‹ Les lettres de Madame de GrignanChapitre 1 sur 12 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

DE

Les vacances sont le temps des longues lectures, des lectures libres

** et variées, qui, sans trop éloigner de l'étude, devenue une habitude impérieusa avec Tâge, procurent cependant

I le repos par la diversion. Sainte-Beuve disait que, si vous voulez connaître vraiment madame de Sévigné, il faut avoir deux mois de loisir à la campagne, lire alors ces lettres charmantes d'un bout

à l'autre, sans en passer une seule, et tous les jours quelques-unes. Peu à peu vous entrez dans les sentiments de celle qui les a écrites; vous pensez, vous aimez, vous pleurez avec elle; toute sa société vous devient familière ; vous prenez part aux conversations, aux petites médisances, aux racontages de la cour, comme si vous en étiez; vous ne laissez échapper aucun trait d'esprit, aucun trait de génie : c'est une amie, c'est une parente; il semble que, de retour à Paris, vous allez la rencontrer et causer avec elle. Ceux qui ont lu madame de Sévigné de cette manière ne se demandent plus si elle a aimé sa fille, si elle a écrit pour être imprimée, si elle est une écolière de Voiture, comme on l'a dit. Ces assertions légères sont la preuve infaillible que l'on n'a

pas lu ce dont on parle, que l'on ne connaît que la lettre sur le mariage de Mademoiselle, ou sur la mort de Turenne, comme ceux qui n'ont jamais lu de Buffon que la phrase sur le cheval.

Les longues lectures demandent de longs loisirs : ce n'est que pendant les vacances que l'on peut lire Saint-Simon^ Clarisse Harlowe, la Correspondance de Grimm : je n'ose pas dire la Correspondance de Voltaire, car j'avoue, à ma honte, qu'elle m'a toujours ennuyé.

Que de livres avons-nous lus de cette manière, sans trop distinguer le bon et le mauvais et en ne cherchant que ce qui nous amuse : histoire et littérature, mémoires, correspondances, voyages, romans et comédies, mais surtout rien de contemporain y car le contemporain ramène toujours plus ou moins de

trouble et compromet la paix de la solitude et des bois. Le passé, en effet, a quelque chose de calmant, et c'est le calme que nous demandons surtout à la campagne et aux loisirs des vacances.

Parmi les lectures récentes que nous avons faites de cette manière, Tune des plus intéressantes et des plus piquantes a été la lecture des Lettres de madame de Grignan. Eh quoi! dira-t-on, avez-vous retrouvé ces lettres à sa mère, dont on n'a jamais vu une seule? Comme Theureux M. Capmas, auriez- vous mis la main sur un manuscrit inconnu de madame de Sévigné contenant les lettres de sa fille? L'altière comtesse auraitelle caché quelque part ces lettres mystérieuses, afin qu'un jour on pût les découvrir et les remettre à côté de celles de sa mère? Non; elles sont perdues,

et, selon toute apparence, irrévocablement perdues. Elles existaient encore cependant, nous le savons, au commencement du XVIII® siècle. Elles ont été entre les mains du chevalier Perrin, le premier éditeur de madame de Sévigné.

Il les tenait de madame de Simiane, fille de madame de Grignan, qui les lui avait confiées avec celles de sa grand'mère.

Malheureusement les tracas qu'avait causés à madame de Simiane la publication du chevalier Perrin, les réclamations de toutes parts qui vinrent Tassaillir la découragèrent; elle refusa de pousser plus loin les communications et elle redemanda les lettres de sa mère. Tout porte à croire qu'elle les a détruites \

1. Dans la première publication de ces pages, nous avions supposé à tort que c'était madame de Grignan elle-même qui avait détruit ces lettres par

pour échapper aux inconvénients d'une indiscrétion possible et d'une publication prématurée.

Cette résolution est infiniment regrettable pour la postérité, et peut-être aussi pour madame de Grignan elle-même; nous pensons qu'il y a eu là un mauvais calcul. Sans doute, madame de Grignan n'eût pas égalé la gloire de sa mère, mais elle l'eût partagée. Elles eussent été inséparables dans la postérité. La comparaison d'ailleurs ne peut être évitée; seulement elle a lieu sans preuves et sans pièces, et la comtesse est condamnée par défaut. Nul doute que ces lettres supprimées n'eussent

la crainte d'une comparaison avec celles de sa mère. Cette supposition injuste à l'égard de madame de Grignan est démentie par des témoignages précis qui nous avaient échappé. (Voir l'édition des Grands Écrivains de la France, t. XII, p. 14.)

plus de mérite que madame de Grignan ne le disait elle-même. Sans avoir l'agrément ni la rare éloquence des lettres maternelles, elles devaient avoir leur originalité et leur prix.

Et cependant nous avons voulu lire et nous avons lu les lettres de madame de Grignan, du moins ce qui en reste, et il en reste beaucoup plus qu'on ne serait tenté de le croire. Nous les avons lues où elles sont encore, c'est-à-dire dans les lettres de madame de Sévigné. Toute correspondance suppose toujours deux auteurs qui se répondent l'un à l'autre.

Ici surtout, nous avons affaire à une mère curieuse et amoureuse de l'esprit de sa fille, et lui rappelant sans cesse tout ce que celle-ci lui écrivait d'aimable et de charmant. Il est vrai que ce sont la plupart du temps des allusions plus

que des citations, et que la curiosité est plutôt excitée que satisfaite. Mais les citations n'y manquent pas; les analyses sont souvent claires et précises, et combien d'auteurs anciens dont nous n'avons pas de fragments plus complets et plus exacts 1 Ce sont donc les Fragmenta de madame de Grignan que nous nous proposons de rassembler ; et, à l'aide de ces fragments, nous essaierons de restituer et de reconstruire la correspondance détruite.

Après tout, lors même qu'on ne verrait dans ce prétendu travail d'érudition et de reconstruction qu'un prétexte pour repasser d'un bout à l'autre et résumer à un point de vue nouveau la correspondance de ce la délicieuse marquise », comme l'appelait Walpole, on nous pardonnera ce détour. Si nous n'avons

pas la comtesse de Grignan elle-même, nous l'aurons, traduite et peut-être embellie par madame de Sévigné, et peutêtre cela vaudra-t-il mieux encore.

Inutile de dire que nous avons recueilli tous nos textes dans la collection des Grands Écrivains de la Fî^ance de M. Ad.

Régnier *, c'est-à-dire dans l'édition de M. de Montmerqué, en utilisant la publication particulière des Lettres inédites découvertes par M. Capmas. Une table incomparable, où un tel travail était en quelque sorte fait d'avance, une notice excellente de M. Paul Mesnard, qui, en éclaircissant dans le dernier détail la biographie de madame de Sévigné, nous fait suivre en même temps année par année celle de sa fille; des notes d'une érudition

i. Publiée parla librairie Hachette.

prodigieuse, uu texte excellent, ou du moins aussi parfait qu'il pouvait être avec les manuscrits que M. de Montmerqué avait entre les mains, c'étaient là des matériaux que nous ne pouvions nous dispenser de consulter. Sans doute, pour lire madame de Sévigné dans les bois, il faut une édition plus portative; mais, pour parler d'elle avec autorité et la citer avec exactitude, il n'y a plus aujourd'hui d'autre source que celle-là.

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