Publiée par Faugère, t. I, p
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à mon père, il nous a aussi tout découvert et guéri ensuite tous nos soupçons. Tu sais combien ces embarras troublent la paix de la maison extérieure et intérieure, et combien dans ces rencontres on a besoin des avertissements que tu nous as donnés trop tard.
Nous avons à t'en donner nous-mêmes sur le sujet des tiens. Le premier est sur ce que tu mandes que nous t'avons appris ce que tu nous écris. Premièrement, je ne me souviens point de fen avoir parlé, et si peu que cela m'a été très nouveau. Et de plus, quand cela serait vrai, je craindrais que tu ne l'eusses retenu humainement, si tu n'avais oublié la personne dont tu l'avais appris pour ne te ressouvenir que de Dieu qui peut seul te l'avoir véritablement enseigné. Si tu t'en souviens comme d'une bonne chose, tu ne saurais penser le tenir d'aucun autre, puisque ni toi ni les autres ne le peuvent apprendre que de Dieu seul. Car, encore que dans cette sorte de reconnaissance on ne s'arrête pas aux hommes à qui on s'adresse comme s'ils étaient auteurs du bien qu'on a reçu par leur entremise, néanmoins cela ne laisse point de former une petite opposition à la vue de Dieu, et principalement dans les personnes qui ne
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sont pas entièrement épurées des impressions charnelles qui font considérer comme source de bien les objets qui le communiquent.
Ce n'est pas que nous ne devions reconnaître et nous ressouvenir des personnes dont nous tenons quelques instructions, quand ces personnes ont droit de les faire, comme les pères, les évêques et les directeurs, parce qu'ils sont les maîtres dont les autres sont les disciples. Mais quart à nous, il n'en est pas de même ; car, comme l'ange refusa les adorations d'un saint serviteur comme lui, nous te dirons, en te priant de n'user plus de ces termes d'une reconnaissance humaine, que tu te gardes de nous faire de pareils compliments, parce que nous sommes disciples comme toi.
Le second est sur ce que tu dis qu'il n'est pas nécessaire de nous répéter ces choses, puisque nous les savons déjà bien ; ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas ici assez de différence entre les choses dont tu parles et celles dont le siècle parle, puisqu'il est sans doute qu'il suffît d'avoir appris une fois celles-ci et de les avoir bien retenues, pour n'avoir plus besoin d'en être instruit, au lieu qu'il ne suffît pas d'avoir une fois compris celles de l'autre sorte,
et de les avoir connues de la bonne manière, c'est-à-dire par le mouvement intérieur de Dieu, pour en conserver la connaissance de la même sorte, quoique l'on en conserve bien le souvenir. Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse souvenir, et qu'on ne retienne aussi facilement une épître de saint Paul qu'un livre de Virgile ; mais les connaissances que nous acquérons de cette façon aussi bien que leur continuation, ne sont qu'un effet de mémoire, au lieu que pour y entendre ce langage secret et étranger à ceux qui le sont du ciel, il faut que la même grâce, qui peut seule en donner la première intelligence, la continue et la rende toujours présente en la retraçant sans cesse dans le cœur des fidèles pour la faire toujours vivre, comme dans les bienheureux Dieu renouvelle continuellement leur béatitude, qui est un effet et une suite de la grâce, comme aussi l'Eglise tient que le Père produit continuellement le Fils et maintient l'éternité de son essence par une effusion de sa substance qui est sans interruption aussi bien que sans fin.
Ainsi la continuation de la justice des fidèles n'est autre chose que la continuation de l'infusion de la grâce, et non pas une seule grâce qui
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subsiste toujours ; et c'est ce qui nous apprend parfaitement la dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde de Dieu, puisque, s'il en interrompt tant soit peu le cours, la sécheresse survient nécessairement. Dans cette nécessité, il est aisé de voir qu'il faut continuellement faire de nouveaux efforts pour acquérir cette nouveauté continuelle d'esprit, puisqu'on ne peut conserver la grâce ancienne que par l'acquisition d'une nouvelle grâce, et qu'autrement on perdra celle qu'on pensera retenir, comme ceux qui, voulant renfermer la lumière, n'enferment que des ténèbres. Ainsi, nous devons veiller à purifier sans cesse l'intérieur, qui se salit toujours de nouvelles taches en retenant aussi les anciennes, puisque sans le renouvellement assidu on n'est pas capable de recevoir ce vin nouveau qui ne sera point mis en vieux vaisseaux.
C'est pourquoi tu ne dois pas craindre de nous remettre devant les yeux les choses que nous avons dans la mémoire et qu'il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu'il est sans doute que ton discours en peut mieux servir d'instrument à la grâce que non pas l'idée qui nous en reste en la mémoire, puisque la grâce est particulière-
ment accordée à la prière, et que cette charité que tu as eue pour nous est une prière du nombre de celles qu'on ne doit jamais interrompre. C'est ainsi qu'on ne doit jamais refuser de lire ni d'ouïr les choses saintes, si communes et si connues qu'elles soient ; car notre mémoire, aussi bien que les instructions qu'elle retient, n'est qu'un corps inanimé et judaïque sans l'esprit qui les doit vivifier. Et il arrive très souvent que Dieu se sert de ces moyens extérieurs plutôt que des intérieurs pour les faire comprendre et pour laisser d'autant moins de matière à la vanité des hommes lorsqu'ils reçoivent ainsi la grâce en eux-mêmes. C'est ainsi qu'un livre et qu'un sermon, si communs qu'ils soient, apportent bien plus de fruit à celui qui s'y applique avec plus de disposition, que non pas l'excellence des discours plus relevés qui apportent d'ordinaire plus de plaisir que d'instruction ; et l'on voit quelquefois que ceux qui les écoutent comme il faut, quoique ignorants et presque stupides, sont touchés au seul nom de Dieu et par les seules paroles qui les menacent de l'enfer, quoique ce soit tout ce qu'ils y comprennent et qu'ils le sussent aussi bien auparavant.
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Le troisième est sur ce que tu dis que tu n'écris ces choses que pour nous faire entendre que tu es dans ce sentiment. Nous avons à te louer et à te remercier également sur ce sujet ; nous te louons de ta persévérance, et te remercions du témoignage que tu nous en donnes. Nous avions déjà tiré cet aveu de M. Perier, et les choses que nous lui en avions fait dire nous en avaient assurés ; nous ne pouvons te dire combien elles nous ont satisfaits, qu'en te représentant la joie que tu recevrais si tu entendais dire de nous la même chose.
Nous n'avons rien de particulier à te dire, sinon touchant le dessein de votre maison. Nous savons que M. Perier prend trop à cœur ce qu'il entreprend pour songer pleinement à deux choses à la fois et que ce dessein entier est si long, que, pour l'achever, il faudrait qu'il fût longtemps sans penser à autre chose. Nous savons aussi bien que son projet n'est que pour une partie du bâtiment ; mais, outre qu'elle n'est que trop longue elle seule, elle engage à l'achèvement du reste aussitôt qu'il n'y aura plus d'obstacle, de quelque résolution qu'on se fortifie pour s'en empêcher, principalement s'il emploie à bâtir le temps qu'il faudrait pour se
détromper des charmes secrets qui s'y trouvent. Ainsi nous l'avons conseillé de bâtir bien moins qu'il ne prétendait et rien que le simple nécessaire, quoique sur le même dessein, afin qu'il n'ait pas de quoi s'y engager, et qu'il ne s'ôte pas aussi le moyen de le faire. Nous te prions d'y penser sérieusement, de t'en résoudre et de l'en conseiller, de peur qu'il arrive qu'il ait bien plus de prudence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire, qu'à celui de cette tour mystique, dont tu sais que saint Augustin parle dans une de ses lettres, qu'il s'est engagé d'achever dans ses entretiens. Adieu. B. P. — J. P.
Post-scriptum de Jacqueline : J'espère que je t'écrirai en mon nom particulier de mon affaire, dont je te manderai le détail ; cependant prie Dieu pour son issue.
Si tu sais quelque bonne âme, fais-la prier Dieu pour moi aussi.
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Première lettre de Blaise Pascal a Monsieur de Ribeyre 1
A Monsieur,
Monsieur Ribeyre, seigneur de Travers et de S. Sandoux, conseiller du Roi en ses Conseils, premier président en la Cour des Aides de Clermont-Ferrand.
De Paris, ce 12 Juillet i651.
Je prends la liberté de vous écrire sur le sujet des Thèses qui furent dernièrement proposées dans le Collège de Montferrand, et qui vous ont été dédiées, où il se fit un certain prologue, dont le principal dessein était d'imposer à toute l'assistance que je m'étais voulu dire l'auteur
i. Publiée par Pascal lui-même en i65i sous le titre : Lettre de M. Pascal, le fils, addressante à M. le premier président de la Cour des Aides de Clermont-Ferrand, sur le sujet de ce qui s'est passé en sa présence dans le Collège des Jésuites de Montferrand, aux Thèses de Philosophie qui lui ont été dédiées et qui ont été soutenues le 25 juin 1651.
d'une expérience très fameuse qui n'est pas de mon invention. Voici les termes de ce prologue, qui furent recueillis à l'heure même, et qui m'ont été envoyés en substance :
Il y a de certaines personnes aimant la nouveauté, qui se veulent dire les inventeurs d'une certaine expérience dont Torricelli est l'auteur, qui a été faite en Pologne ; et nonobstant cela, ces personnes se la voulant attribuer, après V avoir faite en Normandie, sont venues la publier en Auvergne.
Vous voyez, Monsieur, que c'est moi dont on a parlé, et qu'on m'a particulièrement désigné, en spécifiant les provinces de Normandie et d'Auvergne.
Je ne vous cèle point, Monsieur, que je fus merveilleusement surpris d'apprendre que ce Père, que je n'ai point l'honneur de connaître, dont j'ignore le nom, que je n'ai aucune mémoire d'avoir jamais vu seulement, avec qui je n'ai rien du tout de commun, ni directement, ni indirectement, neuf ou dix mois après que j'ai quitté la Province, quand j'en suis éloigné de cent lieues, et lorsque je ne pense à rien moins, m'ait choisi pour le sujet de son entretien.
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Je sais bien que ces sortes de contentions sont si peu importantes, qu'elles ne méritent pas une sérieuse réflexion. Et néanmoins, Monsieur, si vous prenez la peine de considérer toutes les circonstances de ce procédé, dont je n'exprime pas le détail, vous jugerez sans doute qu'il est capable d'exciter quelque ressentiment. Car je présume qu'il est difficile que ceux qui ont été présents à cet Acte aient refusé de croire une chose de fait, prononcée publiquement, composée par un Père Jésuite qu'on ne peut soupçonner d'aucune animosité contre moi. Toutes ces particularités rendent cette supposition très croyable. Mais comme j'aurais un grand déplaisir que vous, Monsieur, que j'honore particulièrement, eussiez de moi cette pensée, je m'adresse à vous plutôt qu'à tout autre pour vous éclaircir de la vérité, pour deux raisons : l'une pour le même respect que je vous porte ; l'autre, pour que vous avez été protecteur de cet Acte en tant qu'il vous a été dédié, et que partant c'est à vous, Monsieur, à réprimer le dessein de ceux qui ont entrepris d'y blesser la vérité.
Ainsi, Monsieur, comme vous avez donné une après-dînée entière à l'entretien que ce Père vous a fourni, je vous conjure de vouloir donner au
mien l'espace d'un quart d'heure seulement, et que vous ayez agréable que cette lettre que je vous écris soit rendue aussi publique que les Thèses que vous avez reçues.
Pour vous éclaircir pleinement de tout ce dessein, vous remarquerez, s'il vous plaît, Monsieur, que ce bon Père vous a fait entendre deux choses : l'une, que je m'étais dit l'auteur de l'expérience de Torricelli ; l'autre, que je ne l'avais faite en Normandie qu'après qu'elle avait été faite en Pologne.
Si ce bon père avait dessein de m'imposer quelque chose, il pouvait avoir fait un choix plus heureux. Car il y a de certaines calomnies dont il est difficile de prouver la fausseté, au lieu qu'il se rencontre ici, malheureusement pour lui, que j'ai en main de quoi ruiner si certainement tout ce qu'il a avancé, que vous ne pourrez, sans un extrême étonnement, considérer d'une même vue la hardiesse avec laquelle il a débité ses suppositions, et la certitude que je vous donnerai du contraire.
C'est ce que vous verrez sur l'un et sur l'autre de ces deux points, s'il vous plaît d'en prendre la patience.
Le premier point donc est qu'il m'accuse de
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m 'être fait auteur de l'expérience de Torricelli. Pour vous satisfaire sur ce point, il suffirait, Monsieur, de vous dire en un mot, que toutes les fois que 'l'occasion s'en est présentée, je n'ai jamais manqué de dire que cette expérience est venue d'Italie, et qu'elle est de l'invention de Torricelli. C'est ainsi que j'en ai usé à Paris et en tous les lieux où je me suis trouvé, et particulièrement en Auvergne, où je l'ai publiée, soit dans les discours particuliers, soit dans nos conférences publiques, comme tous ces Messieurs, avec qui j'avais l'honneur de converser plus familièrement, le peuvent témoigner.
Mais pour vous en éclaircir plus à fond, permettez-moi, s'il vous plaît, Monsieur, de vous dire comment la chose s'est passée dès son commencement. C'est une histoire que plusieurs seront peut-être bien aises de savoir.
En l'année 16M, on écrivit d'Italie au R. P. Mersenne, Minime à Paris, que cette expérience dont il s'agit y avait été faite, sans spécifier en aucune sorte qui en était l'auteur, si bien que cela demeura inconnu entre nous. Le Père Mersenne essaya de la répéter à Paris, et n'y ayant pas entièrement réussi, il la quitta et n'y pensa plus. Depuis, ayant été à Rome pour d'autres
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affaires, et s'étant exactement informé du moyen de l'exécuter, il en revint pleinement instruit.
Ces nouvelles nous ayant été, en l'année i646, portées à Rouen, où j'étais alors, nous y fîmes cette expérience d'Italie sur les Mémoires du Père Mersenne, laquelle ayant très bien réussi, je la répétai plusieurs fois ; et par cette fréquente répétition, m'étant assuré de sa vérité, j'en tirai des conséquences pour la preuve desquelles je fis de nouvelles expériences très différentes de celle-là, en présence de plus de cinq cents personnes de toutes sortes de conditions, et entre autres de cinq ou six Pères Jésuites du Collège de Rouen.
Le bruit de mes expériences étant répandu dans Paris, on les confondit avec celle d'Italie ; et dans ce mélange les uns, me faisant un honneur qui ne m'était pas dû, m'attribuaient cette expérience d'Italie ; et les autres, par une injustice contraire, m'ôtaient celles que j'avais faites.
Pour rendre aux autres et à moi-même la justice qui nous était due, je fis imprimer, en l'année 16^7, les expériences qu'un an auparavant j'avais faites en Normandie : et afin qu'on ne les confondît plus avec celle d'Italie, j'énonçai celle d'Italie, non pas dans le corps du discours
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qui contient les miennes, mais à part dans l'avis que j'adresse au lecteur, et de plus en caractères italiques, au lieu que les miennes sont en romain ; et ne m'étant pas contenté de les distinguer par toutes ces marques, j'ai déclaré en termes exprès, dans cet avis au lecteur, que je ne suis pas Vinoenteur de celle-là ; qu'elle a été faite en Italie quatre ans avant les miennes ; que même elle a été l'occasion qui me les a jait entreprendre. Voici mes propres termes :
« Mon cher lecteur, quelques considérations m'empêchant de donner à présent un Traité entier oà j'ai rapporté quantité d'expériences nouvelles que j'ai faites touchant le vide, et les conséquences que j'en ai tirées, j'ai voulu faire un récit des principales dans cet abrégé, où vous verrez par avance le dessein de tout l'ouvrage. L'occasion de ces expériences est telle : Il y a environ quatre ans qu'en Italie on éprouva qu'un tuyau de verre de quatre pieds, dont un bout est ouvert, et l'autre scellé hermétiquement, étant rempli de vif-argent, puis l'ouverture bouchée avec le doigt ou autrement, et le tuyau disposé perpendiculairement à l'horizon, l'ouverture bouchée étant vers le bas, et plongée deux ou trois doigts dans l'autre vif-argent, con-
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tenu en un vaisseau moitié plein de vif-argent, et Vautre moitié d'eau ; si on le débouche (l'ouverture demeurant enfoncée dans le vif-argent du vaisseau), le vif-argent du tuyau descend en partie, laissant au haut du tuyau un espace vide en apparence, le bas du même tuyau demeurant plein du même vif-argent jusqu'à une certaine hauteur. Et si on hausse un peu le tuyau jusqu'à ce que son ouverture, qui trempait auparavant dans le vif-argent du vaisseau, sortant de ce vif-argent, arrive à la région de Veau, le vifargent du tuyau monte jusqu'en haut avec Veau, et ces deux liqueurs se brouillent dans le tuyau ; mais enfin tout le vif-argent tombe, et le tuyau se trouve tout plein d'eau. »
Voilà, Monsieur, la même expérience que ce bon Père prétend que je me suis attribuée, et laquelle, au contraire, je déclare avoir été faite en Italie quatre ans avant les miennes.
Mais les paroles par lesquelles je conclus cet avis au lecteur sont encore plus expresses ; les voici :
« Et comme les honnêtes gens joignent à l'inclination générale qu'ont tous les hommes de se maintenir dans leurs justes possessions, celle de refuser l'honneur qui ne leur est pas dû, vous
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approuverez sans doute que je me défende également, et de ceux qui voudraient m'ôter quelques-unes des expériences que je vous donne ici, et que je vous promets dans le traité entier, puisqu'elles sont de mon invention, et de ceux qui voudraient m'attribuer celle l'Italie, dont je vous ai parlé, puisqu'elle n'en est pas. Car encore que je l'aie faite en plus de façons qu'aucun autre, et avec des tuyaux de douze et même de quinze pieds de long, néanmoins je n'en parlerai pas seulement dans cet écrit, parce que je n'en suis pas l'inventeur, n'ayant dessein de donner que celles qui me sont particulières et de mon propre génie. »
Voyez, Monsieur, s'il est possible d'expliquer plus clairement et plus nettement que je ne suis pas l'auteur de cette expérience d'Italie.
Mais afin que vous ne croyiez pas que cette vérité ait été tenue secrète, je ne dois pas vous taire que j'envoyai des exemplaires de ce petit livret à tous nos amis de Paris, et entre autres aux Révérends Pères Jésuites (qui certainement me font l'honneur de me traiter d'une manière tout autre que celui de Montferrand) . Quelquesuns même d'entre eux prirent sujet d'en écrire ; et le R. P. Noël, lors recteur du Collège de Cler-
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mont, en fit un livret qu'il intitula : Le plein du vide, où il rapporte mot à mot la plupart de mes expériences.
Je ne me contentai pas d'en envoyer à nos amis de Paris ; j'en fis tenir en toutes les villes de France où j'avais l'honneur de connaître des personnes curieuses de ces matières.
Et j'en envoyai même quinze ou trente en la seule ville de Clermont, où je ne doute pas qu'il ne s'en trouve encore ; et c'est ce qui me donne lieu de prier Monsieur le Conseiller Perier, mon beau-frère, par une lettre que je lui écris, de prendre la peine d'en chercher un pour vous le donner avec la présente ; et s'il n'en trouve point, je lui en enverrai un d'ici pour vous le présenter.
Et enfin le P. Mersenne, ne se contentant pas d'en voir par toute la France, m'en demanda plusieurs pour les envoyer, comme il fit, en Suède, en Hollande, en Pologne, en Allemagne, en Italie, et de tous les côtés.
De sorte que je crois que ce bon Père de Montferrand est le seul entre les curieux de toute l'Europe qui n'en a point eu de connaissance. Je ne sais par quel malheur, si ce n'est qu'il fuit
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le commerce et la communication des savants, pour des raisons que je ne pénètre pas.
Vous voyez, Monsieur, que, bien loin de m'attribuer une gloire qui ne m'est pas due, j'ai fait tous mes efforts pour la refuser, lorsqu'on me l'a voulu donner.
Et je crois même que sans cet aveu public que j'en ai fait, elle aurait passé pour être de mon invention, car les avis qu'on en avait reçus d'Italie avaient beaucoup moins éclaté que mes expériences faites à Rouen en présence de tant de personnes.
Que si vous désirez savoir pourquoi je n'ai pas déclaré dans mon petit livret le nom de l'auteur de cette expérience, je vous dirai, Monsieur, que la raison en est, que nous n'en avions pas alors eu connaissance, comme je l'ai déjà dit : si bien que n'en sachant pas le véritable auteur, et voulant faire savoir cependant à tout le monde que je ne l'étais pas, je fis ce qui était en moi, en déclarant, comme vous avez vu, que je n'en suis pas l'inventeur, et qu'elle avait été faite en Italie quatre ans avant mon écrit.
Mais comme nous étions tous dans l'impatience de savoir qui en était l'inventeur, nous en écrivîmes à Rome au cavalier del Posso, le-
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quel nous manda, longtemps après mon imprimé, qu'elle est véritablement du grand Torricelli, professeur du duc de Florence aux mathématiques. Noua fûmes ravis d'apprendre qu'elle venait d'un génie si illustre, et dont nous avions déjà reçu des productions en géométrie, qui surpassent toutes celles de l'Antiquité. Je ne crains pas d'être désavoué de cet éloge par aucun de ceux qui sont capables d'en juger.
Depuis que nous avons eu cette connaissance, nous avons tous publié, et moi comme les autres, que Torricelli en est l'auteur ; et je suis certain que ce bon Père n'a jamais ouï dire de moi le contraire, et véritablement je ne suis pas assez imprudent pour me l'être attribuée, ayant moimême envoyé de toutes parts un si grand nombre d'exemplaires de ce livret, où je dis le contraire si ponctuellement.
Aussi, si ce bon Père de Montferrand avait un peu plus de commerce avec Paris, il saurait que c'est une chose qui y est si connue, qu'il serait aussi peu possible de s'attribuer l'expérience de Torricelli, que l'invention des lunettes d'approche ; et qu'il est si peu à craindre que personne prenne cette fantaisie, qu'il est même ridicule d'en soupçonner qui que ce soit.
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J'estime, Monsieur, que vous êtes maintenant satisfait sur le premier point, et que vous voyez évidemment que je n'ai eu aucun profit1 de m 'attribuer l'invention de cette expérience. Et quant au second point, je vous y satisferai aussi pleinement.
Ce second point est, que ce bon Père prétend que cette expérience a été faite en Pologne avant que je la fisse en Normandie. C'est ce qu'il a avancé hardiment et sans hésiter ; mais le bonhomme est aussi mal instruit sur ce point que sur le précédent.
Pour vous le témoigner, Monsieur, je mets en fait qu'il ne sait aucune particularité de l'histoire de ces expériences, et que si vous prenez la peine de lui demander seulement le nom de celui qui a fait cette expérience en Pologne, il n'y saurait répondre ; et que, si vous lui demandez encore en quel temps j'ai fait les miennes, et en quel temps ont été faites celles de Pologne, vous verrez un homme très honteux et très embarrassé. Et cependant il s'ingère d'avancer
i. Cette leçon de l'imprimé original est manifestement fautive. Bossut l'a remplacée par projet. Sur la foi d'une correction manuscrite relevée par M. Strowski en marge de l'exemplaire de la Bibliothèque municipale de Bordeaux, M. Léon Brunschvicg propose prurit.
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hardiment que les miennes sont postérieures.
Pour l'en mieux informer, et lui donner moyen de paraître plus intelligent qu'il n'est dans ce qui se passe parmi les personnes de lettres, il saura :
En premier lieu, que celui qui a fait en Pologne les expériences dont il a voulu parler, est un Père Capucin, nommé Valérien Magni, et dans ces livres latins faits sur ce sujet, Valerianus Magnas.
Il saura, en second lieu, que le Père Valérien n'a fait autre chose que de répéter l'expérience de Torricelli, sans y rien ajouter de nouveau.
Il saura, en troisième lieu, qu'il n'a fait en Pologne cette expérience dont il s'agit que longtemps après moi ; et pour lui dire combien de temps après, il saura que je fis cette expérience en l'année i646 ; que cette même année j'y en ajoutai beaucoup d'autres ; qu'en 16^7, je fis imprimer le récit de toutes ; que mon imprimé fut envoyé en Pologne comme ailleurs en la même année 16/17 ï e^ qu'un an après mon écrit imprimé, le Père Valérien fit en Pologne cette expérience de Torricelli *. Si ce bon Père Jé-
1. « La chronologie de Pascal est tout à fait inexacte. L'expérience du P. Magni est de 16^7, et de trois mois au moins antérieure à l'imprimé de Pascal. » (Brunschvicg.)
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suite a connaissance de mon écrit et de celui du Père Capucin (ce que je ne crois pas), qu'il prenne la peine de les confronter, il verra la vérité de ce que je dis.
Il saura, en quatrième lieu, que ce bon Père Valérien fît imprimer le récit de cette expérience qu'il avait faite ; que cet imprimé nous fut envoyé incontinent après sa production ; et que nous fûmes très surpris d'y voir que ce bon Père s'attribuait cette même expérience de Torricelli.
Et enfin, pour comble de conviction, ce bon Père Jésuite saura, en dernier lieu, que la prétention du Père Valérien fut incontinent repoussée par chacun de nous, et particulièrement par Monsieur de Roberval *, professeur de mathématiques, qui se servit de mon imprimé comme d'une preuve indubitable pour le convaincre, comme il fit par une belle lettre latine imprimée qu'il lui adressa, par laquelle il lui fit passer cette démangeaison, en lui mandant qu'il ne réussirait pas dans sa prétention ; que dès l'année i644, on savait en France que cette expérience avait été faite en Italie ; qu'en i6£6, elle avait
i. Gilles Persone de Roberval (1602-1675), professeur au Collège de France.
été faite en France par plusieurs personnes et en plusieurs lieux ; qu'en la même année j'y en avais ajouté plusieurs autres ; qu'en 16/17 j'en avais fait imprimer le récit, dans lequel j'avais énoncé cette même expérience comme faite en Italie quatre ans auparavant ; que mes imprimés avaient été vus dès la même année 1647 en toute l'Europe, et même en Pologne ; qu'enfin il était indubitable qu'il ne l'avait faite que sur renonciation qu'il en avait vue dans mon imprimé envoyé en Pologne ; et qu'ainsi si longtemps après mon écrit, il n'était pas supportable de s'en dire l'auteur 1.
Cette lettre lui ayant été envoyée par l'entremise de Monsieur Desnoyers, secrétaire des commandements de la Reine de Pologne, homme très savant et très digne de la place qu'il tient auprès de cette grande princesse, ce bon Père n'y fit aucune réponse 2 et se désista de cette pré-
1. On trouvera le texte de la lettre de Roberval dans l'édition de Pascal des Grands Ecrivains de la France (t. II, p. 21). Il ne justifie aucunement les assertions de Pascal. M. Léon Brunschvieg croit que Pascal, en parlant do Roberval. a eu dans la pensée la publication d'une lettre de Petit à Chanut, qui suivit la publication des Expériences nouvelles. Le passage cité par M. Brunschvicg (édit. cit. t. II, p. 491, note 2) établit pleinement cette hypothèse.