LE VIN ENRAGÉ
Balaklava, la fin d ' octobre est tout simplement enchanteresse.
L'eau du golfe est devenue plus froide, les journées se maintiennent claires, calmes, avec, le matin, une fraîcheur merveilleuse et une forte odeur marine, avec un ciel bleu sans nuages qui va se perdre Dieu sait à quelle hauteur, avec de l'or et de la pourpre sur les arbres, et d'obscures nuits silencieuses.
La saison du raisin a pris fin. C'est à ce
moment-là que vient à point le vin enragé. Chacun des braves capitaines lestrygons possède au moins un minuscule lopin de vigne, là-bas, dans la montagne, aux environs du cimetière italien, où d'humbles monuments blancs couronnent les tombes de quelques centaines de héros inconnus.
Les vignes sont à l'abandon, retournées à l'état sauvage, les grains sont dégénérés, abâtardis. Cinq à six propriétaires, il est vrai, cultivent et maintiennent les espèces chères, dans le genre du chasselas ou du Napoléon, et les vendent comme raisin de cure, aux baigneurs. D'ailleurs, en Crimée, dans les saisons d'été et d'automne, tout est produit de cure : raisin, poulets, babouches, cannes de cornouiller et coquillages vendus par d'astucieux Tatars à la face ridée, par de graves Persans bronzés, malpropres. Les autres propriétaires vont à leur vigne, ou, comme on dit ici, à leur jardin, deux fois l'an seulement : au début de l'automne pour la cueillette du raisin, à la fin, pour la taille pratiquée de la façon la plus barbare.
Aujourd'hui les temps sont changés, les mœurs en décadence, les gens appauvris ; le poisson s'en est allé quelque part vers Trébizonde et la nature s'est faite plus indigente. A présent les descendants des aventureux Lestrygons, des
légendaires pêcheurs pirates, promènent en barque sur le golfe, pour une menue pièce de cinq kopeks, les enfants et les bonnes, vivent de la location de leur maisonnette aux étrangers. Autrefois les grappes pesaient une quinzaine de kilos chacune, les grains atteignaient la grosseur d'un poing d'enfant, tandis que maintenant, rabougris comme du cassis, ils n'ont plus en eux la force d'antan.
Ainsi raisonnent entre eux les anciens, assis dans le calme crépuscule automnal contre leurs murs blanchis, sur les bancs de pierre implantés dans le sol au cours des siècles. Cependant la vieille coutume s'est conservée jusqu'à nos jours. Et tous, soit individuellement, soit en association , pressent , écrasent le raisin par les mêmes procédés primitifs auxquels recourait sans doute notre arrière-ancêtre Noé ou l'astucieux Ulysse qui enivra si bien ce rude gaillard de Polyphème. Ils le pressent tout simplement avec leurs pieds, et lorsque le presseur sort de la cuve, ses jambes nues semblent jusqu'audessus du genou enduites, éclaboussées de sang frais. Cela se pratique à ciel ouvert, dans la montagne, au milieu de l'antique vignoble, complanté d'amandiers et de noyers trois fois centenaires.
Souvent, quand je contemple ce spectacle, un rêve insolite, troublant, s'empare de mon âme. C'est que, dans ces mêmes montagnes, il y a de cela quatre, peut-être cinq mille ans, sous ce même ciel bleu si haut, sous ce même aimable soleil rouge, un peuple unanime célébrait la splendide fête de Bacchus, et à l'endroit où maintenant le ténorino nasillard de quelque baigneur poitrinaire gémit :
Et sur ma tombe apporte-moi
Trois fois par Jour des chrysanthè... emes,
à cet endroit retentissaient les cris follement joyeux, divinement ivres :
Évohé ! Évan ! Évohé !
Car à sept milles seulement de Balaklava surgissent, menaçants, sur la mer, les débris pointus^ couleur rouge marron, du cap Fiolent, sur lequel jadis s'élevait le temple de la cruelle déesse, dont le culte exigeait des victimes humaines. Ah! quel étrange, puissant et doux empire exercent sur notre imagination ces lieux dévastés, où jadis des êtres gais, allègres, libres, sages, de vrais animaux, ont mené une existence si joyeuse, si légère.
Mais on ne donne plus au vin nouveau le temps, non seulement de s'étendre, mais même de se reposer.
Et puis d'ailleurs on en récolte si peu, qu'il ne mérite pas de soins véritables. Il n'est pas depuis un mois dans le fût qu'on le met déjà en bouteilles pour le porter à la ville . Il fermente encore, il n'a pas eu le temps de «se reconnaître», pour employer l'expression caractéristique des vignerons, il est trouble, un peu sale, avec une faible teinte rosée ou pommée, mais se boit pourtant avec facilité, avec agrément. Il fleure le raisin fraîchement pressé et laisse aux dents un agacement acerbe, acidulé.
En revanche ses effets sont remarquables. Bu en grande quantité, le vin nouveau ne veut pas «se reconnaître», même dans l'estomac, et poursuit là le mystérieux travail de fermentation commencé dans le fût. Il oblige les gens à danser, à sauter, à bavarder sans retenue, à se rouler par terre, à essayer leur force, à soulever des poids invraisemblables, à s'embrasser, à pleurer, à rire, à raconter des blagues monstrueuses. Il a encore, ce vin, une propriété étonnante, qu'il partage avec l'eau -de -vie chinoise appelée
handjine. Si, au lendemain d'une beuverie, on avale dans la matinée un verre de simple eau froide, le vin nouveau se remet à fermenter, à pétiller dans l'estomac, dans le sang, et ses effets extravagants se renouvellent avec leur première force. C'est pour cela qu'on lui a donné le nom de (( vin enragé » .
Les Balaklaviens , gens malins et de plus instruits par une expérience millénaire, remplacent le matin l'eau froide par ce même « vin enragé » . Et toute la population masculine sédentaire de Balaklava se balade deux semaines à la file, ivre, chancelante, mais placide et la chanson aux lèvres. Qui blâmera la conduite de ces braves pêcheurs ? Derrière eux ils ont l'ennuyeux été, avec les baigneurs criards, querelleurs, exigeants ; devant eux, le rude hiver, les vents furieux du nord-est, la pêche des bélougas à quinze, vingt milles de la côte, tantôt dans un brouillard impénétrable, tantôt dans la tempête, lorsque la mort est suspendue à chaque minute sur leur tête et que nul ne sait où les entraînent le vent, le courant, la houle.
Dans cette Balaklava conservatrice, on ne fait guère de visites, on se rencontre dans les cafés, les auberges et en plein air, hors de la ville, là où, plate et bigarrée, commence la
luxuriante vallée de Baïdar. Chacun est heureux de vanter son vin nouveau et s'il vient à manquer, on a tôt fait de dépêcher à la maison quelque gamin pour chercher une nouvelle provision. La femme se fâchera bien un peu, mais elle enverra tout de même deux ou trois quarterons de vin demi-transparent, d'un jaune ou d'un rose trouble.
Quand les réserves sont épuisées, ils s'en vont, où leurs pieds les entraînent, à la ferme voisine, au village, à la boutique du limonadier, au kilomètre 9 ou 10 sur la route de Balaklava. Ils s'assoient en cercle au milieu des piquantes balles de maïs, et le patron apporte du vin dans un grand seau émaillé, évasé du haut avec une anse de fer le long de laquelle se meut un manchon de bois. Le seau est plein jusqu'aux bords.
Ils boivent à la tasse, échangent — infailliblement tous ensemble — des souhaits courtois. L'un d'eux lève sa tasse et dit « Stani-ïasso » et les autres répondent « Si-iïaï » .
Ils entonnent ensuite les chants habituels des pêcheurs russes méridionaux. De chansons grecques personne n'en connaît : peut-être sontelles depuis longtemps oubliées, peut-être la paisible baie de Balaklava n'a-t-elle jamais prédisposé les gens à la mélodie. Ils chantent à
l'unisson de leurs terribles voix de pierre, de bois, de fer, dont chacune s'efforce de couvrir celle du voisin. Les visages s'empourprent, les bouches s'ouvrent toutes grandes, les veines se gonflent sur les fronts en sueur.
Sur la mer técume bouillonne, Frères, on va voir du changement,
Du changement, frères...
Le flot court après le flot.
Va faire sombrer mon bateau.
Il va sombrer, frères.
Le capitaine est sur la dunette.
Le vieux maître au passavant Au passavant, frères...
Ils inventent toujours de nouveaux prétextes pour une nouvelle beuverie. L'un d'eux, ces jours-ci, s'est acheté des bottes, d'affreuses bottes de pêcheur en cuir de cheval, pesant bien huit kilos chacune et montant jusqu'à la hanche. Comment se dispenser d'arroser pareille étrenne? De nouveau reparaît sur la scène le seau bleu éiiiaillé, de nouveau ils entonnent leurs chansons pareilles aux mugissements de l'ouragan, l'hiver, en pleine mer.
Puis tout à coup, pris d'attendrissement, le
propriétaire des bottes s'exclame avec des larmes dans la voix :
— Camarades ! qu'ai-je besoin de ces bottes? L'hiver est encore loin... Rien ne presse... Mieux vaut les boire
Ensuite les voilà qui fixent à un bout de fil une boulette de cire et la font descendre dans le trou rond, comme fait à l'outil, où gîte une tarentule. Ils taquinent l'insecte jusqu'à ce qu'il entre en fureur et s'accroche à la cire où ses pattes s'engluent. Alors d'un geste adroit, rapide, ils tirent l'animal dehors, sur l'herbe. Ils attrapent ainsi deux grosses tarentules et les affrontent au fond de quelque flacon brisé. Il n'est pas de spectacle plus palpitant que celui du combat qui s'engage entre ces deux araignées venimeuses, multiples, énormes. Les pattes arrachées volent au loin, un épais liquide blanc suinte en gouttes de leurs flasques troncs ovoïdes percés de coups. Les deux araignées se dressent sur leurs pattes de derrière, s'étreignent de leurs pattes de devant, s'efforcent de mordre leur adversaire aux yeux ou à la tête avec les petites cisailles de leurs mandibules. Et ce qui rend ce duel particulièrement angoissant, c'est qu'il doit se terminer par la mise à mort d'un des adversaires que l'autre vide en un clin d'œil
pour ne laisser sur le sol qu'une lamentable gaine ridée. Cependant les descendants des sanguinaires Lestrygons, couchés en étoile, à plat ventre, les mentons appuyés sur leurs paumes, observent le combat en silence, à moins toutefois qu'ils ne misent des enjeux. A combien d'années, mon Dieu, remonte cette horrible distraction, le plus cruel de tous les spectacles humains ?
Et puis, le soir, nous voici de nouveau au café. Sur le golfe voguent des canots portant des musiques tatares : tambourins et clarinette. Nasillard, monotone^ infiniment triste, sanglote le motif asiatique, si peu compliqué et pourtant impossible à décrire. Comme un enragé le tambourin résonne et palpite. L'obscurité ne permet pas de voir les canots. Ce sont les vieux qui festoient, fidèles aux antiques usages. Par contre ici, au café, les lampes « Éclair » répandent la lumière, tandis que deux musiciens, un Italien sur l'accordéon, une Italienne sur la mandoline, jouent et chantent de leurs douces voix un peu enrouées :
O! Nino, Nino, Marianino !
Je reste là, étourdi par la fumée, les cris, les chants, le vin nouveau dont on me régale de
toutes parts. Ma tête brûlante paraît prête à se gonfler, à bourdonner, mais un tendre émoi berce mon cœur, de douces larmes perlent à mes yeux et je me prends à répéter mentalement les mots que, sous forme de tatouage, j'ai si souvent remarqués sur la poitrine et sur les bras des pêcheurs :
Dieu, protège le marin !