Le P. Nicolas Talon
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deuxième ; en un mot, de ne lui pas répondre ; que nous pourrions nous éclaircir de bouche des difficultés qui nous restaient, et qu'au reste il me priait de ne montrer sa lettre à personne ; que comme il ne l'avait écrite que pour moi, il ne souhaitait pas qu'aucun autre la vît, et que les lettres étant des choses particulières, elles souffraient quelque violence quand elles n'étaient pas secrètes.
J'avoue que si cette proposition m'était venue d'une autre part que de celle de ces bons Pères, elle m'aurait été suspecte, et j'eusse craint que celui qui me l'eût faite n'eût voulu se prévaloir d'un silence où il m'aurait engagé par une prière captieuse. Mais je doutai si peu de leur sincérité, que je leur promis tout sans réserve et sans crainte. J'ai ensuite tenu sa lettre secrète et sans réponse avec un soin très particulier. C'est de là que plusieurs personnes, et même de ces Pères, qui n'étaient pas bien informés de l'intention du P. Noël, ont pris sujet de dire qu'ayant trouvé dans sa lettre la ruine de mes sentiments, j'en ai dissimulé les beautés, de peur de découvrir ma honte, et que ma seule faiblesse m'a empêché de lui répartir.
Voyez, Monsieur, combien cette conjoncture
m'était contraire, puisque je n'ai pu cacher sa lettre sans désavantage, ni la publier sans infidélité ; et que mon honneur était également menacé par ma réponse et par mon silence, en ce que l'une trahissait ma promesse, et l'autre mon intérêt.
Cependant, j'ai gardé religieusement ma parole ; et j'avais remis de répartir à sa lettre dans le Traité où je dois répondre précisément à toutes les objections qu'on a faites contre cette proposition que j'ai avancée dans mon abrégé, « que cet espace n'est plein d'aucune des matières qui tombent sous les sens, et qui sont connues dans la nature ». Ainsi j'ai cru que rien ne m'obligeait de précipiter ma réponse, que je voulais rendre plus exacte en la différant pour un temps. A ces considérations, je joignis que, comme tous les différends de cette sorte demeurent éternels si quelqu'un ne les interrompt, et qu'ils ne peuvent être achevés si une des deux parties ne commence à finir, j'ai cru que l'âge, le mérite et la condition de ce Père m'obligeaient à lui céder l'avantage d'avoir écrit le dernier sur ce sujet. Mais outre toutes ces raisons, j'avoue que sa lettre seule suffisait pour me dispenser de lui répondre, et je m'assure
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que vous trouverez qu'elle semble avoir été exprès conçue en termes qui ne m'obligeaient pas à lui répondre.
Pour le montrer, je vous ferai remarquer les points qu'il a traités, mais par un ordre différent du sien, et tel qu'il eût choisi, sans doute, dans un ouvrage plus travaillé, mais qu'il n'a pas jugé nécessaire dans la naïveté d'une lettre ; car chacun de ces points se trouve épars dans tout le corps de son discours, et couché en presque toutes ses parties.
Il a dessein d'y déclarer que ma lettre lui a fait quitter son premier sentiment, sans qu'il puisse néanmoins s'accommoder au mien. Tellement que nous la pouvons considérer comme divisée en deux parties, dont l'une contient les choses qui l'empêchent de suivre ma pensée, et l'autre celles qui appuient son deuxième sentiment. C'est sur chacune de ces parties que j'espère vous faire voir combien peu j'étais obligé de répondre.
Pour la première, qui regarde les choses qui l'éloignent de mon opinion, ses premières difficultés sont que cet espace ne peut être autre chose qu'un corps, puisqu'il soutient et transmet la lumière, et qu'il retarde le mouvement d'un
autre corps. Mais je croyais lui avoir assez montré, dans ma lettre, le peu de force de ces mêmes objections que sa première contenait ; car je lui ai dit en termes assez clairs, qu'encore que des corps tombent avec le temps dans cet espace, et que la lumière le pénètre, on ne doit pas attribuer ces effets à une matière qui le remplisse nécessairement, puisqu'ils peuvent appartenir à la nature du mouvement et de la lumière, et que, tant que nous demeurerons dans l'ignorance où nous sommes de la nature de ces choses, nous n'en devons tirer aucune conséquence, puisqu'elle ne serait appuyée que sur l'incertitude ; et que comme le P. Noël conclut de l'apparence de ces effets qu'une matière remplit cet espace qui soutient la lumière et cause ce retardement, on peut, avec autant de raison, conclure de ces mêmes effets que la lumière se soutient dans le vide, et que le mouvement s'y fait avec le temps ; vu que tant d'autres choses favorisaient cette dernière opinion, qu'elle était, au jugement des savants, sans comparaison plus vraisemblable que l'autre, avant même qu'elle reçût les forces que ces expériences lui ont apportées.
Mais s'il a marqué en cela d'avoir peu remar-
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que cette partie de ma lettre, il témoigne n'en avoir pas entendu une autre, par la seconde des choses qui le choquent dans mon sentiment ; car il m'impute une pensée contraire aux termes de ma lettre et de mon imprimé, et entièrement opposée au fondement de toutes mes maximes. C'est qu'il se figure que j'ai assuré, en termes décisifs, l'existence réelle de l'espace vide ; et sur cette imagination, qu'il prend pour une vérité constante, il exerce sa plume pour montrer la faiblesse de cette assertion.
Cependant il a pu voir que j'ai mis, dans mon imprimé, que ma conclusion est simplement que mon sentiment sera « que cet espace est vide, jusqu'à ce que l'on m'ait montré qu'une matière le remplit » ; ce qui n'est pas une assertion réelle du vide, et il a pu voir aussi que j'ai mis dans ma lettre ces mots qui me semblent assez clairs : « Enfin, mon Révérend Père, considérez, je vous prie, que tous les hommes ensemble ne sauraient démontrer qu'aucun corps succède à celui qui quitte l'espace vide en apparence, et qu'il n'est pas possible encore à tous les hommes de montrer que, quand l'eau y remonte, quelque corps en soit sorti. Cela ne suffirait-il pas, suivant vos maximes, pour assu-
8û LES LETTRES DE BLAISE PASCAL
rer que cet espace est vide ? Cependant je dis simplement que mon sentiment est qu'il est vide. Jugez si ceux qui parlent avec tant de retenue d'une chose où ils ont droit de parler avec tant d'assurance, pourront faire un jugement décisif de l'existence de cette matière ignée, si douteuse et si peu établie. »
Aussi, je n'aurais jamais imaginé ce qui lui avait fait naître cette pensée, s'il ne m'en avertissait lui-même dans la première page, où il rapporte fidèlement la distinction que j'ai donnée de l'espace vide dans ma lettre, qui est telle : « Ce que nous appelons espace vide est un espace ayant longueur, largeur et profondeur, et immobile, et capable de recevoir et de contenir un corps de pareille longueur et figure ; et c'est ce qu'on appelle solide en géométrie, où l'on ne considère que les choses abstraites et immatérielles. » Après avoir rapporté mot à mot cette définition, il en tire immédiatement cette conséquence : « Voilà, Monsieur, votre pensée de l'espace vide fort bien expliquée ; je veux croire que tout cela vous est évident, et en avez l'esprit convaincu et pleinement satisfait, puisque vous l'affirmez. »
S'il n'avait pas rapporté mes propres termes,
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j'aurais cru qu'il ne les avait pas bien lus, ou qu'ils avaient été mal écrits, et qu'au lieu du premier mot : j'appelle, il aurait trouvé celuici : j'assure ; mais, puisqu'il a rapporté ma période entière, il ne me reste qu'à penser qu'il conçoit une conséquence nécessaire de l'un de ces termes à l'autre, et qu'il ne met point de différence entre définir une chose et assurer son existence.
C'est pourquoi il a cru que j'ai assuré l'existence réelle du vide, par les termes mêmes dont je l'ai défini. Je sais que ceux qui ne sont pas accoutumés de voir les choses traitées dans le véritable ordre, se figurent qu'on ne peut définir une chose sans être assuré de son être ; mais ils devraient remarquer que l'on doit toujours définir les choses, avant que de chercher si elles sont possibles ou non, et que les degrés qui nous mènent à la connaissance des vérités sont la définition, l'axiome et la preuve : car d'abord nous concevons l'idée d'une chose ; ensuite nous donnons un nom à cette idée, c'est-à-dire que nous la définissons ; et enfin nous cherchons si cette chose est véritable ou fausse. Si nous trouvons qu'elle est impossible, elle passe pour une fausseté ; si nous démontrons qu'elle est vraie, elle
passe pour vérité ; et tant qu'on ne peut prouver sa possibilité ni son impossibilité, elle passe pour imagination. D'où il est évident qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre la définition d'une chose et l'assurance de son être ; et que l'on peut aussi bien définir une chose impossible qu'une véritable. Ainsi on peut appeler un triangle rectiligne et rectangle celui qu'on s'imaginerait avoir deux angles droits, et montrer ensuite qu'un tel triangle est impossible ; ainsi Euclide définit d'abord les parallèles, et montre après qu'il y en peut avoir ; et la définition du cercle précède le postulat qui en propose la possibilité ; ainsi les astronomes ont donné des noms aux cercles concentriques, excentriques et épicycles qu'ils ont imaginés dans les cierux, sans être assurés que les astres décrivent en effet tels cercles par leurs mouvements ; ainsi les Péripatéticiens ont donné un nom à cette sphère de feu, dont il serait difficile de démontrer la vérité.
C'est pourquoi, quand je me suis voulu opposer aux décisions du P. Noël, qui excluaient le vide de la nature, j'ai cru ne pouvoir entrer dans cette recherche, ni même en dire un mot, avant que d'avoir déclaré ce que j'entends par le mot
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de vide, où je me suis senti plus obligé par quelques endroits de la première lettre de ce Père, qui me faisaient juger que la notion qu'il en avait n'était pas conforme à la mienne. J'ai vu qu'il ne pouvait distinguer les dimensions d'avec la matière, ni l'immatérialité d'avec le néant ; et que cette confusion lui faisait conclure que, quand je donnais à cet espace la longueur, la largeur et la profondeur, je m'engageais à dire qu'il était un corps ; et qu'aussitôt que je le faisais immatériel, je le réduisais au néant. Pour débrouiller toutes ces idées, je lui en ai donné cette définition, où il peut voir que la chose que nous concevons et que nous exprimons par le mot d'espace vide tient le milieu entre la matière et le néant, sans participer ni à l'un ni à l'autre ; qu'il diffère du néant par ses dimensions ; et que son irrésistance et son immobilité le distinguent de la matière : tellement qu'il se maintient entre ces deux extrêmes, sans se confondre avec aucun des deux.
Vers la fin de sa lettre, il ramasse dans une période toutes ses difficultés, pour leur donner plus de force en les joignant. Voici ses termes (p. xi) : u Cet espace qui n'est ni Dieu, ni créature, ni corps, ni esprit, ni substance, ni acci-
dent, qui transmet la lumière sans être transparent, qui résiste sans résistance, qui est immobile et se transporte avec le tube, qui est partout et nulle part, qui fait tout et ne fait rien. Ce sont les admirables qualités de V espace vide : en tant qu'espace, il est et fait merveilles ; en tant que vide, il n'est et ne fait rien ; en tant qu espace, il est long, large et profond ; en tant que vide, il exclut la longueur, la largeur et la profondeur. S'il est besoin, je montrerai toutes ces belles propriétés, en conséquence de Vespace vide. »
Comme une grande suite de belles choses devient enfin ennuyeuse par sa propre longueur, je crois que le P. Noël s'est ici lassé d'en avoir tant produit ; et que, prévoyant un pareil ennui à ceux qui les auraient vues, il a voulu descendre d'un style plus grave dans un moins sérieux, pour les délasser par cette raillerie, afin qu'après leur avoir fourni tant de choses qui exigeaient une admiration pénible, il leur donnât, par charité, un sujet de divertissement. J'ai senti le premier l'effet de cette bonté ; et ceux qui verront sa lettre ensuite, l'éprouveront de même : car il n'y a personne qui, après avoir lu ce que je lui avais écrit, ne rie des conséquences qu'il en tire, et de ces antithèses opposées avec tant de
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justesse, qu'il est aisé de voir qu'il s'est bien plus étudié à rendre ses termes contraires les uns aux autres, que conformes à la raison et à la vérité.
Car pour examiner les objections en particulier : Cet espace, dit-il, n'est ni Dieu, ni créature. Les mystères qui concernent la Divinité sont trop saints pour les profaner par nos disputes ; nous devons en faire l'objet de nos adorations, et non pas le sujet de nos entretiens : si bien que, sans en discourir en aucune sorte, je me soumets entièrement à ce qu'en décideront ceux qui ont droit de le faire.
Ni corps, ni esprit. Il est vrai que l'espace n'est ni corps, ni esprit ; mais il est espace : ainsi le temps n'est ni corps, ni esprit ; mais il est temps : et comme le temps ne laisse pas d'être, quoiqu'il ne soit aucune de ces choses, ainsi l'espace vide peut bien être, sans pour cela être ni corps, ni esprit.
Ni substance, ni accident. Cela est vrai, si l'on entend par le mot de substance ce qui est ou corps ou esprit ; car, en ce sens, l'espace ne sera ni substance, ni accident ; mais il sera espace, comme, en ce même sens, le temps n'est ni substance, ni accident ; mais il est temps, parce
que pour être, il n'est pas nécessaire d'être substance ou accident : comme plusieurs de leurs Pères soutiennent que Dieu n'est ni l'un ni l'autre, quoiqu'il soit le souverain Etre.
Qui transmet la lumière sans être transparent. Ce discours a si peu de lumière, que je ne puis l'apercevoir : car je ne comprends pas quel sens ce Père donne à ce mot transparent, puisqu'il trouve que l'espace vide ne l'est pas. Car, s'il entend par la transparence, comme tous les opticiens, la privation de tout obstacle au passage de la lumière, je ne vois pas pourquoi il en frustre notre espace, qui la laisse passer librement : si bien que, parlant sur ce sujet avec mon peu de connaissance, je lui eusse dit que ces termes transmet la lumière, qui ne sont propres qu'à sa façon d'imaginer la lumière, ont le même sens que ceux-ci : laisser passer la lumière ; et qu'il est transparent, c'est-à-dire qu'il ne lui porte point d'obstacle ; en quoi je ne trouve point d'absurdité ni de contradiction.
7? résiste sans résistance. Comme il ne juge de la résistance de cet espace que par le temps que les corps y emploient dans leurs mouvements, et que nous avons tant discouru sur la nullité de cette conséquence, on verra qu'il n'a
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pas raison de dire qu'il résiste : et il se trouvera, au contraire, que cet espace ne résiste point ou qu'il est sans résistance, où je ne vois rien que de très conforme à la raison.
Qui est immuable et se transporte avec le tube. Ici le P. Noël montre combien peu il pénètre dans le sentiment qu'il veut réfuter ; et j'aurais à le prier de remarquer sur ce sujet que, quand un sentiment est embrassé par plusieurs personnes savantes, on ne doit point faire d'estime des objections qui semblent le ruiner, quand elles sont très faciles à prévoir, parce qu'on doit croire que ceux qui le soutiennent y ont déjà pris garde, et qu'étant facilement découvertes, ils en ont trouvé la solution puisqu'ils continuent dans cette pensée. Or, pour examiner cette difficulté en particulier, si ces antithèses ou contrariétés n'avaient autant ébloui son esprit que charmé ses imaginations, il aurait pris garde sans doute que, quoi qu'il en paraisse, le vide ne se transporte pas avec le tuyau, et que l'immobilité est aussi naturelle à l'espace que le mouvement l'est au corps. Pour rendre cette vérité évidente, il faut remarquer que l'espace, en général, comprend tous les corps de la nature, dont chacun en particulier en occupe une
certaine partie ; mais qu'encore qu'ils soient tous mobiles, l'espace qu'ils remplissent ne l'est pas ; car, quand un corps est mû d'un lieu à l'autre, il ne fait que changer de place, sans porter avec soi celle qu'il occupait au temps de son repos. En effet, que fait-il autre chose que de quitter sa première place immobile, pour en prendre successivement d'autres aussi immobiles ? Mais celle quïl a laissée demeure toujours ferme et inébranlable, si bien qu'elle devient, ou pleine d'un autre corps si quelqu'un lui succède, ou vide si pas un ne s'offre pour lui succéder ; mais soit ou vide ou plein, toujours dans un pareil repos, ce vaste espace, dont l'amplitude embrasse tout, est aussi stable et immobile en chacune de ses parties comme il l'est en son total. Ainsi je ne vois pas comment le P. Noël a pu prétendre que le tuyau communique son mouvement à l'espace vide, puisque, n'ayant nulle consistance pour être poussé, n'ayant nulle prise pour être tiré, et n'étant susceptible, ni de la pesanteur, ni d'aucune des facultés attractives, il est visible qu'on ne le peut faire changer. Ce qui l'a trompé est que, quand on a porté le tuyau d'un lieu à un autre, il n'a vu aucun changement au dedans ; c'est pourquoi il a pensé que
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cet espace était toujours le même parce qu'il était toujours pareil à lui-même. Mais il devait remarquer que l'espace que le tuyau enferme dans une situation n'est pas le même que celui qu'il comprend dans la seconde ; et que dans la succession de son mouvement, il acquiert continuellement de nouveaux espaces : si bien que celui qui était vide dans la première de ses positions devient plein d'air, quand il en part pour prendre la seconde, dans laquelle il rend vide l'espace qu'il rencontre, au lieu qu'il était plein d'air auparavant ; mais l'un et l'autre de ces espaces alternativement pleins et vides demeurent toujours également immobiles. D'où il est évident qu'il est hors de propos de croire que l'espace vide change de lieu ; et ce qui est le plus étrange est que la matière dont le Père le remplit est telle, que, suivant son hypothèse même, elle ne saurait se transporter avec le tuyau ; car comme elle entrerait et sortirait par les pores du verre avec une facilité tout entière, sans lui adhérer en aucune sorte, comme l'eau dans un vaisseau percé de toutes parts, il est visible qu'elle ne se porterait pas avec lui, comme nous voyons que ce même tuyau ne transporte pas la lumière, parce qu'elle le perce
sans peine et sans engagements, et que notre espace même exposé au soleil change de rayons quand il change de place, sans porter avec soi, dans sa seconde place, la lumière qui le remplissait dans la première, et que, dans les différentes situations, il reçoit des rayons différents, aussi bien que des divers espaces.
Enfin, le P. Noël s'étonne qu'il fasse tout et ne fasse rien ; qu'il soit partout et nulle part ; qu'il soit et fasse merveilles, bien qu'il ne soit point ; qu'il ait des dimensions sans en avoir. Si ce discours a du sens, je confesse que je ne le comprends pas ; c'est pourquoi je ne me tiens pas obligé d'y répondre.
Voilà, Monsieur, quelles sont ses difficultés et les choses qui le choquent dans mon sentiment ; mais comme elles témoignent plutôt qu'il n'entend pas ma pensée, que non pas qu'il la contredise, et qu'il semble qu'il y trouve plutôt de l'obscurité que des défauts, j'ai cru qu'il en trouverait l'éclaircissement dans ma lettre, s'il prenait la peine de la voir avec plus d'attention ; et qu'ainsi je n'étais pas obligé de lui répondre, puisqu'une seconde lecture suffirait pour résoudre les doutes que la première avait fait naître.
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Pour la deuxième partie de sa lettre, qui regarde le changement de sa première pensée et l'établissement de la seconde, il déclare d'abord le sujet qu'il a de nier le vide. La raison qu'il en rapporte est que le vide ne tombe sous aucun des sens ; d'où il prend sujet de dire que, comme je nie l'existence de la matière, par cette seule raison qu'elle ne donne aucune marque sensible de son être, et que l'esprit n'en conçoit aucune nécessité, il peut, avec autant de force, et davantage, nier le vide, parce qu'il a cela de commun avec elle, que pas un des sens ne l'aperçoit. Voici ses termes : « Nous disons qu'il y a de Veau, parce que nous la voyons et la touchons ; nous disons qu'il y a de Vair dans un ballon enflé, parce que nous sentons la résistance ; qu'il y a du feu, parce que nous sentons la chaleur ; mais le vide véritable ne touche aucun sens. »
Mais je m'étonne qu'il fasse un parallèle de choses si inégales, et qu'il n'ait pas pris garde que, comme il n'y a rien de si contraire à l'être que le néant, ni à l'affirmation que la négation, on procède aux preuves de l'un et de l'autre par des moyens contraires ; et que ce qui fait l'établissement de l'un est la ruine de l'autre.
Car que faut-il pour arriver à la connaissance du néant, que de connaître une entière privation de toutes sortes de qualités et d'effets ; au lieu que, s'il en paraissait un seul, on conclurait, au contraire, l'existence réelle d'une cause qui le produirait ? Et ensuite il dit : « Voyez, Monsieur, lequel de nous deux est le plus croyable, ou vous qui affirmez un espace qui ne tombe point sous les sens, et qui ne sert ni à Vart ni à la nature, et ne remployez que pour décider une question fort douteuse, etc. »
Mais, Monsieur, je vous laisse à juger, lorsqu'on ne voit rien, et que les sens n'aperçoivent rien dans un lieu, lequel est mieux fondé, ou de celui qui affirme qu'il y a quelque chose, quoiqu'il n'aperçoive rien, ou de celui qui pense qu'il n'y a rien, parce qu'il ne voit aucune chose.
Après que le P. Noël a déclaré, comme nous venons de le voir, la raison qu'il a d'exclure le vide, et qu'il a pris sujet de le nier sur cette même privation de qualités qui donne si justement lieu aux autres de le croire, et qui est le seul moyen sensible de parvenir à sa preuve, il entreprend maintenant de montrer que c'est un corps. Pour cet effet, il s'est imaginé une défi-
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nition du corps qu'il a conçue exprès, en sorte qu'elle convienne à notre espace, afin qu'il pût en tirer sa conséquence avec facilité. Voici ses termes : « Je définis le corps ce qui est composé de parties les unes hors les autres, et dis que tout corps est espace, quand on le considère entre les extrémités, et que tout autre espace est corps, parce qu'il est composé de parties les unes hors les autres. »
Mais il n'est pas ici question, pour montrer que notre espace n'est pas vide, de lui donner le nom de corps, comme le P. Noël a fait, mais de montrer que c'est un corps, comme il a prétendu faire. Ce n'est pas qu'il ne lui soit permis de donner à ce qui a des parties les unes hors les autres tel nom qu'il lui plaira ; mais il ne tirera pas grand avantage de cette liberté ; car le mot de corps, par le choix qu'il en a fait, devient équivoque, si bien qu'il y aura deux sortes de choses entièrement différentes, et même hétérogènes, que l'on appellera corps : l'une, ce qui a des parties les unes hors les autres ; car on l'appellera corps, suivant le P. Noël ; l'autre, une substance matérielle, mobile et impénétrable ; car on l'appellera corps dans l'ordinaire. Mais il ne pourra pas conclure de
cette ressemblance de noms une ressemblance de propriétés entre ces choses, ni montrer, par ce moyen, que ce qui a des parties lés unes hors les autres soit la même chose qu'une substance matérielle, immobile, impénétrable, parce qu'il n'est pas en son pouvoir de les faire convenir de nature aussi bien que de nom. Comme s'il avait donné à ce qui a des parties les unes hors les autres le nom d'eau, d'esprit, de lumière, comme il aurait pu faire aussi aisément que celui de corps, il n'en aurait pu conclure que notre espace fût aucune de ces choses : ainsi quand il a nommé corps ce qui a des parties les unes hors les autres, et qu'il dit, en conséquence de cette définition, je dis que tout espace est corps, on doit prendre le mot de corps dans le sens qu'il vient de lui donner : de sorte que, si nous substituons la définition à la place du défini, ce qui se peut toujours faire sans altérer le sens d'une proposition, il se trouvera que cette conclusion, que tout espace est corps, n'est autre chose que celle-ci : que tout espace a des parties les unes hors les autres ; mais non pas que tout espace est matériel, comme le P. Noël s'est figuré. Je ne m'arrêterai pas davantage sur une conséquence dont la faiblesse est
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si évidente, puisque je parle à un excellent géomètre, et que vous avez autant d'adresse pour découvrir les fautes de raisonnement, que de force pour les éviter.
Le R. P. Noël, passant plus avant, veut montrer quel est ce corps ; et pour établir sa pensée, il commence par un long discours, dans lequel il prétend prouver le mélange continuel et nécessaire des éléments, et où il ne montre autre chose, sinon qu'il se trouve quelques parties d'un élément parmi celles d'un autre, et qu'ils sont brouillés plutôt par accident que par nature : de sorte qu'il pourrait arriver qu'ils se sépareraient sans violence, et qu'ils reviendraient d'eux-mêmes dans leur première simplicité ; car le mélange naturel de deux corps est lorsque leur séparation les fait tous deux changer de nom et de nature, comme celui de tous les métaux et de tous les mixtes : parce que, quand on a ôté, de l'or, le mercure qui entre en sa composition, ce qui reste n'est plus or. Mais dans le mélange que le P. Noël nous figure, on ne voit qu'une confusion violente de quelques vapeurs éparses parmi l'air, qui s'y soutiennent comme la poussière, sans qu'il paraisse qu'elles entrent dans la composition de l'air, et de même dans
les autres mélanges. Et pour celui de l'eau et de l'air, qu'il donne pour le mieux démontrer, et qu'il dit prouver péremptoirement par ces soufflets qui se font par le moyen de la chute de l'eau dans une chambre close presque de toutes parts, et que vous voyez expliquée au long dans sa lettre : il est étrange que ce Père n'ait pas pris garde que cet air qu'il dit sortir de l'eau n'est autre chose que l'air extérieur qui se porte avec l'eau qui tombe, et qui a une facilité tout entière d'y entrer par la même ouverture, parce qu'elle est plus grande que celle par où l'eau s'écoule : si bien que l'eau qui s'écarte en tombant dans cette ouverture y entraîne tout l'air qu'elle rencontre et qu'elle enveloppe, dont elle empêche la sortie par la violence de sa chute et par l'impression de son mouvement ; de sorte que l'air qui entre continuellement dans cette ouverture sans en pouvoir jamais sortir, fuit avec violence par celle qu'il trouve libre, et comme cette épreuve est la seule par laquelle il prouve le mélange de l'eau et de l'air, et qu'elle ne le montre en aucune sorte, il se trouve qu'il ne le prouve nullement.
Le mélange qu'il prouve le moins, et dont il a le plus affaire, est celui du feu avec les autres
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éléments ; car tout ce qu'on peut conclure de l'expérience du mouchoir et du chat est que quelques-unes de leurs parties les plus grasses et les plus huileuses s'enflamment par la friction, y étant déjà disposées par la chaleur. Ensuite il nous déclare que son sentiment est que notre espace est plein de cette matière ignée, dilatée et mêlée, comme il suppose sans preuves, parmi tous les éléments, et étendue dans tout l'univers. Voilà la matière qu'il met dans le tuyau ; et pour la suspension de la liqueur, il l'attribue au poids de l'air extérieur. J'ai été ravi de le voir en cela entrer dans le sentiment de ceux qui ont examiné ces expériences avec le plus de pénétration ; car vous savez que la lettre du grand Torricelli, écrite au seigneur Ricci il y a plus de quatre ans, montre qu'il était dès lors dans cette pensée, et que tous nos savants s'y accordent et s'y confirment de plus en plus. Nous en attendons néanmoins l'assurance de l'expérience qui s'en doit faire sur une de nos hautes montagnes ; mais je n'espère la recevoir que dans quelque temps, parce que, sur les lettres que j'en ai écrites il y a plus de six mois, on m'a toujours mandé que les neiges rendent leurs sommets inaccessibles.
Voilà donc quelle est sa seconde ; et quoiqu'il semble qu'il y ait peu de différence entre cette matière et celle qu'il y plaçait dans sa première lettre, elle est néanmoins plus grande qu'il ne paraît, et voici en quoi :
Dans sa première pensée, la nature abhorrait le vide, et en faisait ressentir l'horreur ; dans la seconde, la nature ne donne aucune marque de l'horreur qu'elle a pour le vide, et ne fait aucune chose pour l'éviter. Dans la première, il établissait une adhérence mutuelle à tous les corps de la nature ; dans la seconde, il ôte toute cette adhérence et tout ce désir d'union. Dans la première il donnait une faculté attractive à cette matière subtile et à tous les autres corps ; dans la seconde il abolit toute cette attraction active et passive. Enfin il lui donnait beaucoup de propriétés dans sa première, dont il la frustre dans la seconde ; si bien que s'il y a quelques degrés pour tomber dans le néant, elle est maintenant au plus proche, et il semble qu'il n'y ait que quelque reste de préoccupation qui l'empêche de l'y précipiter.
Mais je voudrais bien savoir de ce Père d'où lui vient cet ascendant qu'il a sur la nature, et cet empire qu'il exerce si absolument sur les
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éléments qui lui servent avec tant de dépendance, qu'ils changent de propriétés à mesure qu'il change de pensées, et que l'univers accommode ses effets à l'inconstance de ses intentions. Je ne comprends pas quel aveuglement peut être à l'épreuve de cette lumière, et comment on peut donner quelque croyance à des choses que l'on fait naître et que l'on détruit avec une pareille facilité.
Mais la plus grande différence que je trouve entre ces deux opinions est que le P. Noël assurait affirmativement la vérité de la première, et qu'il ne propose la seconde que comme une simple pensée. C'est ce que ma première lettre a obtenu de lui, et le principal effet qu'elle a eu sur son esprit : si bien que comme j'avais répondu à sa première opinion que je ne croyais pas qu'elle eût les conditions nécessaires pour l'assurance d'une chose, je dirai sur la seconde que, puisqu'il ne la donne que comme une pensée, et qu'il n'a ni la raison ni le sens pour témoins de la matière qu'il établit, je le laisse dans son sentiment, comme je laisse dans leur sentiment ceux qui pensent qu'il y a des habitants dans la lune, et que dans les terres po-
laires et inaccessibles il se trouve des hommes entièrement différents des autres.
Ainsi, Monsieur, vous voyez que le P. Noël place dans le tuyau une matière subtile répandue par tout l'univers, et qu'il donne à l'air extérieur la force de soutenir la liqueur suspendue. D'où il est aisé de voir que cette pensée n'est en aucune chose différente de celle de M. Descartes, puisqu'il convient dans la cause de la suspension du vif-argent, aussi bien que dans la matière qui remplit cet espace, comme il se voit par ses propre termes dans la page 6 où il dit que cette matière, qu'il appelle air subtil, est la même que celle que M. Descartes nomme matière subtile. C'est pourquoi j'ai cru être moins obligé de lui répartir, puisque je dois rendre cette réponse à celui qui est l'inventeur de cette opinion.
Comme j'écrivais ces dernières lignes, le P. Noël m'a fait l'honneur de m'envoyer son livre sur un autre sujet, qu'il intitule le Plein du vide ; et a donné charge à celui qui a pris la peine de l'apporter de m'assurer qu'il n'y avait rien contre moi, et que toutes les paroles qui paraissaient aigres ne s'adressaient pas à moi, mais
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au R. P. Valerianus Magnus, Capucin L. Et la raison qu'il m'en a donnée est que ce Père soutient affirmativement le vide, au lieu que je fais seulement profession de m'opposer à ceux qui décident sur ce sujet. Mais le P. Noël m'en aurait mieux déchargé, s'il avait rendu ce témoignage aussi public que le soupçon qu'il en a donné.
J'ai parcouru ce livre, et j'ai trouvé qu'il y prend une nouvelle pensée, et qu'il place dans notre tuyau une matière approchante de la première ; mais qu'il attribue la suspension du vifargent à une qualité qu'il lui donne, qu'il appelle légèreté mouvante, et non pas au poids de l'air extérieur, comme il faisait dans sa lettre.
Et pour faire succinctement un petit examen du livre, le titre promet d'abord la démonstration du plein par des expériences nouvelles, et sa confirmation par les miennes. A l'entrée du livre, il s'érige en défenseur de la nature, et par une allégorie peut-être un peu trop continuée, il fait un procès dans lequel il la fait plaindre
i. Valeriano Magni, capucin italien, originaire du Milanais, mort à Salzbourg en i66r. Pascal reparlera de ce religieux dans la quinzième et dans la seizième provinciales.
de l'opinion du vide, comme d'une calomnie ; et sans qu'elle lui en ait témoigné un ressentiment, ni qu'elle lui ait donné charge de la défendre, il fait fonction de son avocat. Et en cette qualité, il assure de montrer l'imposture et les fausses dépositions des témoins qu'on lui confronte — c'est ainsi qu'il appelle nos expériences — et promet de donner témoin contre témoin, c'est-à-dire expérience pour expérience, et de démontrer que les nôtres ont été mal reconnues, et encore plus mal avérées. Mais dans le corps du livre, quand il est question d'acquitter ces grandes promesses, il ne parle plus qu'en doutant ; et après avoir fait espérer une si haute vengeance, il n'apporte que des conjectures au lieu de convictions. Car dans le troisième chapitre, où il veut établir que c'est un corps, il dit simplement qu'il trouve beaucoup plus raisonnable de dire que c'est un corps. Quand il est question de montrer le mélange des éléments, il n'ajoute que des choses très faibles à celles qu'il avait dites dans sa lettre. Quand il est question de montrer la plénitude du monde, il n'en donne aucune preuve ; et sur ces vaines apparences, il établit son œther imperceptible à tous les sens, avec la légèreté imaginaire qu'il lui donne.
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Ce qui est étrange, c'est qu'après avoir donné des doutes, pour appuyer son sentiment il le confirme par des expériences fausses ; il les propose néanmoins avec une hardiesse telle qu'elles seraient reçues pour véritables de tous ceux qui n'ont point vu le contraire ; car il dit que les yeux le font voir ; que tout cela ne se peut nier ; qu'on le voit à l'œil, quoique les yeux nous fassent voir le contraire. Ainsi il est évident qu'il n'a vu aucune des expériences dont il parle ; et il est étrange qu'il ait parlé avec tant d'assurance de choses qu'il ignorait, et dont on lui a fait un rapport très peu fidèle. Car je veux croire qu'il ait été trompé lui-même, et non pas qu'il ait voulu tromper les autres ; et l'estime que je fais de lui me fait juger plutôt qu'il a été trop crédule, que peu sincère : et certainement il a sujet de se plaindre de ceux qui lui ont dit qu'un soufflet plein de ce vide apparent, étant débouché et fermé avec promptitude, pousse au dehors une matière aussi sensible que l'air ; et qu'un tuyau plein de vif-argent et de ce même vide, étant renversé, le vif -argent tombe aussi lentement dans ce vide que dans l'air, et que ce vide retarde son mouvement naturel autant que l'air, et enfin beaucoup d'autres choses qu'il
rapporte ; car je l'assure, au contraire, que l'air y entre, et que le vif-argent tombe dans ce vide avec une extrême impétuosité, etc.
Enfin, pour vous faire voir que le P. Noël n'entend pas les expériences de mon imprimé, je vous prie de remarquer ce trait ici entre autres : J?ai dit dans les premières de mes expériences qu'il a rapportées, « qu'une seringue de verre avec un piston bien juste, plongée entièrement dans l'eau, et dont on bouche l'ouverture avec le doigt, en sorte qu'il touche au bas du piston, mettant pour cet effet la main et le bras dans l'eau, on n'a besoin que d'une force médiocre pour l'en retirer, et faire qu'il se désunisse du doigt sans que l'eau y entre en aucune façon, ce que les philosophes ont cru ne se pouvoir faire avec aucune force finie ; et ainsi le doigt se sent souvent attiré avec douleur ; et le piston laisse un espace vide en apparence, où il ne paraît qu'aucun corps ait pu succéder, puisqu'il est tout entouré d'eau qui n'a pu y avoir d'accès, l'ouverture en étant bouchée ; et si on tire le piston davantage, l'espace vide en apparence devient plus grand, mais le doigt n'en sent pas plus d'attraction. » Il a cru que ces mots : n'en sent pas plus d'attraction, ont le même sens
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que ceux-ci : n'en sent plus aucune attraction ; au lieu que, suivant toutes les règles de la grammaire, ils signifient que le doigt ne sent pas une attraction plus grande. Et comme il ne connaît les expériences que par écrit, il a pensé qu'en effet le doigt ne sentait plus aucune attraction, ce qui est absolument faux, car on la ressent toujours également. Mais l'hypothèse de ce Père est si accommodante, qu'il a démontré, par une suite nécessaire de ses principes, pourquoi le doigt ne sent plus aucune attraction, quoique cela soit absolument faux. Je crois qu'il pourra rendre aussi facilement la raison du contraire par les mêmes principes. Mais je sais quelle estime les personnes judicieuses feront de sa façon de montrer qu'il prouve avec une pareille force l'affirmative et la négative d'une même proposition.
Vous voyez par là, Monsieur, que le P. Noël appuie cette matière invisible sur des expériences fausses, pour en expliquer d'autres qu'il a mal entendues. Aussi était-il bien juste qu'il se servît d'une matière que Ton ne saurait voir et qu'on ne peut comprendre, pour répondre à des expériences qu'il n'a pas vues et qu'il n'a pas comprises. Quand il en sera mieux informé,
je ne doute pas qu'il ne change de pensée, et surtout pour sa légèreté mouvante ; c'est pourquoi il faut remettre la réponse de ce livre lorsque ce Père l'aura corrigé, et qu'il aura reconnu la fausseté des faits et l'imposture des témoins qu'il oppose, et qu'il ne fera plus le procès à l'opinion du vide sur des expériences mal reconnues et encore plus mal avérées.
En écrivant ces mots, je viens de recevoir un billet imprimé de ce Père, qui renverse la plus grande partie de son livre : il révoque la légèreté mouvante de Yœther, en rappelant le poids de l'air extérieur pour soutenir le vif-argent. De sorte que je trouve qu'il est assez difficile de réfuter les pensées de ce Père, puisqu'il est le premier plus prompt à les changer qu'on ne peut être à lui répondre ; et je commence à voir que sa façon d'agir est bien différente de la mienne, parce qu'il produit ses opinions à mesure qu'il les conçoit ; mais leurs contrariétés propres suffisent pour en montrer l'insolidité, puisque le pouvoir avec lequel il dispose de cette matière témoigne assez qu'il en est l'auteur, et partant qu'elle ne subsiste que dans son imagination.
Tous ceux qui combattent la vérité sont
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sujets à une semblable inconstance de pensées, et ceux qui tombent dans cette variété sont suspects de la contredire. Aussi est-il étrange de voir, parmi ceux qui soutiennent le plein, le grand nombre d'opinions différentes qui s'entrechoquent : l'un soutient Yœther, et exclut toute autre matière ; l'autre, les esprits de la liqueur, au préjudice de Yœther : l'autre, l'air enfermé dans les pores des corps, et bannit toute autre chose ; l'autre, de l'air raréfié et vide de tout autre corps. Enfin il s'en est trouvé qui, n'ayant pas osé y placer l'immensité de Dieu, ont choisi parmi les hommes une personne assez illustre par sa naissance et par son mérite, pour y placer son esprit et le faire remplir toutes choses l. Ainsi chacun d'eux a tous les autres pour ennemis ; et comme tous conspirent à la perte d'un seul, il succombe nécessairement. Mais comme ils ne triomphent que les uns des autres, ils sont tous victorieux, sans que pas un puisse se prévaloir de sa victoire, parce que tout cet avantage naît de leur propre confusion. De sorte qu'il n'est pas nécessaire de les combattre
1. Le prince fie Conti, à qui le P. Noël avait dédié son livre, en termes qu'on trouvera à l'appendice, dans une lettre du père de Pascal à ce religieux.
pour les ruiner, puisqu'il suffit de les abandonner à eux-mCmes, parce qu'ils composent un corps divisé, dont les membres contraires les uns aux autres se déchirent intérieurement, au lieu que ceux qui favorisent le vide demeurent dans une unité toujours égale à elle-même, qui, par ce moyen, a tant de rapport avec la vérité qu'elle doit être suivie, jusqu'à ce qu'elle nous paraisse à découvert. Car ce n'est pas dans cet embarras et dans ce tumulte qu'on doit la chercher ; et l'on ne peut la trouver hors de cette maxime qui ne permet que de décider des choses évidentes, et qui défend d'assurer ou de nier celles qui ne le sont pas. C'est ce juste milieu et ce parfait tempérament dans lequel vous vous tenez avec tant d'avantage, et où, par un bonheur que je ne puis assez reconnaître, j'ai été toujours élevé avec une méthode singulière et des soins plus que paternels.
Voilà, Monsieur, quelles sont les raisons qui m'ont retenu, que je n'ai pas cru vous devoir cacher davantage ; et, quoiqu'il semble que je donne celle-ci plutôt à mon intérêt qu'à votre curiosité, j'espère que ce doute n'ira pas jusqu'à vous, puisque vous savez que j'ai bien moins d'inquiétude pour ces fantasques points
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d'honneur que de passion pour vous entretenir, et que je trouve bien moins de charme à défendre mes sentiments, qu'à vous assurer que je suis de tout mon cœur,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur. Pascal.
De Blaise Pascal a Madame Perler l
Ce ier Avril i648.
Nous ne savons si celle-ci sera sans fin aussi bien que les autres, mais nous savons bien que nous voudrions bien t'écrire sans fin. Nous avons ici la lettre de M. de Saint-Cyran, De la vocation 2, imprimée depuis peu sans approbation ni privilège, et qui a choqué beaucoup de monde. Nous la lisons ; nous te l'enverrons après. Nous serons bien aises d'en savoir ton sentiment et celui de Monsieur mon père. Elle est fort relevée.
Nous avons plusieurs fois commencé à t'écrire, mais j'en ai été retenu par l'exemple et par les discours ou, si tu veux, par les rebuffades que tu sais, mais après nous en être éclaircis tant que nous avons pu, je crois que, s'il faut y apporter quelque circonspection, et s'il y a des
i. Publiée par Faugère. t. I. p. 7.
2. Lettres de Messire Jean du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. à un Ecclésiastique de ses amis touchant les Dispositions à la Prêtrise. M. DC. XLII.
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occasions où l'on ne doit pas parler de ces choses, nous en sommes dispensés ; car comme nous ne doutons point l'un de l'autre, et que nous sommes comme assurés mutuellement que nous n'avons dans tous ces discours que la gloire de Dieu pour objet, et presque point de communication hors de nous-mêmes, je ne vois point que nous puissions avoir de scrupule, tant qu'il nous donnera ces sentiments. Si nous ajoutons à ces considérations celle de l'alliance que la nature a faite entre nous, et à cette dernière celle que la grâce y a faite, je crois que, bien loin d'y trouver une défense, nous y trouverons une obligation ; car je trouve que notre bonheur a été si grand, d'être unis de la dernière sorte, que nous nous devons unir pour le reconnaître et pour nous en réjouir. Car il faut avouer que c'est proprement depuis ce temps (que M. de Saint-Cyran veut qu'on appelle le commencement de la vie) que nous devons nous considérer comme véritablement parents, et qu'il a plu à Dieu de nous joindre aussi bien dans son nouveau monde par l'esprit, comme il avait fait dans le terrestre par la chair.
Nous te prions qu'il n'y ait point de jour où tu ne le repasses en ta mémoire, et de recon-
naître souvent la conduite dont Dieu s'est servi en cette rencontre, où il ne nous a pas seulement faits frères les uns des autres, mais encore enfants d'un même père ; car tu sais que mon père nous a tous prévenus et comme conçus dans ce dessein. C'est en quoi nous devons admirer que Dieu nous ait donné et la figure et la réalité de cette alliance ; car, comme nous avons souvent dit entre nous, les choses corporelles ne sont qu'une image des spirituelles, et Dieu a représenté les choses invisibles dans les visibles. Cette pensée est si générale et si utile, qu'on ne doit point laisser passer un espace notable de temps sans y songer avec attention. Nous avons discouru assez particulièrement du rapport de ces deux sortes de choses ; c'est pourquoi nous n'en parlerons pas ici : car cela est trop long pour l'écrire et trop beau pour ne t'être pas resté dans la mémoire, et, qui plus est, nécessaire absolument, suivant mon avis. Car, comme nos péchés nous retiennent enveloppés parmi les choses corporelles et terrestres, et qu'elles ne sont pas seulement la peine de nos péchés, mais encore l'occasion d'en faire de nouveaux et la cause des premiers, il faut que nous nous servions du lieu même où nous sommes
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tombés pour nou9 relever de notre chute. C'est pourquoi nous devons bien ménager l'avantage que la bonté de Dieu nous donne de nous laisser toujours devant les yeux une image des biens que nous avons perdus, et de nous environner, dans la captivité même où sa justice nous a réduits, de tant d'objets qui nous servent d'une leçon continuellement présente.
De sorte que nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir de la servitude ; mais il faut avouer qu'on ne peut apercevoir ces saints caractères sans une lumière surnaturelle ; car comme toutes choses parlent de Dieu à ceux qui le connaissent, et qu'elles le découvrent à tous ceux qui l'aiment, ces mêmes choses le cachent à tous ceux qui ne le connaissent pas. Aussi l'on voit que dans les ténèbres du monde on les suit par un aveuglement brutal, que l'on s'y attache et qu'on en fait la dernière fin de ses désirs, ce qu'on ne peut faire sans sacrilège, car il n'y a que Dieu qui doive être la dernière fin comme lui seul est le vrai principe. Car, quelque ressemblance que la nature créée ait avec son libérateur, et encore que
les moindres choses et les plus petites et les plus viles parties du monde représentent au moins par leur unité la parfaite unité qui ne se trouve qu'en Dieu, on ne peut pas légitimement leur porter le souverain respect, parce qu'il n'y a rien de si abominable aux yeux de Dieu et des hommes que l'idolâtrie, à cause qu'on y rend à la créature l'honneur qui n'est dû qu'au Créateur. L'Ecriture est pleine des vengeances que Dieu a exercées sur ceux qui en ont été coupables, et le premier commandement du Décalogue, qui enferme tous les autres, défend sur toutes choses d'adorer ses images. Mais comme il est beaucoup plus jaloux de nos affections que de nos respects, il est visible qu'il n'y a point de crime qui lui soit plus injurieux ni plus détestable que d'aimer souverainement les créatures, quoiqu'elles le représentent.
C'est pourquoi ceux à qui Dieu fait connaître ces grandes vérités doivent user de ces images pour jouir de Celui qu'elles représentent, et ne demeurer pas éternellement dans cet aveuglement charnel et judaïque qui fait prendre la figure pour la réalité. Et ceux que Dieu, par la régénération, a retirés gratuitement du péché (qui est le véritable néant, parce qu'il est contraire à
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Dieu, qui est le véritable être) pour leur donner une place dans son Eglise qui est son véritable temple, après les avoir retirés gratuitement du néant au point de leur création, pour leur donner une place dans l'univers, ont une double obligation de le servir et de l'honorer, puisque en tant que créatures ils doivent se tenir dans l'ordre des créatures et ne pas profaner le lieu qu'ils remplissent, et qu'en tant que chrétiens ils doivent sans cesse aspirer à se rendre dignes de faire partie du corps de Jésus-Christ. Mais qu'au lieu que les créatures qui composent le monde s'acquittent de leur obligation en se tenant dans une perfection bornée, parce que la perfection du monde est aussi bornée, les enfants de Dieu ne doivent point mettre de limites à leur pureté et à leur perfection, parce qu'ils font partie d'un Corps tout divin et infiniment parfait ; comme on voit que Jésus-Christ ne limite point le commandement de la perfection, et qu'il nous en propose un modèle où elle se trouve infinie, quand il dit : « Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Aussi c'est une erreur bien préjudiciable et bien ordinaire parmi les chrétiens et parmi ceux-là mêmes qui font profession de piété, de se per-
Il6 LES LETTRES DE BLAISE PASCAL
suader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en assurance et qu'il ne soit pas nécessaire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauvais si on s'y arrête, et dont on puisse éviter de tomber qu'en montant plus haut... 1
i. La fin manque.
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De Blaise et Jacqueline Pascal a Madame Perier 1
A Paris, ce 5 Novembre, après-midi, i648.
Ma chère sœur,
Ta lettre nous a fait ressouvenir d'une brouillerie dont on avait perdu la mémoire, tant elle est absolument passée. Les éclaircissements un peu trop grands que nous avons procurés ont fait paraître le sujet général et ancien de nos plaintes, et les satisfactions que nous en avons faites ont adouci l'aigreur que mon père en avait conçue. Nous avons dit ce que tu avais déjà dit, sans savoir que tu l'eusses dit, et ensuite nous avons excusé de bouche ce que tu avais depuis excusé par écrit, sans savoir que tu l'eusses excusé ; et nous n'avons su ce que tu as fait qu'après ce que nous l'avons eu fait nousmêmes ; car comme nous n'avions rien caché