loin avec des gestes engageants à l'adresse de Sliozkine.

Drizner, enchanté d'aller à la noce en compagnie d'un personnage aussi en vue que l'adjudant, presque un officier, tire Sliozkine par la manche, lui chuchote à l'oreille :

— Est-ce que pan a de l'argent ?

Sliozkine fronce le sourcil.

— Il faut payer pour entrer ?

— Oh, partie, il ne s'agit pas de cela. Mais, savez- vous, on vous offrira du vin sur un plateau... Puis il y a les musiciens... et autre chose encore. Voici trois roubles, vous permettez? Nous compterons ensuite. Je vous donne à dessein de la monnaie. Que faire, si nous avons un usage aussi absurde ? Passez devant, partie.

SywEy|ui||||»

E bal avait lieu dans un grand hangar vide — ancien dépôt d'œufs destinés à l'exportation — que partageait une cloison.

Des bancs le long des murs peints en bleu à la chaux, quelques chaises et une table dans le vestibule pour les musiciens, au fond une dizaine de tables alignées pour le souper constituaient tout le mobilier. La terre nue était soigneusement nivelée. Des lampes brûlaient aux murs. Il faisait très chaud, les vitres sombres suintaient.

Drizner courut aux musiciens, chuchota quel-

ques mots. Leur chef se leva, la flûte en main, cria : « Cha ! » Les musiciens s'apprêtèrent, attentifs au signal. « Eins, zwei, drei ! » — commanda-t-il. Et, portant la flûte à sa bouche, il remua simultanément la tête et la flûte. La musique attaqua une polka primitive. Après quelques accords les musiciens, déposant leurs instruments, entonnèrent en chœur le même motif, avec de fausses notes, comme eux seuls en sont capables :

Pan Sliozkine est un bon pan Qui n'oublie pas les musiciens.

— Eh bien, donnez -leur quelque chose, panie, — chuchota Drizner, avec un coup d'œil rusé.

— Combien ? fit Sliozkine, maussade.

— Cinquante... ou trente kopeks... Combien vous voudrez.

L'adjudant aligna généreusement trois pièces de dix kopeks.

Les invités, déjà nombreux, ne cessaient d'arriver. Les hôtes de marque étaient accueillis en musique comme Sliozkine. Il vint entre autres un personnage que celui-ci connaissait de vue, l'employé des postes Mitkévitch, habitué de

toutes les noces, sauteries, soirées des environs, adorant la danse et le flirt. Il portait un bonnet d'astrakan roux posé de guingois, un raglan à col de chien, un pince-nez noir.

Après avoir écouté la musique en son honneur, il remit un rouble au chef et aborda aussitôt l'adjudant.

~ Comme il n'y a que nous ici en fait de gens cultivés, permettez-moi de me présenter : Ivan Maximovitch Mitkévitch, fonctionnaire des postes.

Magnanime, Sliozkine lui tendit la main.

— Nous nous mettrons ensemble au souper, poursuivit Mitkévitch.

— Ah ! 11 y aura un souper ?

— Comment donc ! Et quel souper ! Un poisson farci, le fisch, comme ils disent, une oie rôtie à la graisse. Oh ! ce sera quelque chose de chpécial !

La musique se mit à jouer des valses. Aucun ordre ne présidait aux danses. Chaque invité faisait exécuter par les musiciens ce qui lui plaisait, en payant vingt kopeks pour une simple valse, trente pour un quadrille, et conviait gracieusement ses amis à y prendre part. Parfois plusieurs personnes se cotisaient

— Regardez, partie, fit Drizner, là-bas dans

l'encoignure se tient la mariée. Approchez-vous et dites-lui : Mazeltof.

— Comment ?

— Ma-zel'tof. Faites comme je vous dis.

— Pourquoi donc ?

— Fiez-vous à moi. C'est le plus gracieux compliment chez nous autres Juifs. Dites seulement : mazeltof. Vous verrez le plaisir que ça lui fera.

Tenant son sabre de la main gauche, l'adjudant se faufila parmi les spectateurs vers la mariée. Elle était charmante dans sa robe blanche, les cheveux d'un roux doré, les joues veloutées, une légère rougeur le long de ses noirs sourcils.

— Mazeltof, dit l'adjudant d'une voix de basse en joignant les talons.

— Mazeltof, mazeltof, chuchotèrent ceux qui les entouraient avec des sourires approbateurs et une surprise amicale. Elle se leva, rougissante, s'épanouit dans un sourire, répondit les yeux baissés :

— Mazeltof.

Quelques minutes plus tard, elle rechercha l'adjudant dans la foule, lui présenta sur un plateau des biscuits et du cognac dans un gobelet d'argent.

— Je vous en prie, dit-elle, gracieuse. Sliozkine but, fit claquer sa langue. Le cognac

était extrêmement fort et aromatique.

— Mettez quelque chose sur le plateau, chuchota derrière lui Drizner. C'est l'usage.

L'adjudant déposa vingt kopeks.

— Je vous remercie, dit doucement la mariée avec un radieux regard, « C'est dégoûtant, songeait l'adjudant avec dédain : inviter les gens et les faire payer ! » Bien que décidé à ne pas rendre à Drizner ses trois roubles, il regrettait l'argent.

Onze heures sonnèrent. Dans l'autre pièce, réservée au souper, on s'était mis aussi à danser, mais seulement des gens âgés. Les trois musiciens qui précédaient la noce — la clarinette, le violon, le tambourin — jouaient la maioufès, vieille danse nuptiale juive. De respectables matrones, engoncées dans des robes de soie blanches et jaunes qui montaient jusqu'à la nuque, laissant à découvert les oreilles écarquillées, de sérieux commerçants à barbe grise, formaient un cercle et accompagnaient le motif entraînant, en battant des mains en cadence. Deux hommes mûrs dansaient au milieu. Les mains à l'aisselle, la paume en dehors, le pouce et l'index réunis en forme de craquelin, bombant

leur bedaine, ils évoluaient prudemment, avec une gravité comique et affectée, s'avançaient l'un vers l'autre puis reculaient comme perplexes. Leurs grimaces outrées, leurs allures maniérées rappelaient vaguement les chats cheminant sur la glace. La jeunesse massée par derrière riait de tout son cœur, mais sans l'ombre de raillerie. « Quelle indécence! » se dit l'adjudant.

A minuit on mit le couvert. On servit, comme l'avait prédit Mitkévitch, un brochet farci, une oie rôtie, grasse, vermeille, avec une sauce aux pruneaux et aux raisins secs. Sliozkine, qui arrosait chaque bouchée de forte eau-de-vie, se trouva complètement ivre vers la fin du souper. Il éructait et roulait, hébété, des yeux troubles, humides, d'une méchanceté concentrée.

Un petit vieillard grisonnant, aux yeux caressants couleur tabac, enclin à philosopher, lui disait, en se penchant par-dessus la table : — Un homme instruit comme vous le comprend : il n'y a qu'un Dieu pour tous. Pourquoi se quereller, si Dieu est unique? Les religions diffèrent ; mais Dieu est unique.

— Votre Dieu est un singe ! fit soudain Sliozkine avec un morne sérieux.

Le bonhomme, ne sachant comment se tirer

d'embarras, eut un petit rire complaisant, feignit de n'avoir pas entendu le propos de l'ivrogne.

— Hé, hé... nous avons la même Bible... Moïse, Abraham, le roi David... C'est pareil chez nous et chez vous.

— Va -t'en au diable... Pourquoi avez- vous crucifié le Christ ? s'écria l'adjudant.

Le vieillard se tut, effrayé, ses paupières battirent.

Une rage aveugle affluait au cerveau de Sliozkine. Il était sourdement agacé de cette gaieté étrangère, cordiale, harmonieuse, cette gaieté presque enfantine à laquelle seuls les Juifs savent se livrer dans leurs fêtes. Un instinct envieux et hostile lui révélait une armature séculaire, consacrée par l'usage et la religion, odieuse à sa nature détraquée et mesquine de pope raté. La beauté éclatante des femmes juives, inaccessible et incompréhensible pour lui, l'irritait, ainsi que l'attitude indépendante des hommes — eux qu'il voyait d'habitude humbles et obséquieux, dans la rue, aux marchés, dans les boutiques. A mesure que l'ivresse le gagnait, ses narines se gonflaient, il serrait les dents, les poings.

Après qu'on eut desservi, un individu grimpa sur la table et entonna d'un ton traînard un chant en yddisch. Ensuite Epstein, beau vieillard

au teint enluminé par la bonne chère, déposa un vase et un chandelier d'argent à sept branches. On applaudit autour de lui. Le même personnage chanta de nouveau. Alors le père du marié étala quelques objets en argent ainsi qu'une liasse de billets de banque. Tous les convives l'imitèrent, en commençant par les plus proches parents et les invités de marque. Ainsi se constituait la dot des jeunes mariés. Un alerte adolescent enregistrait les cadeaux dans un carnet. Sliozkine se fraya un passage, toucha l'épaule du jeune homme, demanda d'une voix rauque, en désignant la table :

— Quelle cochonnerie est-ce encore ?

Il maintenait avec peine son équilibre, oscillait des pointes aux talons ; tantôt il bombait le ventre, tantôt penchait tout le buste. Ses paupières alourdies dissimulaient à moitié des yeux troubles.

On se tut un instant, tous se tournèrent avec inquiétude vers Sliozkine. Ce silence gênant eut le don de l'exaspérer. Il vit rouge, une bouffée de chaleur lui monta à la tête, brouilla tous les objets devant lui.

— Vous ouvrez boutique? Hein? Maudits Juifs ! Pourquoi avez-vous crucifié Notre Seigneur Jésus-Christ ? Attendez, canailles, prenez

patience, nous vous apprendrons à célébrer la pâque avec du sang chrétien. Maintenant ce n'est pas le duvet de vos édredons, c'est vos tripes que nous éparpillerons. Tas de vampires ! Vous avez sucé tout le sang de la Russie ! Vous l'avez vendue !

— Comment osez-vous parler ainsi ? cria par derrière une jeune voix mal assurée.

— On vous reçoit dans une maison étrangère, et vous faites du scandale.

— Un bel officier, vraiment ! appuya un autre.

Le fonctionnaire des postes le tira par la manche.

— Monsieur Sliozkine... Au nom du ciel... je vous en supplie... Laissez donc ; ça ne vaut pas la peine de se faire du mauvais sang.

— Fiche-moi la paix... avorton ! hurla Sliozkine. Je te casserai la gueule !

Il voulut assener un coup de poing, mais Mitkévitch l'esquiva, et l'adjudant faillit s'étaler, emporté par son élan.

— Vous dites ? De quoi ? Judas ! Je vais appeler une escouade qui vous mettra en pièces. Je vous assommerai ! vociféra-t-il soudain et, dégainant, il donna un coup de sabre sur la table.

Les femmes poussèrent des cris, se précipitèrent dans la pièce voisine. Mais alors le soumissionnaire Drizner se pendit au bras de Sliozkine, en murmurant d'humbles supplications, tandis que le loueur de voitures loska Chapiro, doué d'une force peu commune, le ceinturait par derrière. L'adjudant se débattit, déchira son uniforme et sa chemise. Quelqu'un lui enleva son sabre et le brisa ; un autre lui arracha ses épaulettes.

Il avait déjà perdu connaissance lorsque le capitaine Boutvilovitch — réveillé en sursaut — se présenta en compagnie de deux soldats et le fit ramener chez lui. Après l'avoir déshabillé, l'ordonnance le contempla longtemps avec un visage convulsé de haine accumulée, sans pourtant oser frapper.

Le lendemain, après une verte semonce de son capitaine (effrayé, lui aussi, de sa responsabilité), Sliozkine courut trouver Epstein, Friedmann, Drizner, Mitkévitch, les supplia de garder le silence sur ce qui s'était passé. Il dut s'humilier beaucoup avant de recouvrer les épaulettes et les tronçons du sabre, — ces symboles de l'honneur militaire.

Ensuite il se terra chez lui jusqu'au soir, craignant de regarder en face même son

ordonnance. Tard dans la nuit, la tête encore lourde, déprimé par la peur et l'humiliation subie, il pria devant l'image de Notre-Dame de Tchernigov, suspendue à son chevet par un ruban rose, se signa avec ferveur, pleura en remuant tout attendri sa tête penchée de côté.

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