‹ Les lettres de Blaise PascalChapitre 61 sur 63 · Madame Perier · texte numérisé non relu

Madame Perier

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De Blaise Pascal a Madame Pépier i

Ma chère sœur,

Je ne crois pas que ce soit tout de bon que

tu sois fâchée : car si tu ne l'es que de ce que

nous tarons oubliée, tu ne dois point l'être du

tout. Je ne te dis point de nouvelles, parce que

les générales le sont trop et les particulières le

doivent toujours être. J'en aurais beaucoup à

te dire qui se passent dans un entier secret, mais

je tiens inutile de te les mander ; tout ce que je

te prie est de mêler les actions de grâces aux

prières que tu fais pour moi, et que je te prie

de multiplier en ce temps. J'ai moi-même, avec

l'aide de Dieu, porté ta lettre, afin qu'on la fît

tenir à Madame de Maubuisson » Ils m'ont donné

i. Lettre publiée par Victor Cousin. M. Gazier estime que la date de i66i, qu'on a proposée, est assez douteuse, car. en 1661. Madame Perier demeurait à Paris avec ses enfants et ne semble pas avoir été en Auvergne. L'érudit commentateur se demande si cette lettre ne ferait pas allusion aux progrès accomplis par Pascal en i654 dans la voie de Ja conversion. Il la placerait donc au temps de la première correspondance avec Fermât.

2. En 1661, l'abbesse de Maubuisson était Catherine Angélique d'Orléans. Si la date de i654 est admise, Pascal

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un petit livre où j'ai trouvé cette sentence écrite à la main. Je ne sais si elle est dans le petit livre des sentences1, mais elle est belle. On me presse tellement que je ne puis plus rien dire. Ne manque pas à tes jeudis. Adieu, ma chère.

désignerait peut-être la Mère Marie des Anges Suyreau, ancienne abbesse de Maubuisson, qui revint en i648 comme simple religieuse à Port-Royal, fut nommée abbesse en novembre i654 et mourut en i658 (Gazier)-

i. Le duc de Luynes publia, en 1676 et en 1680. sous le pseudonyme du sieur de Laval, deux volumes de Sentences. Peut-être circulaient-ils depuis longtemps déjà en manuscrit.

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De Blaise Pascal a un ami de Clermont *

Vous me faites plaisir de me mander tout le détail de vos frondes, et principalement puisque vous y êtes intéressés. Car je m'imagine que vous n'imitez pas nos frondeurs de ce pays-ci, qui usent si mal, au moins en ce qui m'en paraît, de l'avantage que Dieu leur offre de souffrir quelque chose pour l'établissement de ses vérités. Car, quand ce serait pour l'établissement de leurs vérités, ils n'agiraient pas autrement ; et il semble qu'ils ignorent que la même Providence qui a inspiré les lumières aux uns, les refuse aux autres ; et il semble qu'en travaillant à les persuader, ils servent un autre Dieu que celui qui permet que des obstacles s'opposent

1. Cette lettre, dont la date et le destinataire sont inconnus, a été publiée par Victor Cousin. On a conjecturé que les « fraudes » de Paris pourraient être les querelles que Pascal soutenait contre Arnauld et Nicole au sujet de la signature du Formulaire, et que celles de Clermont seraient les luttes engagées par le chapitre de la cathédrale et les amis de Pascal contre les Jésuites du Collège de Montferrand.

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à leurs progrès. Ils croient rendre service à Dieu en murmurant contre les empêchements, comme si c'était une autre puissance qui excitât leur piété, et une autre qui donnât vigueur à ceux qui s'y opposent.

C'est ce que fait l'esprit propre. Quand nous voulons par notre propre mouvement que quelque chose réussisse, nous nous irritons contre les obstacles, parce que nous sentons dans ces empêchements ce que le motif qui nous fait agir n'y a pas mis, et nous y trouvons des choses que l'esprit propre qui nous fait agir n'y a pas formées. Mais, quand Dieu fait agir véritablement, nous ne sentons jamais rien au dehors qui ne vienne du même principe qui nous fait agir ; il n'y a point d'opposition au motif qui nous presse ; le même moteur qui nous porte à agir en porte d'autres à nous résister, au moins il le permet ; de sorte que, comme nous n'y trouvons point de différence et que ce jn'est pas notre esprit qui combat les événements étrangers, mais un même esprit qui produit le bien et qui permet le mal, cette uniformité ne trouble point la paix d'une âme et est une des meilleures marques qu'on agit par l'esprit de Dieu, puisqu'il est bien plus certain que Dieu

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permet le mal, quelque grand qu'il soit, que non pas que Dieu fait le bien en nous (et non pas quelque autre motif secret), quelque grand qu'il nous paraisse ; de sorte que pour bien reconnaître si c'est Dieu qui nous fait agir, il vaut bien mieux s'examiner par nos comportements au dehors que par nos motifs au dedans, puisque si nous n'examinons que le dedans, quoique nous n'y trouvions que du bien, nous ne pouvons pas nous assurer que ce bien vienne véritablement de Dieu. Mais quand nous nous examinons au dehors, c'est-à-dire quand nous considérons si nous souffrons les empêchements extérieurs avec patience, cela signifie qu'il y a une uniformité d'esprit entre le moteur qui inspire nos passions et celui qui permet les résistances à nos passions ; et comme il est sans doute que c'est Dieu qui permet les unes, on a droit d'espérer humblement que c'est Dieu qui produit les autres.

Mais quoi I on agit comme si on avait mission pour faire triompher la vérité, au lieu que nous n'avons mission que pour combattre pour elle. Le désir de vaincre est si naturel que, quand il se couvre du désir de faire triompher la vérité, on prend souvent l'un pour l'autre et on croit

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rechercher la gloire de Dieu en cherchant en effet la sienne. Il me semble que la manière dont nous supportons les empêchements en est la plus sûre marque ; car enfin si nous ne voulons que l'ordre de Dieu, il est sans doute que nous souhaiterons autant le triomphe de sa justice que celui de sa miséricorde, et que, quand il n'y aura point de notre négligence, nous serons dans une égalité d'esprit, soit que la vérité soit connue, soit qu'elle soit combattue, puisqu'en l'un la miséricorde de Dieu triomphe et en l'autre sa justice.

Pater juste, munclus te non cognovit 1. Père juste, le monde ne t'a pas connu. Sur quoi saint Augustin dit que c'est un effet de sa justice qu'il ne soit point connu du monde 2. Prions et travaillons et réjouissons-nous de tout, comme dit saint Paul 8.

Si vous m'aviez repris dans mes premières fautes, je n'aurais pas fait celle-ci, et je me serais modéré. Mai? je n'effacerai non plus celleci que l'autre : vous l'effacerez bien vous-même si vous voulez. Je n'ai pu m'en empêcher, tant

i. Joan. XVII, 25.

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