V. ce que dit Pascal à ce sujet dans la lettre XVII
ou l'œuf que l'oiseau, et ses Mémoires 1 témoignent bien quelle était savante et qu'elle avait de l'esprit ; mais, supposé que l'oiseau ne puisse venir sans l'œuf, ni l'œuf sans l'oiseau, comment peut-on décider lequel des deux est le premier ?
Les points et les moments sont imperceptibles, qui que ce soit n'en a l'idée bien distincte, et ne les voit bien clairement ; néanmoins on ne laisse pas de les vouloir rapporter les uns aux autres dans une extrême justesse, et d'en discourir bien ponctuellement. Nous ne comprenons les points et les moments que de cela seul qu'ils ne sont pas divisibles ; et croyez-vous que ce soit connaître une chose que de savoir seulement ce qu'elle n'est pas ? Cette ignorance fait perdre du temps à chercher tant de fausses démonstrations qui renversent le bon sens, comme de prouver par des conséquences qui paraissent vraisemblables que deux corps se peuvent toujours approcher sans jamais se joindre, et tant d'autres de cette espèce. Mais il se faut souvenir que le bon sens ne se trompe guère, et qu'à la réserve des choses surnaturelles tout ce qui le choque est faux.
i. M. Gazier pense qu'il s'agit des Mémoires de Marguerite de Valois, publiés en 1628.
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Je ne conçois pas, dites-vous, que rien de matériel soit indivisible ; peut-être ne le conçois-je pas non plus que vous, et je vois pourtant bien que la conséquence que vous en tirez, qu'il s'y trouve une infinité de parties, n'est pas juste. Et que savez-vous si ce n'est point le défaut de votre imagination, ou même celui de ce petit corps, qui pour sa petitesse ne peut venir à la connaissance des sens ? Ne conclurons-nous pas de la même sorte que tout ce que nous ne pouvons comprendre n'est qu'un songe ? Et comprenez-vous bien une chose que vous êtes contraint d'avouer par vos principes : qu'un grain d'or suffirait à dorer tout l'argent, tout le cuivre, tout le plomb, tout le fer, tout le bois, et toutes les matières qui se peuvent dorer ? Oui, me direz-vous, pourvu que ce grain fût bien ménagé. Mais comment ménager quand il faut faire une dépense infinie ? Et puis à quoi bon ménager ce qui ne se peut épuiser ? Il me semble qu'un grand esprit comme vous devrait être au-dessus des arts et des sciences, bien loin de s'y laisser empiéter, et d'en être esclave.
Je vous demande encore si vous comprenez distinctement qu'en la cent-miliième partie d'un grain de pavot, il y pût avoir un monde, non
2 gO LES LETTRES DE BLAISE PASCAL
seulement comme celui-ci, mais encore tous ceux qu'Epicure a songes. Pouvez-vous comprendre dans un si petit espace la différence des grandeurs, celle des mouvements et des distances ? de combien le soleil est plus grand que ce petit animal qui luit quelquefois dans la nuit, et de combien la vive clarté de ce grand astre surmonte cette faible lueur ? Pouvez-vous concevoir en ce petit espace de combien le soleil va plus vite que Saturne, ou si le soleil est immobile, comme quelques-uns en sont persuadés ? Pourriez-vous supputer, ni vous, ni Archimède, en un lieu si serré, de combien le mouvement du boulet qui sort du canon surpasse l'allure d'une tortue ? Trouverez-vous dans un coin si étroit les justes proportions des éloignements, de combien les étoiles sont au-dessus de la terre au prix de la lune ? Mais, sans aller si loin, vous pouvez-vous figurer, dans ce petit monde de votre façon, la surface de la terre et de la mer, tant de profonds abîmes dans l'une et dans l'autre, tant de montagnes, tant de vallons, tant de fontaines, de ruisseaux et de fleuves, tant de campagnes cultivées, tant de moissons qui se recueillent, tant de forêts dont les unes sont debout et les autres coupées, tant de villes, tant
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d'ouvriers dont les uns bâtissent, les autres démolissent ; et quelques-uns font des lunettes d'approche qui ne laissent pas de servir parmi ces petits hommes, parce que leurs yeux et tous leurs sens sont proportionnés à ce petit monde ? Quoi donc tous ces voyages de long cours, ces grands et ces petits vaisseaux qui font le tour du monde, et dont les uns sont si bons voiliers qu'ils ne craignent point les corsaires ; ce grand nombre de combats sur la terre et sur la mer ; la bataille d'Arbelles, où le roi de Perse fut vaincu au milieu de deux cent mille chevaux et de huit cent mille hommes de pied, sans compter tant de chariots armés. Considérez aussi la bataille de Pharsale, où César mit Pompée en fuite, et celle qu'Auguste donna sur la mer, où tant de vaisseaux furent brûlés et toutes les forces du Levant dissipées. La bataille de Lépante me semble encore plus considérable en ce petit monde, à cause du grand bruit de l'artillerie ; et cet épouvantable combat des souris et des grenouilles, qu'Homère a chanté d'un si haut ton. En vérité, Monsieur, je ne crois pas qu'en votre petit monde on pût ranger dans une juste proportion tout ce qui se passe en celui-ci, et dans un ordre si réglé et sans em-
barras : surtout en des villes si serrées l'on devrait bien craindre, pour le danger des embrasements, de faire des feux de joie, et de fondre des canons et des cloches. Pensez aussi qu'en cet univers de si peu d'étendue il se trouverait des géomètres de votre sentiment qui feraient un monde aussi petit au prix du leur, que l'est celui que vous formez en comparaison du nôtre, et que ces diminutions n'auraient point de fin. Je vous en laisse tirer la conséquence. Nous ignorons plusieurs choses dont nous ne pouvons parler que douteusement, comme nous en connaissons beaucoup d'autres que nous pouvons décider ; et parmi les personnes qu'on pratique, je ne trouve pas moins incommode de ne pas dire ce qu'on sait que d'affirmer ce qu'on ne sait point. Doutons si la lune cause le flux et le reflux de l'océan ; si c'est la terre ou le ciel qui tourne, et si les plantes qu'on nomme sensitives ont du sentiment ; mais assurons que la neige nous éblouit, que le soleil nous éclaire et nous échauffe, et que l'esprit et l'honnêteté sont au-dessus de tout.
Pour ce qui regarde le sujet de notre dispute, je vous dirai franchement ce que j'en pense. Il me semble donc que toutes les parties maté-
rielles dont le monde est composé sont comptées. Leur Créateur en sait le nombre ; elles ne croissent ni ne diminuent, puisque rien ne se peut créer ni ne se réduire au néant, du moins selon l'ordre de la nature. Chaque petite partie que Dieu voit en elle-même a son être à part, et ce petit corps pour subsister n'a que faire d'un autre corps, car rien ne subsisterait nécessairement ; et tous les corps se pourraient anéantir, puisqu'il n'y en a point qui ne se puisse séparer. Le monde corporel est composé de ces petits corps qui sont de différente nature ; et quoiqu'ils soient si petits qu'ils ne sont presque rien, cependant, à les bien considérer, ce sont les seuls dont l'être est réel et nécessaire. Car les composés comme un arbre, une fleur ou un fruit, ne subsistent que par hasard et pour un temps, parce que ces petites parties qui les composent se séparent comme elles s'assemblent ; de sorte que, selon leur diverse nature plus ou moins noble, et leur proportion plus ou moins juste, nous trouvons ce qui s'en compose plus ou moins parfait ; et de là vient, pour ces sortes de choses, tout ce qu'on aime et qu'on admire. Du reste, vous espérez connaître tout, à force d'étudier le monde, je veux dire le monde na-
turel dans la simplicité qu'il a plu à Dieu de le créer. Car, pour le monde artificiel qui dépend des institutions des hommes, vous le négligez à comparaison de l'autre, et je vous en sais bon gré. Aussi je prends garde que les gens de ce monde artificiel ne se mettent pas en peine de l'autre, et lorsqu'on leur en parle, c'est un langage qui les surprend. Mais je vous avertis qu'outre ce monde naturel qui tombe sous la connaissance des sens, il y en a un autre invisible, et que c'est dans celui-là que vous pouvez atteindre à la plus haute science. Ceux qui ne s'informent que du monde corporel jugent pour l'ordinaire fort mal, et toujours grossièrement, comme Descartes que vous estimez tant, qui ne connaissait l'espace des lieux que par les corps qui les occupaient, ni l'espace du temps que par la durée de chaque chose. Car il soutient que, si l'on ôtait tous les corps qui sont entre Paris et Madrid, ces deux villes se toucheraient, et, chose étrange, qu'elles se toucheraient sans s'être approchées ; car elles se toucheraient, ditil, puisqu'il n'y aurait rien qui les séparât, et se toucheraient sans s'être approchées, puisqu'elles seraient encore dans le même endroit. Mais, sans m'arrêter à le convaincre de cette
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erreur, sachez que c'est dans ce monde invisible et d'une étendue infinie, qu'on peut découvrir les raisons et les principes des choses, les vérités les plus cachées, les convenances, les justesses, les proportions, les vrais originaux et les parfaites idées de tout ce qu'on cherche.
De Blaise Pascal a Madame Perier x
...En gros leur avis2 fut que vous ne pouvez en aucune manière, sans blesser la charité et votre conscience mortellement et vous rendre coupable d'un des plus grands crimes, engager une enfant de son âge et de son innocence et même de sa piété 3 à la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme. Qu'à la vérité, suivant le monde l'affaire n'avait nulle difficulté et qu'elle était à conclure sans hésiter ; mais que selon Dieu, elle en avait moins de difficulté et qu'elle était à rejeter sans hésiter, parce que la condition d'un mariage avantageux est aussi souhaitable suivant le monde, qu'elle est vile et préjudiciable selon Dieu. Que ne sachant à quoi elle devait être appelée, ni si son tempérament ne sera pas si tranquillisé