I Thessal. V, i5-i
ANNÉE l66l 3og
je suis en colère contre ceux qui veulent absolument que l'on croie la vérité lorsqu'ils la démontrent, ce que Jésus-Christ n'a pas fait en son humanité créée. C'est une moquerie et c'est, ce me semble, traiter le...
Je suis bien taché de la maladie de M. de Laporte 1. Je vous assure que je l'honore de tout mon cœur. Je etc.
1. Médecin de Germent, ami des Perier et de Port-Royal. Il vécut jusqu'en 1681.
De Descartes au P. Mersenne *
Mon Révérend Père,
Il y a déjà quelque temps que M. de Zuylichem 2 m'a envoyé l'imprimé de M. Pascal, de quoi je remercie l'auteur, puisque c'est de sa part qu'il m'est envoyé. Il semble y vouloir combattre ma matière subtile, et je lui en sais fort bon gré ; mais je le supplie de n'oublier pas à mettre toutes ses meilleures raisons sur ce sujet, et de ne pas trouver mauvais, si en temps et lieu j'explique tout ce que je croirais être à propos pour me défendre.
Vous me demandez un écrit touchant les expériences du vif-argent, et néanmoins vous différez de me les apprendre, comme si je les devais deviner; mais je ne dois pas me mettre en hasard de cela, pour ce que, si je rencontrais la vérité, on pourrait juger que j'en aurais fait ici l'expérience, et si je
i. Publiée par l'abbé Emery, Pensées de Descartes sur la reliqinn et la morale; Paris, 1811, p. LI. 2. Christian Huv£rens.
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manquais, on en aurait moins bonne opinion de moi; mais, s'il vous plaît me faire part ingénument de tout ce que vous avez observé, je vous en aurai obligation; et en cas qu'il arrive que je m'en serve, je n'oublierai pas de faire savoir de qui je les tiens.
J'avais averti M. Pascal d'expérimenter si le vifargent montait aussi haut lorsqu'on est au-dessus d'une montagne que lorsqu'on est tout au bas; je ne sais s'il l'aura fait. Mais, afin que nous puissions aussi savoir si le changement des temps et des lieux n'y fait rien, je vous envoie une mesure de papier de deux pieds et demi, où le troisième et le quatrième pouces, au delà de deux pieds, sont divisés en lignes, ef j'en retiens ici une autre toute semblable, afin que nous puissions voir si nos observations s'accorderont. Je vous prie donc de vouloir observer en temps froid et en temps chaud, et lorsque le vent du sud et du nord souffleront, jusqu'à quel endroit de cette mesure le vif -argent montera; et afin que vous sachiez qu'il s'y trouvera de la différence, et que cela vous engage à m'écrire aussi tout franchement vos observations, je vous dirai que, lundi dernier, la hauteur du vif-argent était justement de deux pieds trois pouces, selon cette mesure, et qu'hier, qui était jeudi, elle était un peu au delà de deux pieds et quatre pouces ; mais aujourd'hui elle a rabaissé de trois ou quatre lignes. J'ai un
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tuyau qui demeure attaché jour et nuit en même lieu, pour faire ces observations, lesquelles je crois qu'il n'est pas besoin de divulguer sitôt, et qu'il vaut mieux attendre que le livre de M. Pascal soit publié.
Je voudrais aussi que vous essayassiez d'allumer du feu dans votre vide, et que vous observassiez si la fumée ira en haut ou en bas, et de quelle figure sera la flamme. On peut faire cette expérience en faisant pendre un peu de soufre ou de camphre au bout d'un filet dans le vide, et en y mettant le feu au travers du verre, avec un miroir ou verre brûlant. Je ne puis faire cela ici, parce que le soleil n'est pas assez chaud, et je n'ai pu encore avoir le tuyau ajusté avec la bouteille.
Je m'étonne de ce que vous avez gardé quatre ans cette expérience, ainsi que le dit M. Pascal, sans que vous m'en ayez jamais rien mandé, ni que voua ayez commencé à le faire avant cet été, car, sitôt que vous m'en parlâtes, je jugeai qu'elle était de conséquence, et qu'elle pourrait grandement servir à vérifier ce que j'ai écrit de physique. Je suis, etc.
D'Egmond, i3 Décembre i647-
D'Etienne Pascal au P. Noël
Mon Révérend Père,
11 y a quelques mois que mon fils m'apprit l'honneur que vous lui aviez fait de iui écrire sur ses expériences touchant le vide. Il m'envoya votre lettre et sa réponse ; depuis, je n'avais plus ouï parler de vos entretiens, sinon environ un mois. En ce temps, un homme de condition de cette ville de Rouen, me faisant l'honneur de me rendre visite, à son retour d'un voyage de Paris, me dit qu'il y avait vu votre livre intitulé Le plein du vide, dédié à Monseigneur le prince de Conti, dans lequel il est fait mention d'une seconde lettre que vous avez écrite à mon fils sur le même sujet.
La curiosité de la voir m'obligea de lui écrire que j'en désirais avoir part, et lui demander raison, premièrement, de ce qu'il ne me l'avait point envoyée, et secondement, de ce qu'il ne s'était point donné l'honneur d'y repartir. A cette lettre, il me fit une réponse assez ample, par laquelle il me rend raison de ce que je désirais savoir, et me fait entendre que votre seconde lettre, ou plutôt votre réplique à sa réponse, lui fut rendue par le Père Talon,
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l'un des Pères de votre Société, lequel, en présence de personnes dignes de foi, lui fit prière, de votre part, de ne point faire de repartie à cette réplique, disant que s'il restait des difficultés entre vous, on pourrait s'en éclaircir de vive voix, et que vous ne désiriez pas que cette réplique (laquelle n'était écrite que pour lui seul) fût communiquée à personne, vu même qu'on ne peut publier le secret des lettres, qui sont des entretiens particuliers, sans le violer en même temps. 11 ajoute ensuite qu'un de mes intimes amis, depuis trente ans et plus, plein d'honneur, de doctrine et de vertu, lai avait, quelques jours avant ma lettre, fait les deux mêmes questions; que cela lui avait donné lieu de faire réponse par écrit à cet ami, par laquelle il ne s'est pas contenté de satisfaire à sa curiosité sur ses deux demandes, mais qu'il y a de plus, par la même pièce, reparti à votre seconde lettre, laquelle il a estimé ne devoir tenir secrète plus longtemps; qu'il n'a fait aucun scrupule de la publier, après avoir vu que vous l'aviez vous-même rendue publique par votre petit livre, dans lequel vous avez pris la peine de copier et faire imprimer très fidèlement les mêmes mots et les mêmes périodes que vous avez employés en cette seconde lettre, pour vous expliquer de tout ce qui regarde la question du vide ; et qu'il n'a fait aussi aucun scrupule d'y repartir, ni de communiquer aussi cette repartie à tous ses amis, après avoir ap-
pris que quelques-uns des Pères de votre Société, faute peut-être d'avoir la connaissance de la prière qui lui avait été, de votre part, portée par le Père Talon, donnaient une très rude interprétation à son silence. Et, pour prévenir la question que je lui pouvais faire, pourquoi ce n'est pas à vous-même qu'il adresse sa repartie, il me fait entendre qu'ayant lu la lettre dédicatoire de votre livret, il y a vu des discours si désobligeants, et, qui plus est, si injurieux, qu'il a cru ne pouvoir y repartir, et vous adresser sa repartie, sinon, ou en repoussant vos injures non attendues par des discours de même catégorie, ou en pratiquant le précepte de l'Evangile, de faire notre plainte et correction fraternelle à ceuxlà mêmes qui nous en donnent sujet. Et voyant que la première de ces deux manières était tout à fait contraire à son inclination, et reconnaissant aussi que la seconde pouvait être accusée de présomption en sa personne, eu égard à la disparité de votre âge et du sien, il a estimé plus à propos d'adresser à cet ami sa repartie toute simple et toute naïve, et sans témoignage d'avoir aucun ressentiment de ce que vous avez écrit, de me supplier, comme il a fait, de prendre la peine de pratiquer moi-même ce précepte de l'Evangile, vous faire entendre sa juste plainte de l'avoir, sans occasion quelconque, provoqué, et le peu de convenance qu'il y a entre le genre d'écrire dont vous avez usé et la condition que tous
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professez, jugeant que vous recevrez cela avec plus d'agrément de ma part que de la sienne. Mais surtout il me prie de vous faire comparoir le peu d'estime qu'il pouvait espérer de vous, s'il avait été si crédule que d'ajouter foi au compliment hors de saison que vous lui avez envoyé faire, par lequel vous avez voulu lui persuader que les paroles insérées dans ce livret, qui paraissent aigres et inutiles, n'étaient pas pour lui, mais bien pour le Père Valerianus Magnus, capucin. Par la fin de sa lettre, il me promet de me faire tenir dans peu votre livret avec les copies de votre réplique ou seconde lettre, et la repartie qu'il a faite dans la lettre qu'il écrit à cet ami dont j'ai déjà parlé. En effet, peu de temps après je reçus ces trois pièces. Pour les voir exactement comme j'ai fait, et pour prendre le loisir d'écrire la présente, j'ai été obligé de dérober, à mon repos de quelques nuits, le temps que je n'aurais pu dérober à mon travail de jour, sans faire tort à mon devoir.
Par la réponse que je fis à sa lettre, je lui mandai qu'agréant la prière qu'il me fait, je prenais sur moi la charge de vous faire sa plainte sans aigreur, sans injure, sans invective, et en des termes sans doute plus convenables à ma plume qu'à la sienne : joint que je me trouvais obligé de vous écrire par la curiosité que j'avais de tirer de vous la lumière d'un certain passage de votre seconde lettre qui me
paraissait obscur et fort embarrassé ; que j'approuvais qu'il ne vous eût point fait l'adresse de sa repartie, vu les raisons qu'il en avait ; que j'approuvais aussi qu'il eût communiqué à nos amis tous vos entretiens particuliers, et même votre dite réplique et sa dernière repartie ; que je désirais néanmoins qu'il différât jusqu'au prochain mois de mettre au jour cette repartie ; qu'en ce temps j'espérais faire, avec l'aide de Dieu, un petit voyage à Paris, où je demeurerais huit ou dix jours pour affaires domestiques ; que, pendant ce temps, je voulais lui proposer quelques difficultés qui m'empêchaient d'acquiescer, comme il semble faire, à l'opinion touchant la suspension du vif-argent dans le tube par la pesanteur de la colonne d'air. C'est une opinion que tous les savants savent avoir été proposée par Torricelli ; je ne sais pourquoi, vous servant de cette pensée, vous ne faites pas mention qu'elle est de Torricelli. Je veux aussi proposer mes difficultés à quelques autres personnes dont la doctrine et le profond raisonnement me sont connus depuis de longues années, que je vois de même incliner à cette opinion, et de laquelle je ne suis pas moi-même peu persuadé, bien que je ne le sois pas entièrement. Je ne sais pas quel sera l'événement des difficultés que j'ai à proposer ; mais comme ce n'est ni l'opiniâtreté, ni l'ambition de l'empire des connaissances, qui règne dans leur esprit ni dans le mien, je sais
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avec assurance que la raison l'emportera. Quoi qu'il en arrive, je ne ferai plus d'obstacle après cela à la publication de cette repartie, dont j'ai déjà fait voir le manuscrit, et de toutes vos autres communications, en cette ville de Rouen, à tous ceux qui en ont eu curiosité, comme choses déjà publiques dans Paris.
Après cela, mon Père, s'il vous reste quelque doute de la raison pourquoi cette dernière repartie à votre réplique n'a point encore vu le grand jour, et comment il est arrivé que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, je me sois donné celui de vous écrire, je vous supplie, en un mot, d'attribuer le premier à l'obéissance du fils et le second à la condescendance du père.
Mais, avant que de m'acquitter de la charge que j'ai prise, je vous dirai, mon Père, que quand mon fils me fit remarquer, par sa lettre, que votre livret est une copie, très fidèle, et des mêmes dictions que vous avez employées dans la seconde lettre qu'il a reçue de vous, pour expliquer votre pensée sur la question du vide, il ne le fait pas pour vous en faire plainte ; et quand je réitère ici cette remarque, ce n'est simplement que par forme d'histoire, et non par forme de plainte. Au contraire, je paraîtrais ingrat au dernier point, si je ne vous rendais très humblement grâces d'avoir voulu rendre cet honneur à mon fils, de lui présenter une pièce que vous avez sans doute incroyablement estimée, puisque vous
avez jugé que vous pouviez, sans incivilité, en présenter une partie, quatre ou cinq mois après, à un prince très illustre, et par sa naissance, et par son mérite personnel ; et certainement s'il y avait lieu de plainte, ce serait à Son Altesse, de laquelle vous êtes obligé de reconnaître la grâce qu'elle vous a faite, d'avoir daigné recevoir de vous une pièce qui n'était plus entièrement vôtre, et que vous lui avez rendue 1 méprisable par la basse prostitution que vous en avez déjà faite; car enfin, mon Père, la prostitution, quoique secrète, ne laisse pas d'être prostitution.
Le véritable sujet de la plainte que mon fils fait de votre procédé ne consiste donc pas en cette fidèle copie ; mais il consiste, mon Père, en ce que, par le titre de votre livre, et par lettre dédicatoire à Son Altesse, vous avez usé d'une façon d'écrire tellement injurieuse qu'il n'y a que vos seuls ennemis capables de l'approuver, pour vous accoutumer peu à peu à l'usage d'un style impropre à toutes choses, sinon à vous causer des déplaisirs sans nombre. Et certainement, mon Père, quoique je ne sois pas assez heureux pour avoir le bien de votre connaissance, je ne puis vous dissimuler que vous l'avez été beaucoup d'avoir entrepris, à si bon marché, de vous com-
i. Bossut imprime ici : « peu considérable par l'usage que vous en aviez déjà fait ». On doit à M. Léon Brunschvicg d'avoir rétabli le texte original.
mettre en style d'injures contre un jeune homme qui, se voyant provoqué sans sujet, je dis sans aucun sujet, pouvait, par l'amertume de l'injure et par la témérité de l'âge, se porter à repousser vos invectives (de soi très mal établies), en termes capables de vous causer un éternel repentir. Vous me direz peut-être que vous n'eussiez pas demeuré sans repartie. Mais estimez-vous qu'il fût de sa part demeuré dans le silence ? et ainsi où eût été le bout de ce beau combat ? Vous n'avez donc pas été malheureux d'avoir eu affaire à un jeune homme, lequel, par une modération de nature qui ne s'accorde pas toujours avec cet âge, au lieu d'en venir à ces extrémités désavantageuses à l'un et à l'autre, mais beaucoup plus à vous, a pris une autre voie pour vous faire entendre sa plainte. Et c'est par la juste condescendance que j'ai rendue à sa prière que je vous la porte ; mais sans injure, sans invective, sans user de termes de faussetés, d'impostures, d'expériences mal reconnues et encore plus mal avérées. Et toutefois, sur tous les passages de votre ouvrage où je trouverai qu'il a eu sujet de se plaindre de vous, je prendrai la liberté de le faire sans dissimulation, et de vous donner des avis qu'en cas pareil (si Dieu avait permis que je m'y fusse précipité) je serais prêt à recevoir de tout le monde. En tout ce discours, vous ne trouverez rien qui touche la question du vide. Je suis, il y a longtemps, très persuadé de l'opinion que j'en
ai ; et, comme elle m'est indifférente (sinon en ce qu'il importe à tous les hommes que la vérité soit connue), j'en laisse à vous deux, si vous avez agréable, la contestation, et le jugement aux savants du siècle présent, sauf l'appel à la postérité. Je ne m'expliquerai avec vous que de vos mépris et de vos invectives, que j'ai jugés si peu préjudiciables à celui qui en est l'objet, que je n'ai fait difficulté quelconque de les insérer ici en leur entier, pour puis après les examiner en détail.
Voici le titre de votre livre : Le plein du vide, ou le corps dont le vide apparent des expériences nouvelles est rempli, prouvé par d'autres expériences, confirmé par les mêmes, et démontré par raisons physiques.
Commençons, s'il vous plaît, à examiner votre titre : Le plein du vide. Le livret de mon fils, contre lequel vous écrivez, est ainsi intitulé : Expériences nouvelles touchant le vide, faites dans les tuyaux, seringues, soufflets et siphons de plusieurs longueurs et figures, etc. A ce titre simple, naïf, ingénu, sans artifice et tout naturel, vous opposez cet autre titre : Le plein du vide, subtil, artificieux, orné, ou plutôt .composé d'une figure qu'on appelle antithèse, si j'ai bonne mémoire.
En conscience, mon Père, comment pouviez-vous mieux débuter pour faire un abrégé de dérision ? On voit bien que c'a été là tout votre but, sans vous
soucier beaucoup des termes de cette antithèse, laquelle peut véritablement passer dans l'Ecole, où il est non seulement permis, mais aussi nécessaire (tant la nature de l'homme est imparfaite) de commencer par mal faire, pour apprendre peu à peu à faire bien ; mais certainement dans le monde, où l'on n'excuse rien, elle ne saurait passer, puisque par elle-même elle n'a point de sens parfait ; et je ne doute pas que vous ne l'ayez reconnu vous-même, et que ce ne soit peut-être pourquoi vous y avez ajouté un commentaire, sans lequel, quoique française de nation et d'habillement, elle pouvait passer par toute la France pour incognito, et aussi mystérieuse que les nombres pythagoriciens, qu'un auteur moderne dit être pleins de mystères si cachés, que personne jusqu'ici n'en a su découvrir le secret.
Si j'osais, mon Père, prendre la liberté de parler ici de grammaire, et d'établir quelques principes pour l'antithèse, je vous dirais premièrement que l'antithèse doit contenir en soi-même un sens accompli, comme quand nous disons que servir Dieu c'est régner, que la prudence humaine n'est que folie, que la mort est le commencement de la vie véritable, et mille autres de cette nature. La raison de ceci est que l'antithèse, pour avoir bonne grâce, doit, par la seule énonciation de ses termes, découvrir non seulement le sens qu'elle contient, mais aussi sa pointe et sa subtilité. Que si l'antithèse est
de telle nature que, combien que son sens soit parfait, il ne soit pourtant pas intelligible universellement à tous, il faut, en ce cas, faire précéder un discours qui en donne l'intelligence à tout le monde, afin qu'au même temps qu'on l'entend prononcer, on en conçoive le sens et la force. C'est avec cette précaution qu'un excellentissime auteur de ce temps en a fait une très belle, en laquelle il a, comme vous, employé le plein et le vide, en parlant des prêtres. Après avoir fait voir comme ils se devaient vider et dépouiller de toutes les affections de la terre pour être remplis de l'abondance de la grâce, il ajoute ensuite que c'est en ce sens qu'un grand saint a dit : In apostolis multum erat pleni, quia multum erat vacui ; mais cette précaution ne peut pas servir pour les titres des ouvrages, qui ne sont précédés d'aucun discours. Secondement, je vous dirais qu'il est impossible qu'une antithèse consistant en deux adjectifs contraires puisse contenir un sens parfait, quand l'un est énoncé par le nominatif et l'autre par le génitif, comme la vôtre : le plein du vide, qui a tout aussi peu de sens comme celles qui seraient contenues en ces termes : le faible du fort, le petit du grand, le riche du pauvre. La raison pour laquelle telles antithèses n'ont point de sens accompli, est que dans les termes d'icelles il n'y a ni sujet ni attribut. Vous avez grand intérêt, mon Père, d'empêcher, si vous pouvez, que cette antithèse ingénieuse,
dont vous vous servez pour frapper et rendre ridicule un ouvrage étranger, ne fasse une dangereuse répercussion sur le vôtre.
L'explication de votre antithèse est suivie d'une addition qui contient trois belles promesses, dont vous n'avez accompli une seule. Soyez assuré d'un ample remerciement, quand vous y aurez satisfait ; mais jusqu'à présent, de tout votre titre, compris son explication et son addition, l'on n'en peut recueillir autre chose, sinon que, lorsque vous l'avez composé, vous étiez en très belle humeur, sans autre pensée que de rire et de vous jouer. Mais la lecture de votre Epître dédicatoire m'apprend que vous avez intention de mordre en riant, et d'égratigner en vous jouant. En voici la teneur :
A Monseigneur le Prince de Conti.
Monseigneur, La Nature est aujourd'hui accusée de vide, et j'entreprends de l'en justifier en la présence de Votre Altesse. Elle en avait bien auparavant été soupçonnée; mais personne n'avait encore eu la hardiesse de mettre des soupçons en fait, et de lui confronter les Sens et l'Expérience. Je fais voir ici son intégrité, et montre la fausseté des faits dont elle est chargée, et les impostures des témoins qu'on lui oppose. Si elle était connue de chacun comme elle est de Votre Altesse, à qui elle a découvert tous ses secrets, elle n'aurait été accusée de personne, et on se serait bien
gardé de lui faire un procès sur de fausses dépositions, et sur des expériences mal reconnues et encore plus mal avérées. Elle espère, Monseigneur, que vous lui ferez justice de toutes ces calomnies. Et si, pour âne plus entière justification, il est nécessaire qu'elle paye d'expérience, et qu'elle rende témoin pour témoin, alléguant l'esprit de Votre Altesse, qui remplit toutes ses parties, et qui pénètre les choses du monde les plus obscures et les plus cachées,- il ne se trouvera personne, Monseigneur, qui ose assurer qu'au moins à l'égard de Votre Altesse il y ait du vide dans la nature. Cette raison ne laisse rien à faire à toutes les expériences produites et à produire ; et je ne doute point que nos adversaires n'en demeurent d'accord avec moi, qui en suis aussi persuadé que personne, et qui, par cette persuasion universelle, ajoutée à mes devoirs particuliers, suis aussi parfaitement que nul autre,
Monseigneur, de Votre Altesse, le très humble, très obéissant et très obligé serviteur.
Estie.nne Noël,
de la Compagnie de Jésus.
Dieu vous maintienne longues années, mon Révérend Père, dans la joie que vous ont donnée ces belles pensées, et vous ôte de l'esprit les nuages qui la pourraient troubler, par une solide réflexion que
vous pourrez quelque jour faire sur tous ces beaux discours !
Quel pouvez-vous imaginer être le jugement de tous les savants sur l'entreprise que vous faites, de vouloir faire passer pour ridicules et tourner en raillerie des expériences qu'ils ont tous très sérieusement considérées durant plusieurs mois, et qu'ils considèrent encore tous les jours avec toute la force et toute l'attention de leur esprit ? La Nature, ditesvous, est aujourd'hui accusée de vide, et vous entreprenez de l'en justifier, et tout le surplus de cette Epître n'est rien qu'une continuation de cette allégorie pointue, ou plutôt piquante, et pleine de pointes satiriques et de reproches de hardiesse, de fausseté de faits, d'impostures de témoins, de fausses dépositions, d'expériences mal reconnues et encore plus mal avérées. Ensuite de cette allégorie vous détruisez l'effet de toutes ces expériences par une seule hyperbole, dont nous nous expliquerons, s'il vous plaît, après que nous nous serons entretenus de votre allégorie et de ses pointes.
Je ne crois pas vous avoir encore entièrement expliqué la plainte de mon fils : en un mot, mon Père, il se plaint seulement de la mauvaise volonté que vous avez fait paraître contre lui ; mais il ne se plaint aucunement de l'effet. Il ne faut pas de raisonnement pour faire paraître le dessein et la volonté que vous avez eus de le provoquer ; mais pour faire paraître
que l'effet de votre intention n'a été capable d'offenser que vous-même et non pas lui, je suis obligé par nécessité de vous faire remarquer beaucoup de choses, que sans doute vous n'avez pas observées, afin qu'en même temps vous jugiez que votre discours n'est pas si énergique que vous avez pensé, ni assez puissant pour produire l'effet que vous vous étiez imaginé. Enfin il a, dites-vous, accusé la Nature de vide : n'est-ce pas une personne bien dangereuse, d'avoir osé accuser la Nature de vide ? Car si admettre le vide n'était pas un crime métaphorique, l'opinion de l'admission du vide ne serait pas une accusation métaphorique : et vous n'entreprendriez pas de l'en justifier métaphoriquement, et tout le surplus de votre allégorie, fondée sur cette métaphore de crime, ne subsisterait pas. Car à quoi pourrait-on rapporter la hardiesse qu'à votre dire les accusateurs de la Nature ont pris de lui confronter les sens et l'expérience ? Comment expliquerait-on la peine que vous vous donnez de la justifier et de faire voir son intégrité, de montrer la fausseté des faits dont elle est chargée, et les impostures des témoins qu'on lui oppose ? Quel sens donnerait-on à ce que vous ajoutez que si la Mature était connue d'un chacun comme elle l'est de Son Altesse, on se serait bien gardé de lui faire un procès sur de fausses dépositions ? Et à quel propos demanderiez-vous justice à Son Altesse de toutes ces calomnies ? Tous ces dis-
cours auraient aussi peu de sens que l'antithèse de votre titre, si l'admission du vide n'était un crime métaphorique.
En vérité, mon Père, quand vous aurez perdu la joie que vous avez conçue d'avoir trouvé cette allégorie, c'est-à-dire dans quelque temps, que la production que vous ferez d'autres ouvrages de plus grande conséquence vous aura fait oublier que vous êtes l'auteur de celui-ci, et que vous serez en état de le considérer comme un ouvrage d'autrui, j'ai grand' peine à croire que vous en fassiez la même estime que vous en faites à présent. Vous ferez alors une réflexion sur les règles de la métaphore ; vous en remarquerez au moins la principale, capable toute seule de vous ôter la bonne opinion que vous avez conçue de celle sur laquelle vous avez fondé cette allégorie, et reconnaîtrez qu'il faut que le terme métaphorique soit comme une figure ou une image du sujet réel et véritable qu'on veut représenter par la métaphore ; ce qui fait que le terme métaphorique ne peut point être adapté au sujet qui est directement contraire au premier : ainsi nous appelons, par métaphore, une langue serpentine, quand nous parlons d'une langue médisante, parce que le venin de la langue du serpent est comme l'image et le symbole du mal et du dommage que la langue médisante apporte à l'honneur et à la réputation de celui dont elle a médit ; ce qui fait que le même terme meta-
phorique de langue serpentine ne peut être adapté au sujet contraire, c'est-à-dire à la langue qui chante les louanges d'autrui : c'est ainsi que l'Eglise est appelée, par une sainte métaphore, l'épouse de Jésus-Christ, et c'est sur cette métaphore que roule tout le Cantique des cantiques ; c'est ainsi que la Vierge dit dans le sien, qu'en elle le Seigneur a fait paraître la puissance de son bras ; et l'Ecriture en est toute remplie, parce que les divins mystères nous étant tellement inconnus que nous n'en savons pas seulement les véritables noms, nous sommes obligés d'user de termes métaphoriques pour les exprimer ; c'est ainsi que l'Eglise dit que le Fils est assis à la dextre de son Père ; que l'Ecriture se sert si souvent du mot de Royaume des deux ; que David dit : « Lavez-moi, Seigneur, et je serai plus blanc que neige » ; mais, en toutes ces métaphores, il est très certain que tous ces termes métaphoriques sont les symboles des images que nous voulons signifier, et dont nous ignorons les véritables noms.
Et pour venir à votre métaphore du crime dont vous dites que la Nature est accusée, considérez, je vous prie, celle que Cicéron a faite très à propos d'un autre crime, dont aussi il accuse métaphoriquement la Nature. Il dit que c'est une marâtre et mille fois pire qu'une marâtre ; il insulte contre elle comme contre une mère criminelle qui tourmente sans cesse, et puis qui fait criminellement mourir les plus par-
faits de ses enfants. Mais ne voyez-vous pas que le crime et la cruauté d'une mère qui tourmente sans cesse, et fait enfin mourir les plus parfaits de ses enfants, est une image qui exprime et représente naïvement, quoique par métaphore, l'action de la Nature en sa misère perpétuelle, et en la mort même qu'elle cause à tous les hommes, qui sont les plus accomplis de ses ouvrages ? En un mot, mon Père, la métaphore n'est autre chose qu'un abrégé de similitude ou comparaison ; et la plus universelle règle de la métaphore est qu'elle ne peut être valable si elle ne peut, par le changement de phrase, être convertie en comparaison. Considérons ensuite votre métaphore, et jugez, s'il vous plaît, vous-même que ce terme métaphorique de crime, que vous avez pris pour fondement, n'a aucun rapport à l'admission du vide, n'est point crime, ni réellement, ni métaphoriquement, parce que l'admission du vide n'a aucun rapport avec le crime qui lui peut être raisonnablement comparé. De là il s'ensuit deux notables inconvénients, qui font remarquer que votre métaphore a cela de commun avec votre antithèse, qu'elle ne peut passer que dans l'Ecole, et non pas dans le monde.
Le premier inconvénient est que ce même terme métaphorique de crime que vous avez improprement adapté à l'admission du vide, peut être également adapté au sujet directement contraire, c'est-à-dire à l'admission de la plénitude.
Le second est que, comme vous avez adapté le terme de crime à l'admission du vide, on peut également adapter le terme de justice ou de vertu, directement contraire à celui de crime, au même sujet de l'admission du vide ; tellement qu'il serait aussi bien qu'à vous permis à quiconque voudrait se jouer comme vous et tourner en raillerie votre allégorie, de tenir le vide pour une éminente vertu, et, au contraire, tenir la plénitude pour un infâme crime ; et sur ces beaux fondements bâtir une autre allégorie toute pareille à la vôtre. Il pourrait introduire un chevalier métaphorique qui se présenterait les armes en la main devant Son Altesse pour défendre l'Intégrité de la Mature contre la plume du Père Noël qui, sous prétexte de la justifier du crime prétendu de vide (qu'il soutiendrait, au contraire, être la plus éminente de ses vertus), l'a injurieusement accusée de celui d'une plénitude si monstrueuse, qu'elle en crève de toutes parts. Il ferait (en continuant l'allégorie) que ce cavalier poserait les armes par le commandement de Son Altesse, qu'il se métamorphoserait comme vous en avocat avouant métaphoriquement pour justifier la nature ; il parlerait hautement de Vimposture des témoins qu'on lui oppose ; il dirait que la matière subtile, la matière ignée, la sphère du feu, ïjEther, les esprits solaires et la légèreté mouvante sont tous faux témoins, de la fausse déposition desquels le Père Noël prétend se servir pour faire
le procès à cette vertueuse dame, prenant la hardiesse (ce que personne n'avait encore osé) de lui confronter tous ces imposteurs, gens de néant, gens inconnus au ciel et à la terre, et contre lesquels toutefois la pauvre dame ne pourra, dans la confrontation, alléguer d'autres reproches, sinon qu'elle, qui a tout produit et qui connaît toutes choses, ne les connaît point et ne les connut jamais. Alors il aurait aussi bonne grâce que vous à demander justice de toutes ces calomnies à Son Altesse, laquelle, considérant que ni le vide, ni la plénitude, ne sont ni perfection, ni imperfection, ni vice, ni vertu, ni crime, ni injure à la Nature, mettrait sans doute les parties hors de cour et de procès.
Je vous supplie très humblement, mon Père, et tous ceux qui verront ce discours, de s'assurer que je n'ignore pas combien cette façon d'écrire est peu digne de votre condition et de la mienne, et que si j'ai fait ici une très mauvaise copie de votre allégorie, je ne l'ai fait qu'avec une répugnance extrême, et sans autre dessein qu'afin que vous puissiez, sur mon ouvrage, faire une réflexion que vous n'avez su faire sur le vôtre.
Aussi certainement je me résoudrais à supprimer dans le reste de ce discours le mot même d'allégorie, si je n'avais à m'expliquer des invectives que vous avez tellement entrelacées dans la vôtre, qu'il est difficile à juger si vous avez inventé les invectives
pour trouver expédient de continuer l'allégorie, ou si vous avez inventé l'allégorie pour prendre sujet d'y faire glisser ces invectives inventées. Le dernier toutefois me semble plus vraisemblable : la conclusion de l'allégorie me le fait ainsi juger ; car, après avoir doctement étendu en terme? de Tournelle (pour faire voir que vous savez un peu de tout) cette criminelle allégorie, vous concluez par la justification de la Nature contre ceux qui veulent lui faire son procès sur de fausses dépositions, et sur des expériences mal reconnues et encore plus mal avérées ; ensuite vous demandez justice à Son Altesse de toutes ces calomnies. En bon français, mon Père, tout ce discours ne signifie autre chose, sinon que toutes ces expériences sont fausses et mal entendues. Paravant, je vous dirai, mon Père, que si Son Altesse vous fait justice, et qu'elle veuille se donner la peine de faire réitérer ces expériences en sa présence, on lui fera voir qu'elles sont très véritables, et que de plus elles sont très bien entendues, si ce n'est que vous ayez en ce point entendu parler de vous-même, auquel cas je ne crois pas qu'il se trouve personne en disposition de vous contredire.
Je sais bien que vous ne dites pas dans votre Epître dédicatoire que ce soit des expériences de mon fils dont vous parlez ; et je sais bien aussi, comme je vous ai dit ci-devant, que vous lui en avez envoyé faire civilité, et lui dire que ce n'est pas lui dont vous
entendez parler dans les paroles fâcheuses qui y sont insérées, mais bien du Père Valerianus Magnus, capucin, qui a écrit en Pologne sur le même sujet.
Mais trouviez-vous en lui sujet de croire qu'il fût si peu intelligent, que de ne pas connaître l'artifice de votre civilité à contretemps, et lieu d'espérer qu'il pût en être persuadé, après que la tissure entière de votre livret a fait si clairement voir que c'est lui et non autre que vous avez voulu provoquer, après que vous avez employé tout ce que vous avez d'industrie pour tâcher à détruire les huit expériences qu'il a faites ; et qu'après votre prétendue destruction de ces huit expériences, vous avez mis fin et terminé votre livre sans plus traiter d'autres matières ? Trouvezvous que la charité soit plus offensée en la personne de mon fils qu'en celle du Père Valerianus, qui peutêtre ne vous vit jamais, ni jamais n'ouïra parler de vous ? Et trouvez- vous que l'offense que vous avez commise (car enfin vous avouez d'avoir piqué et provoqué) soit légitimement excusée par l'accusation que de votre propre mouvement vous faites contre vous-même d'avoir offensé le Père Valerianus ? Non, mon Père, ne vous abusez point ; on voit votre intention à découvert : vous avez pensé que ce ne vous serait pas peu de gloire de tâcher seulement, sans y parvenir, à détruire des expériences qui avaient été par tant d'honnêtes gens jugées dignes d'être considérées ; et n'avez pas estimé de vous être digne-
ment acquitté de votre tâche, si vous ne traitiez du haut en bas, et, qui plus est, injurieusement, et les expériences, et celui qui les a produites, et tous ceux qui les ont considérées, en les produisant à Son Altesse comme ridicules, fausses et mal entendues. Vous vous êtes imaginé que Son Altesse jugerait par la hardiesse de votre procédure et du ton que vous avez pris, que vous étiez l'oracle à qui l'on doit avoir recours en ces matières ; car à moins que cela, vous n'auriez pas eu l'assurance de démentir, par une liberté qui ne vous appartient pas, les yeux et le jugement de tous les curieux et savants de Paris, qui ont vu et passé tant de fois par l'examen de leur raisonnement des choses que, par trop de chaleur et de précipitation, vous avez osé appeler fausses et mal entendues. Mais quoi que vous en ayez dit dans votre Epître, le lecteur de votre livret entier ne peut s'assurer et demeure en suspens de votre jugement propre ; il a peine à le découvrir, car, d'un côté, dit-il, si le Père Xoël jugeait en soi-même ces expériences aussi ridicules, fausses et mal entendues, comme il nous l'a voulu faire croire dans son Epître dédicatoire, pourquoi dans tout son livret a-t-il employé toute son industrie et toute la capacité que Dieu lui a donnée à les réfuter toutes l'une après l'autre si sérieusement ? et pourquoi n'a-t-il pas essayé à les faire paraître telles, lorsqu'il travaillait de propos délibéré à cette réfutation ? Et, d'autre part, si le Père Noël
a jugé en soi-même que ces expériences fussent considérables et dignes d'une si sérieuse réfutation, pourquoi dans son Epître a-t-il voulu les faire passer pour ridicules, fausses et mal entendues ? et pourquoi leur a-t-il donné toutes ces fameuses épithètes en un lieu qui n'était pas destiné à leur réfutation ? C'est à vous, mon Père, d'éclaircir le lecteur sur ce doute ; mais, en attendant, vous me permettrez de vous dire que ces expériences, si fausses, si mal entendues et si ridicules que vous ayez voulu les figurer, vous ont désarçonné, c'est-à-dire, sans plus allégoriser, contraint de sortir hors de l'Ecole et de la philosophie que l'on enseigne dans le Collège de Clermont ; vous l'avez trouvée dans l'impuissance de pouvoir résoudre les conséquences nécessaires de ces ridicules expériences ; il a fallu avoir recours à des forces étrangères. Il faut avouer que vous avez de fidèles amis, car, en très peu de temps, vous avez tiré secours de bien loin. On a vu, en très peu de temps, venir à votre assistance la sphère de feu d'Aristote, la matière subtile de Monsieur Descartes, la matière ignée, l'yEther, les esprits solaires et la légèreté mouvante. Voilà bien des puissances qui viennent à votre assistance, desquelles, si vous en étiez pris à serment, je m'assure que vous n'oseriez affirmer en connaître une seule. Il faut assurément que vous ne soyez pas de ces humains défiants, qui ne prennent confiance en qui que ce soit, vu que vous vous êtes
jeté ainsi aveuglément entre les bras d'un secours inconnu. Je ne sais pourquoi vous n'avez pas voulu dire dans votre imprimé que cette matière subtile soit de l'invention de Monsieur Descartes ; je ne sais si c'est afin que quelqu'un se pût imaginer que vous en étiez l'auteur, ou si vous avez voulu, par cette dissimulation affectée du nom de Monsieur Descartes, persuader à tous ceux qui liront votre livret que cette matière subtile n'est pas une chose nouvellement inventée. Quoi qu'il en soit, vous avez : premièrement fort confusément (peut-être pour faire dire que vos pensées sont détachées de celles et d'Aristoste et de Monsieur Descartes et de qui que ce soit), fort artistement mélangé la sphère du feu avec la matière subtile et la matière ignée. En second lieu, vous avez encore plus industrieusement mélangé ce mélange avec un autre mélange que vous avez composé de l'/Ether et des esprits solaires. En troisième lieu, vous avez, à tous ces mélanges, ajouté une certaine qualité merveilleuse que vous appelez légèreté mouvante (je ne sais si elle n'est pas de votre invention), à laquelle vous attribuez la puissance de soutenir et suspendre, par sa propre vertu, les corps les plus pesants ; tellement que, pour vous débrouiller des conséquences de ces expériences puériles, vous avez été contraint de brouiller toutes ces substances inconnues à vous-même par une qualité miraculeuse. Après cela, mon Père, je vous conjure de nous dire
APPENDICE 33o,
par quel droit vous avez pris la liberté de publier que ces expériences étaient mal reconnues et encore plus mal avérées, et de tâcher ainsi à faire passer celui qui les a produites pour tout autre chose qu'il n'est très assurément. Est-ce par le droit de votre âge ou de votre condition, que vous avez pris la liberté d'invectiver ainsi ? Si vous avez cru que ces choses aient été assez puissantes pour vous en donner l'autorité, votre imagination vous a fait malheureusement chopper contre la maxime générale de la société civile, qui veut qu'il n'y ait point d'autorité d'âge, point de condition, point de robe, point de magistrature, point d'érudition, point de vertu qui nous puisse donner la liberté d'invectiver contre qui que ce soit ; et quand même nous avons été si malheureux que d'avoir été provoqués par invectives, la même loi ne trouve pas qu'il soit contre les bonnes mœurs de les repousser contre les auteurs publiquement, si l'invective est publique ; mais elle ne nous permet jamais de nous servir d'injures réciproques. Et certainement, quand vous aurez sérieusement examiné ce que c'est que le style d'invective, vous trouverez qu'il n'est ni fort, ni persuadant, ni charitable, ni propre pour acquérir la gloire qu'on se propose pour fin. Et quelle gloire peut un homme d'honneur prétendre de l'art d'invectiver, qui, de soi-même, n'est rien qu'une pure faiblesse, et tellement naturelle à l'homme, que tant s'en faut qu'il ait besoin d'étude pour y devenir docte, il lui en faut, au contraire,
beaucoup pour y devenir ignorant ; et toutefois si facile qu'il soit, et quelque application qu'y puisse faire un honnête homme, le plus haut degré d'honneur où il puisse aspirer est de parvenir à celle de pouvoir un jour prêter le collet à la plus faible écolière de la moins éloquente harengère de la halle !
Vous voyez, mon Père, que j'ai moi-même très soigneusement pratiqué cette maxime générale de la société, que je me suis contenté, en repoussant vos invectives, de vous faire voir que vous les avez entrelacées dans les figures de rhétorique qui ne sont pas dans des règles de la grammaire, afin que de toutes ces choses vous puissiez recueillir que nous n'avons, grâce à Dieu, aucun sujet de nous plaindre de l'effet du mépris et du traitement injurieux que vous avez, sans aucun sujet, voulu rendre à une personne qui ne pensait point à vous quand vous avez le premier recherché sa connaissance, et qui avait de sa part, par toutes les civilités et reconnaissances imaginables, cultivé cet honneur. Mais j'ai fait tout cela sans invectiver, et sans vous rendre injure pour injure. Après cela, mon Père, j'ose vous supplier très humblement de vous en abstenir désormais, si vous avez dessein de continuer avec mon fils ou avec moi l'honneur de vos communications : autrement je proteste devant Dieu de supporter et oublier nous-mêmes toutes les injures dont une mauvaise inclination ou un mauvais conseil pourraient
vous rendre capable, en vous montrant, à la face de toute la France, l'exemple de la modestie, que vous devriez nous avoir enseigné.
J'attends, mon Père, cette grâce de vous ; et sur cette espérance, je ne veux plus me ressouvenir de dérision, ni d'allégorie, ni d'invective, ni de tout ce qui tient ou de ce qui approche de ce malheureux nom d'injure. Laissez, s'il vous plaît, ces façons d'écrire ou de parler à ceux à qui Dieu a donné moins de lumière ; ou plutôt, par raisons et corrections fraternelles, s'il y échet, et surtout par notre propre exemple, s'il nous est possible, bannissons-les du monde.
De Descartes a Carcavi *
A. Monsieur de Carcavi. Le n Juin i64<).
Je vous suis très obligé de l'offre qu'il vous a plu me faire de l'honneur de votre correspondance, touchant ce qui concerne les bonnes Lettres ; et je la reçois comme une faveur que je tâcherai de mériter par tous les services que je serai capable de vous rendre. J'avais cet avantage, pendant la vie du bon Père Mersenne, que bien que je ne m'enquisse jamais d'aucune chose, je ne laissais pas d'être averti soigneusement de tout ce qui se passait entre les doctes ; en sorte que s'il me faisait quelquefois des questions, il m'en payait fort libéralement les réponses, en me donnant avis de toutes les expériences que lui ou d'autres avaient faites, de toutes les rares inventions qu'on avait trouvées ou cherchées, de tous les livres nouveaux qui étaient en quelque estime, et enfin de toutes les controverses qui étaient entre les savants: Je craindrais de me rendre importun, si je vous demandais toutes ces choses ensemble ; mais je me promets que vous n'aurez pas désagréable que je
i. Publiée dans les Lettres de M. Descartes, tome III, 1667, p. d37.
vous prie de m'apprendre le succès d'une expérience qu'on m'a dit que Monsieur Pascal avait faite ou fait faire sur les montagnes d'Auvergne, pour savoir si le vif-argent monte plus haut dans le tuyau étant au pied de la montagne, et de combien il monte plus haut qu'au-dessus. J'aurais droit d'attendre cela de lui plutôt que de vous, parce que c'est moi qui l'ai avisé, il y a deux ans, de faire cette expérience, et qui l'ai assuré que, bien que je ne l'eusse pas faite, je ne doutais point du succès. Mais, parce qu'il est ami de Monsieur Roberval *, qui fait profession de n'être pas le mien, et que j'ai déjà vu qu'il a tâché d'attaquer ma matière subtile dans un certain imprimé de deux ou trois pages, j'ai sujet de croire qu'il suit les passions de son ami, lequel ne fait aucunement paraître, par ce que vous m'avez envoyé de sa part, qu'il sache la solution de la difficulté de M. de Fermât touchant les équations entre cinq et six termes incommensurables...
1. Roberval était, depuis i638, l'adversaire obstiné de Descartes, parce que celui-ci n'avait paru faire que peu de cas de ses travaux sur l'aire de la cycloïde.
34 i APPENDICE
De Descartes a Carcavi * A Monsieur de Carcavi. A la Haye, le 17 Août i649-
Monsieur,
Je vous suis très obligé de la peine que vous avez prise de m'écrire le succès de l'expérience de Monsieur Pascal touchant le vif-argent, qui monte moins dans un tuyau qui est sur une montagne, que dans celui qui est dans un lieu plus bas. J'avais quelque intérêt de la savoir, à cause que c'est moi qui l'avais prié il y a deux ans de la vouloir faire, et je l'avais assuré du succès comme étant entièrement conforme à mes Principes, sans quoi il n'eût eu garde d'y penser, à cause qu'il était d'opinion contraire. Et pour ce qu'il m'a ci-devant envoyé un petit imprimé, où il décrivait ses premières expériences touchant le vide, et promettait de réfuter ma matière subtile, si vous le voyez, je serais bien aise qu'il sût que j'attends encore cette réfutation, et que je la recevrai en très bonne part, comme j'ai toujours reçu les objections qui m'ont été faites sans calomnie...
1. Publiée dans les Lettres de M. Descartes, tome III, 1667. p. 443.
De Fermât a Carcavi
Monsieur,
J'ai été ravi d'avoir eu des sentiments conformes à ceux de M. Pascal, car j'estime infiniment son génie et je le crois très capable de venir à bout de tout ce qu'il entreprendra. L'amitié qu'il m'offre m'est si chère et si considérable, que je crois ne devoir point faire difficulté d'en faire quelque usa^e en l'impression de mes Traités.
Si cela ne vous choquait point, vous pourriez tous deux procurer cette impression, de laquelle je consens que vous soyez les maîtres ; vous pourriez éclaircir ou augmenter ce qui semble trop concis, et me décharger d'un soin que mes occupations m'empêchent de prendre. Je désire même que cet ouvrage paraisse sans mon nom, vous remettant, à cela près, le choix de toutes les désignations qui pourront marquer le nom de l'auteur, que vous qualifierez votre ami.
Voici le biais que j'ai imaginé pour la seconde partie, qui contiendra mes inventions pour les nombres. C'est un travail qui n'est encore qu'une idée, et que je n'aurais pas le loisir de coucher au long sur le papier ; mais j'enverrai succinctement à
M. Pascal tous mes principes et mes premières démonstrations, de quoi je vous réponds à l'avance qu'il tirera des choses non seulement nouvelles et jusqu'ici inconnues, mais encore surprenantes.
Si vous joignez votre travail avec le sien, tout pourra succéder et s'achever dans peu de temps, et cependant on pourra mettre au jour la première partie, que vous avez en votre pouvoir.
Si M. Pascal goûte mon ouverture, qui est principalement fondée sur la grande estime que je fais de son génie, de son savoir et de son esprit, je commencerai d'abord à vous faire part de mes inventions numériques.
Adieu, je suis, votre...
Fermât.
A Toulouse, ce 9 Août i654.