‹ Les lettres de Blaise PascalChapitre 6 sur 63 · X AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

X AVANT-PROPOS

Société hollandaise des Sciences, à Haarlem, a bien voulu nous donner gracieusement l'autorisation de reproduire les lettres échangées entre Pascal et Huygens. Qu'il veuille bien recevoir ici l'expression de notre gratitude.

Maurice BEAUFRETON.

De Blaise Pascal a Madame Perier 1

A Mademoiselle Perier la Conseillère, à Clermont.

De Rouen, ce samedi dernier janvier i643. Ma chère sœur,

Je ne doute pas que vous n'ayez été bien en peine du long temps qu'il y a que vous n'avez reçu de nouvelles de ces quartiers ici. Mais je crois que vous vous serez bien doutés que le voyage des Elus 2 en a été la cause, comme en effet. Sans cela, je n'aurais pas manqué de vous écrire plus souvent. J'ai à te dire que, MM. les Commissaires étant à Gisors, mon père me fit aller faire un tour à Paris où je trouvai une lettre que tu m'écrivais, où tu me mandes que

i. Publiée par Faugère, Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascal; Paris, i844; t. I, p. 61. Gilberte Pascal, sœur aînée du grand écrivain, née en 1620, avait épousé en i64i Florin Perier, conseiller en la Cour des Aides de Clermont. Rappelons que le nom de Madame était réservé aux personnes de condition noble.

2. Officiers royaux subalternes, qui connaissaient en première instance de l'assiette des tailles, aides, subsides, et des différends qui y étaient relatifs. (Dict. de Furetière.)

tu t'étonnes de ce que je te reproche que tu n'écris pas assez souvent, et où tu me dis que tu écris à Rouen toutes les semaines une fois. Il est bien assuré, si cela est, que tes lettres se perdent, car je n'en reçois pas toutes les trois semaines une. Etant retourné à Rouen, j'y ai trouvé une lettre de Monsieur Perier, qui mande que tu es malade. Il ne mande point si ton mal est dangereux, ni si tu te portes mieux, et il s'est passé un ordinaire 1 depuis sans avoir reçu de lettre, tellement que nous en sommes dans une peine dont je le prie de nous tirer au plus tôt ; mais je crois que la prière que je fais ici sera inutile, car, avant que tu aies reçu cette lettre ici, j'espère que nou3 aurons reçu lettres de toi ou de Monsieur Perier. Le département2 s'achève, Dieu merci. Si je savais quelque chose de nouveau, je te le ferais savoir. Je suis, Ma chère sœur, Votre très humble et très affectionné serviteur et frère, Pascal.

i. Le courrier régulier de la poste. On retrouvera cette expression au début de la lettre XVIII.

2. La répartition des tailles, aides et gabelles entre les paroisses de la généralité de Rouen.

Ici ce post-scriptum de la main d'Etienne Pascal, le père : Ma bonne fille m'excusera si je ne lui écris comme je le désirerais, n'y ayant aucun loisir. Car je n'ai jamais été dans l'embarras à la dixième partie de ce que j'y suis à présent. Je ne saurais l'être davantage à moins d'en avoir trop ; il y a quatre mois que je ne me suis pas couché six fois devant deux heures après minuit.

Je vous avais commencé dernièrement une lettre de raillerie sur le sujet de la vôtre dernière, touchant le mariage de M. Des jeux, mais je n'ai jamais eu le loisir de l'achever. Pour nouvelles, la fille de Monsieur de Paris, maître des comptes, mariée à Monsieur de Neuf ville, aussi maître des comptes, est décédée, comme aussi la fille de Belair, mariée au petit Lambert. Votre petit a couché céans cette nuit. Il se porte Dieu grâces très bien. Je suis toujours

Votre bon et excellent ami,

Pascal.

Première lettre du P. Noël à Biaise Pascal ' A Monsieur Pascal, à Paris.

Monsieur,

J'ai lu vos Expériences touchant le vide 2, que j'estime fort belles et ingénieuses, mais je n'entends pas ce vide apparent qui paraît dans le tube après la descente, soit de l'eau, soit du vifargent. Je dis que c'est un corps, puisqu'il a les actions d'un corps, qu'il transmet la lumière avec réfractions et réflexions, qu'il apporte du retardement au mouvement d'un autre corps, ainsi qu'on peut remarquer en la descente du vifargent, quand le tube plein de ce vide par le haut est renversé ; c'est donc un corps qui prend

i. Les lettres relatives à la polémique avec le P. Noël ont été publiées en 1779 par l'abbé Bossut, dans la première édition des Œuvres de Biaise Pascal, à la Haye, cbez Detune. en 5 volumes in-8. Le P. Noël, né en i58i, était entré dans la Compagnie de Jésus en iôgg. En octobre 1647, au moment où il écrivit la lettre qu'on va lire, il était recteur du collège de Clermont, à Paris. Il mourut à la Flèche le 16 octobre 1659.

2. Expériences nouvelles touchant le vuide... dédié à Monsieur Pascal, conseiller du Roy. en ses Conseils d'Estat et Privé, par le sieur B. P., son fils. A Paris, chez Pierre Margat, au quay de Gesvres, à l'Oyseau de Paradis. MDCXLVII; vi-3o p.

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la place du vif-argent. Il faut maintenant voir quel est ce corps.

Présupposons que, comme le sang qui est dans les veines d'un corps vivant est mélangé de bile, de pituite, de mélancolie et de sang, qui, pour sa plus notable quantité, donne au mélange le nom de sang ; de même l'air que nous respirons est mélangé de feu, d'eau, de terre et d'air, qui, pour sa plus grande quantité, lui donne le nom d'air. C'est le sens commun des physiciens, qui enseignent que les éléments sont mélangés. Or, tout ainsi que ce mélange qui est dans nos veines est un mélange naturel au corps humain, fait et entretenu par le mouvement et action du corps qui le rétablit, s'il est altéré, par exemple, de crainte ou de honte ; de même ce mélange qui est dans notre air est un mélange naturel au monde, fait et entretenu par le mouvement et action du soleil, qui le rétablit s'il est empêché par quelque violence. Donc, tout ainsi que la séparation des parties qui composent notre sang se peut faire dans les veines par quelque accident, comme elle se fait es ébullitions qui séparent le plus subtil dans le grossier ; de même la séparation des parties qui composent notre air peut se faire dans le

monde par quelque violence. J'appelle violence tout ce qui sépare ces corps naturellement unis et mêlés par ensemble, laquelle ôtée, les parties se rejoignent et se mêlent comme auparavant, si leur nature n'est changée par la force et longueur de cette violence.

Je dis donc que dans le mélange naturel du corps que nous respirons, il y a du feu, qui est de sa nature plus subtil et plus rare que l'air ; et de l'air, lequel étant séparé de l'eau et de la terre, est plus subtil et plus rare que mélangé avec l'un et l'autre, et partant peut pénétrer des corps et passer à travers les pores, étant séparé, qu'il ne pourrait pas étant mélangé. Si donc il se trouve une cause de cette séparation, la même pourra faire passer l'air séparé par des pores trop petits pour son passage, étant mélangé. Présupposons une chose vraie, que le verre a grande quantité de pores, que nous colligeons non seulement de la lumière qui pénètre le verre plus que dans d'autres corps moins solides dont les pores sont moins fréquents, quoique plus grands, mais aussi d'une infinité de petits corps différents du verre que vous remarquez dans ces triangles qui font paraître les iris, et de ce qu'une bouteille de verre bou-

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chée hermétiquement ne se casse point en un feu lent sur des cendres chaudes.

Or, ces pores du verre si fréquents sont si petits que l'air mélangé ne saurait passer à travers ; mais étant séparé et plus épuré de la terre et de l'eau, il pourra pénétrer le verre, comme le fil de fer, tandis qu'il est un peu trop gros, ne peut passer à travers le petit trou de filière, mais étant par force et violence menuisé, il passe facilement : l'eau boueuse ne passera pas à travers un linge bien tissu, où elle passe facilement étant séparée. La chausse d'Hippocrate 1 et la filtration nous font toucher au doigt cette séparation des corps mélangés. Or, voici la force et la violence qui tire l'air de son mélange naturel, et le fait pénétrer le verre : le vif-argent qui remplit le tube et touche l'air subtil et igné que la fournaise a mis dans le verre, et dont les pores sont remplis, descendant par sa gravité, tire après soi quelques corps ; autrement il ne descend pas, comme il appert au vif-argent, qui est retenu jusques à deux pieds, et à l'eau qui ne descend pas même au trentième, leur gravité n'étant pas suffisante pour tirer l'air hors de son mélange naturel. Si donc le vif-argent descend,

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