PREMIÈRE PARTIE
Ce serait une erreur de croire qu'il ne nous reste absolument aucune lettre de madame de Grignan. De ses lettres à sa mère, aucune, à la vérité; mais nous en avons un certain nombre d'autres, une vingtaine à peu près, dont quelques-unes à son mari, deux à sa fille, avec des fragments, plusieurs à des amis, et enfin quelques lettres d'affaires \ Ces débris
1. Voir surtout le tome X des Lettres de madame de Sévigné (édition Régnier).
peuvent nous donner quelque idée de ce qu'ont dû être les lettres de madame de Grignan, non complètement toutefois, car nulle femme n'écrit à sa mère comme elle écrit à sa fille, à son mari et à ses amis.
Nous n'avons qu'une lettre de madame de Grignan avant son mariage, lorsqu'elle était encore mademoiselle de Sévigné.
C'étaitl'époque où elle brillait de son plus grand éclat, où elle désespérait les cœurs par sa a tigrerie * », où on la nommait « la belle lionne », où enfin La Fontaine lui dédiait la jolie fable du Lion amoureux et l'appelait « toute belle, à l'indifl'érence près » . Elle dansait aux ballets de la cour ; on crut un instant qu'elle avait attiré les regards du roi, et le triste Bussy-
1. Une des devises inscrite sur les arbres des Rochers était celle-ci : Ohî que j'aime la tigrerie I
Rabutin ne se gênait pas pour regretter que le roi n'eût pas pris une maîtresse dans sa famille. Le billet que nous avons de cette époque ne reflète aucune de ces impressions : ce n'est qu un billet de bel esprit, un peu froid et contourné, mais agréable, à l'adresse de l'abbé Le Tellier, le frère de Louvois. Celui-ci, parti pour l'Italie, avait menacé mademoiselle de Sévigné d'avoir la hardiesse de lui écrire ; mais il n'en avait rien fait. C'est la jeune fille qui est obligée de faire les avances,et l'on devine les délicatesses que ce rôle peut provoquer : « J'étais accoutumée, dit-elle, à la liberté que vous deviez prendre de m'écrire, et je ne saurais m 'accoutumer à celle que vous prenez de m'oublier ». Elle ne veut pas mettre ses intérêts entre les mains de madame de Coulanges : « 11 ne faut point
confondre tant de merveilles, et je ne prendrai point de chemins détournés pour me mettre au nombre de vos amis ». On voit que nous avons affaire à une élève de Thôtel de Rambouillet, où Ton jouait à la galanterie, même avec les abbés.
Nous la voyons ensuite, au moment de son mariage, en picoterie avec Bussy- Rabutin, le cousin et Tami si indélicat de sa mère. La question était de savoir lequel des deux écrirait le premier à l'autre, de M. de Grignan ou de Bussy :
l'un pour annoncer le mariage, ou l'autre pour l'en féliciter. Chacun faisait valoir ses droits. Les deux dames, la mère et la fille, écrivirent chacune de leur côté pour justifier et défendre M. de Grignan.
Il est curieux de comparer les deux styles et de voir comment l'une et l'autre
plaident la même aflfaire : d'un côté, la bonté et la bonne grâce de madame de Sévigné, qui tourne tout en riant et qui cherche à adoucir les choses en s'adressant à l'amitié ; de l'autre, la raideur de madame de Grignan, soutenant les prétentions de son mari, si d'accord avec la fierté naturelle de sa propre humeur.
Voici le mot de madame de Sévigné :
« Madame de Grignan vous écrit pour monsieur son époux. Il jure qu'il ne vous écrira point sottement, comme tous les maris ont accoutumé de faire à tous les parents de leur épousée. Il veut que ce soit vous qui lui fassiez vos compliments sur l'inconcevable bonheur qu'il a de posséder madame de Grignan. Comme il dit tout cela fort plaisamment et d'un bon ton, et qu'il vous aime et vous estime, je vous prie, comte, de lui écrire une
lettre badine, comme vous savez si bien faire; vous me ferez plaisir à moi, que vous aimez. » On voit que la charmante marquise essaie de dorer la pilule. La comtesse ne fait pas tant de façons : «M. de Grignan ne vous a point écrit; et, bien loin de comprendre qu'il dût commencer, il a trouvé très mauvais que vous n'ayez pas daigné lui faire compliment, parce qu'il s'est trouvé si heureux, qu'il croyait tout le monde obligé de le féliciter. Voilà des raisons ; et je suis assez vaine pour être bien aise de vous le dire moi-même. »
Bussy, en recevant ces deux billets, ne paraît pas y avoir vu de différence. Les chatteries de madame de Sévigné ne le touchèrent pas; et il traite, sans façon, ces deux lettres de « fort aigres » et de « ridicules » .
Nous avons plusieurs lettres de madame
de Grignan à son mari ; et ces lettres suffisent pour donner l'impression fidèle, nous le croyons, des rapports qui ont existé entre les deux époux. 11 ne faut s'y attendre à rien qui ressemble à de l'amour. Un homme d'un âge mûr, et deux fois veuf, avec de grandes filles, n'était pas précisément un héros de roman et n'avait rien qui pût parler bien vivement à l'imagination d'une jeune femme belle et brillante. D'ailleurs, madame de Grignan ne paraît pas avoir eu plus que sa mère l'âme tournée à la passion de Tamour. Le dérivatif que madame de Sévigné trouvait dans l'amour maternel, madame de Grignan le rencon Ira dans l'amour du pouvoir et des grandeurs.
Mais, à défaut de passion, on découvre, dans les quelques lettres que nous possédons, un ton d'amitié et même de
cordialité vive et franche qui rassure et qui satisfait. C'était, après tout, un bon méaage. « Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher comte; je suis à vous avec toute la tendresse possible. Je vous conjure d'eu être bien persuadé et de ne point changer l'opinion que vous avez d'avoir à vous une si jolie personne. Je voudrais être aussi jolie comme il est sûr que je suis à vous. » Elle plaisantait agréablement sur leurs galanteries réciproques : <i Je sais que vous avez le meilleur goût du monde et que vous verrez d'aussi jolies femmes que je verrai de jolis hommes; nous aurons là, le soir, de jolies relations à faire de nos journées. »
En réponse sans doute à quelques légèretés conjugales, elle répondait sans trop de façons ; « Vous m'avez mandé mille es quej'écoute sans y vouloir répondre
DE MADAME DE GRIGNAN i9
présentement. Vous pouvez penser que je prendrai mieux mon temps, afin de ne scandaliser personne ». Même de loin, madame de Grignan conservait le gouvernement de la maison; on devine la femme de tête et d'autorité à un ton de commandement qui s'impose même au mari : « 11 est vrai que votre maison n'a jamais été mieux réglée.
Témoignez à vos gens que vous en êtes content et que vous voulez qu'ils continuent. N'augmentez point les appointements d'Anfossi (l'intendant). Laissezmoi le soin des gratifications; il sera content et vous n'y perdrez rien. Je suis fort satisfaite de ce garçon-là. J'ai fait écrire Bonrepos pour la réponse du palais et pour le franc-salé. Je pense que vous devez être satisfait sur l'une et sur l'autre affaire. Je ne vous mènerai donc
poîntde maître d'hôtel : tous êtes content de tout; c'est assez. » Quelques récits de cour, quelques bavardages bien tournés, voilà ce que l'on trouve encore dans les lettres de madame de Grignan h son mari.
Il est curieux de comparer les lettres de madame de Grignan à sa fdle avec celles que sa mère lui écrivait à elle-même; mais elles sont trop peu nombreuses pour pouvoir donner des résultais bien rigoureux. Cependant quelle différence de ton! Que nous sommes loin de cette expansion, de cet abandon, de cette douceur et de cette tendresse dont témoigne chaque lettre de madame de Sévigné!
Ici, l'amour maternel semble froid et compassé : « Je suis bien touchée de vos sentiments, écrit-elle, et de pouvoir faire votre joie et votre peine par la lière dont je vivrai avec vous ; je n'en
saurais changer quand votre cœur fera son devoir : c'est lui qui est ma règle et qui détermine mes démonstrations. Vous êtes devenue si raisonnable que je puis vous répondre de moi, parce que je me réponds de vous. » Cette antithèse si savante est-elle une parole du cœur? Estil dans la nature des choses que l'amour maternel se règle, dans ses démonstrations, sur celles de l'amour filial? Cependant les lettres de madame de Grignan à sa fille n'étaient pas toujours d'un ton aussi sévère et d'une tendresse si parcimonieuse. Quelquefois elle s'abandonnait et daignait causer d'une manière vive et piquante. A son tour, elle était à Paris, tandis que sa fille restait en Provence, et elle lui écrivait, comme autrefois sa mère, des nouvelles de la cour. Elle laisse alors éclater ce talent de narration
que madame de Sévigné admire souvent, et dont il nous reste si peu de traces.
Elle assiste à la toilette de la duchesse de Bourgogne, alors presque enfant encore, et elle décrit ce tableau avec un brio, une couleur, un mouvement tout à fait charmant : « Votre princesse, écrit-elle, a le plus joli, le plus brillant, le plus aimable petit minois; un esprit fin, amusant, badin au dernier point. Rien n'est plus plaisant que d'assister à sa toilette et de la voir se coiffer et manger un pain au pot; elle se frise et se poudre elle-même; elle mange en même temps; les mêmes doigts tiennent alternativement la houppe et le pain au pot; elle mange sa poudre et graisse ses cheveux ; le tout ensemble fait un fort bon déjeuner et une charmante coiffure. » Voilà pour la duchesse de Bourgogne. Voici maintenant le pen-
dant; c'est le portrait de la duchesse de Bourbon. On dirait un tableau de Boucher : « La chambre est parfumée ; c'est l'air de Vénus qui descend des cieux, accompagnée des grâces qu'une divinité pourrait avoir dans le commerce des mortels; sa beauté n'a jamais été dans un si haut degré de perfection. Avouez que la princesse de votre mère * pourrait bien être celle de tout le monde. »
N'y a-t-il pas là un reflet de l'imagination maternelle, et n'avons-nous pas le droit de regretter tant de récits charmants que madame de Sévigné signale dans les lettres de sa fille, et dont celuici, un peu recherché peut-être, peut nous donner quelque idée?
i . Madame de Simiane appelait sa princesse la duchesse de Bourgogne, et madame de Grignan avait pris pour la sienne la duchesse de Bourbon.
Dans une autre lettre à madame de Simiane, la savante comtesse défend contre sa fille le Télémaque de Fénelon, qui venait de paraître et sur lequel les avis étaient partagés. On peut juger ici de la différence de talent entre les deux mères. Quand il s'agit d'un livre sur lequel madame de Sévigné n'est pas d'accord avec sa fille, elle esquisse la discussion et s'en tire par un trait vif, plaisant ou aimable. Ici, au contraire, madame de Grignan creuse, discute, prouve; c'est une leçon, et même sur un ton médiocrement aimable; on voit que la philosophe ne supportait pas volontiers la contradiction.
Quoi de plus innocent que ce que disait sans doute madame de Simiane? c'est que la peinture des amours de Calypso et d'Eucharis n'est pas trop d'accord avec le caractère d'un archevêque, et c'était
ropinion de Bossuet. Mais madame de Grignan, qui en tout était assez libre penseuse, n'était pas de cet avis : « Ce n'est point un archevêque, disait-elle, qui a fait Fîle de Calypso ni Télémaque; c'est le précepteur d'un grand prince qui devait à son disciple l'instruction nécessaire pour éviter tous les écueils de la vie humaine, dont le plus grand est celui des passions. 11 voulait lui donner de fortes impressions des désordres que cause ce qui paraît le plus agréable. »
Elle se plaint à sa fille du « ridicule »
que celle-ci avait jeté sur le Télémaque \ elle lui cite l'exemple des pères de l'Oratoire, et même de Port-Royal, qui font lire aux jeunes gens les poètes anciens « quoique pleins d'une peinture terrible des passions » ; tandis que, « dans Télémaque tout est délicat, pur et modeste.
M. d'Andilly a traduit le IV* et le VP livre de V Enéide; personne ne l'obligeait à mettre en langue vulgaire la peinture de la passion la plus forte et la plus funeste qui ait jamais été ». Elle s'arrête enfin, un peu honteuse d'un plaidoyer si vif en matière si peu grave; mais elle en rejette le tort sur sa fille, en mêlant d'une manière assez étrange le vous et le tu :
« Je vous réponds bien sérieusement, ma fille, j'en suis honteuse; car tant que tu parleras en enfant, je ne dois pas prodiguer la raison et le raisonnement *. »
Il ne faudrait pas trop tirer avantage contre madame de Grignan des deux lettres que nous avons d'elle sur la mort de sa mère, et qui sont d'un style com-
1 . On voit par ce passage que les parents disaient tu à leurs enfants tant qu'ils étaient enfants, et vous, quand ils étaient devenus adultes.
passé et laborieux. Ce n'est pas là, dirat-on, le langage vif et spontané de la douleur. Si surtout on se servait contre elle de ce qu'elle a copié dans une de ces lettres les phrases qui étaient déjà dans l'autre, on abuserait d'une sorte d'indiscrétion de la postérité : car des lettres écrites à des personnes différentes, très éloignées l'une de l'autre, ne devaient pas être montrées. Ce sont là évidemment des lettres de convention; mais nous ne croyons pas qu'il y ait lieu à en tirer aucune conséquence contre le cœur de madame de Grignan. Plus la douleur est profonde chez les personnes concentrées, plus elle a de la peine à s'épancher, surtout pour des indifférents. Laisser parler le cœur est souvent impossible à certaines natures; elles ont honte de dire ce qu'elles sentent. Madame de
Grignan avait au plus haut degré ce trait de caractère. Elle avait une impuissance et une stérilité d'épanchement dont il ne faut pas lui faire un crime, car elle en a eu conscience et elle en a souffert toute sa vie. Personne ne doutera qu'elle n'ait éprouvé une profonde douleur de la mort de son fils, sur lequel s'étaient concentrées toutes ses affections et ses espérances; et cependant la lettre qu'elle a écrite à ce sujet à madame de Guitaut cache l'émotion plus qu'elle ne l'exprime :
« Un cœur comme le vôtre, madame, écritelle, comprend aisément l'état déplorable où je suis et ne saurait lui refuser sa compassion. Il est très vrai que les seules réflexions chrétiennes peuvent soutenir en ces dures occasions; mais que je suis loin de trouver en moi ce secours si désirable ! Je ne sais penser et
sentir que très humainement, et pleurer et regretter ce que j'ai perdu. » Dans sa douleur, madame de Grignan a encore assez de fierté pour ne pas affecter plus de religion qu'elle n'en a. C'était une personne peu expansive, mais c'est une personne vraie^ comme disait sa mère.
C'était cette vérité même qui ne lui permettait pas l'éclat de la douleur devant des indifférents.
Revenons à des lettres plus mondaines et plus riantes. Il y en a une à madame de Coulanges, d'un extrême agrément, et où notre auteur déploie un talent descriptif des plus distingués, non pas sans doute dans le style de George Sand, mais à la manière de Fénelon. Voici, par exemple, le village de Mozargues dépeint en perfection : « Si vous vouliez, madame,
une chambre dans cette bastide^ vous
VOUS délasseriez de la vue de nos bois, et vous verriez différents amphithéâtres richement meublés de dix mille maisons de campagne rangées comme avec la main; vous verriez la mer d'un côté dans toute son étendue, et de Tautre resserrée dans des bornes qui forment un canal fort magnifique : c'est assurément une jolie solitude ». Tel est le cadre du tableau : voyons-y vivre les habitants; ici rimitation ou le souvenir de Télémaqiie paraît sensible : « Il n'y a rien à craindre dans ce lieu que de vivre trop longtemps ; on n'y voit que des personnes qui meurent à cent dix ans ; on ne connaît point les maladies; le bon air, les bonnes eaux font régner non seulement la santé, mais la beauté. Dans ce canton, vous ne voyez que de jolis visages, que des hommes bien faits, et les vieux comme les jeunes
ont les plus belles dents du monde. S'il y a un peuple qui arrive à l'idée du peuple heureux représenté dans Télémaque^ c'est celui de Mozargues; le terrain est travaillé et cultivé comme un jardin; aussi tout le peuple est riche autant qu'il convient, c'est-à-dire qu'il abonde dans le nécessaire, sans que personne sorte de son état; tous les hommes sont habillés en matelots et les femmes en paysannes ; la gaieté suit nécessairement la santé et l'abondance, de sorte que les jours de repos, après avoir prié dans l'innocence de leurs cœurs, ils dansent si parfaitement qu'aucun bal ne saurait faire tant de plaisir à voir. » N'est-ce pas là une jolie description de l'âge d'or, tel que le dépeignent les poètes, avec le plaisir de la réalité en plus? Cette justesse et sobriété de pinceau ne vien-
nent-elles pas d'une bonne école? Sans doute le pinceau maternel a plus de couleur et plus de traits inattendus ; mais ce tableau n'en est pas moins un morceau achevé qui en fait regretter bien d'autres.
Dans une autre lettre adressée non à madame, mais à M. de Coulanges, nous voyons la cartésienne, entichée de l'automatisme des bêtes et toute prête à dire, comme Malebranche frappant sa chienne : « Vous savez bien que cela ne sent point? » M. de Coulanges avait promis d'apporter un chien à Pauline:
mîidame de Grignan le prie de n'en rien faire : « Nous ne saurions aimer, disaitelle, que des créatures raisonnables; et de la secte dont nous sommes, nous ne voulons pas nous embarrasser de ces sortes de machines ; si elles étaient mon-
tées pour n'avoir aucune nécessité malpropre, à la bonne heure! mais ce qu'il en faut souffrir les rend insupportables. »
Indépendamment des lettres plus ou moins étendues que nous venons de résumer, on a publié au xvm" siècle quelques fragments * , dont plusieurs ont du caractère et de la tournure, dont quelques autres sont un peu alambiqués.
De ce dernier genre est la pensée suivante, adressée à sa fille : « Quoique nous n'ayons pas grand'chose à nous dire, cela ne vous dispense pas de m'ins- Iruire de ce qui vous regarde, puisque votre silence ne me dispense pas de sentir pour vous bien de l'amitié ».
i . Des fragments ont été publiés dans le Mercure de France (juillet 1763), par l'abbé Trublet qui les tenait du chevalier Perrin.
Ce n'est pas de ce ton et de ce style que madame de Sévigné se plaignait de Tabsence de détails qui la chagrinait souvent dans les lettres de sa fille. En revanche, parmi ces fragments se trouvent des pensées sérieuses fortement exprimées : « La jeunesse a ses peines comme les autres âges, et plus rudes à proportion de ses plaisirs : c'est une compensation que la justice divine observe pour la consolation et humiliation de tous les mortels, afin qu'ils soient tous égaux et n'aient rien à se reprocher. »
Quelques-unes de ces pensées ont de l'éclat et du tour et font songer à La Bruyère : « Je m'afflige de l'anéantisse-
ment des grandes maisons : c'est une parure de moins au monde ». Puis, tout à coup, un rayon de lumière qui vient on ne sait d'où : « Adieu, ma fille; le
soleil dore nos montagnes; les troupeaux bondissent dans les champs; la joie et la vigilance animent tous les acteurs. »
Y avait-il donc dans cette âme austère qui paraît n'avoir jamais aimé passionnément que deux choses, la pensée et les grandeurs, y avait-il quelque coin perdu où dormait un éclair de poésie que rien n'a éveillé, et que l'amour eût éveillé peut-être, si elle eût connu cette passion? Ce sont là des mystères comme il y en a dans toutes les âmes, et ce sont ces profondeurs inconnues qui les rendent si intéressantes. Il y a là certainement de ces coins cachés dans madame de Grignan; il y avait en elle une source intermittente qui n'a jamais pu couler en abondance et avec liberté.
Mais il est temps d'arriver à notre véritable sujet, à savoir la correspon-
dance de la fille et de la mère *. Ici, rlea ne reste, absolument rien, tant on a pris soin de nous dérober toute espèce de traces. Nous n'avons plus d'autres témoin que madame de Sévigné ellemême. C'est elle qui parlera pour sa fille ou qui la fera parler. Comme nous voulons essayer non un portrait de madame de Grignan, mais une véritable restitution de ses lettres, nous suivrons simplement l'ordre de la correspondance, en relevant successivement les débris qui se présenteront à nous.
1. Pour ne rien négliger de ce qui nous a été conservé de madame de Grignan, nous aurions à parler du petit écrit intitulé : de V Amour de Dieu {Lettres^ t. XI), qui traite de la question du quiétisme, et surtout de la querelle de Bossuet et de Fénelon. Ce morceau devrait nous permettre d'apprécier le talent philosophique de madame de Grignan ; mais si nous jugions par ce document, nous avouons que le jugement ne lui serait pas très favorable. Ce petit travail n'est pas bon; il est obscur, alambiqué;
impossible de savoir si Tauteur est pour Bossuet oa pour Fénelon ; c'est une prétention assez mal justifiée de trouver une moyenne entre les deux. Bref, il n'y a là ni agrément ni lumière. N'en parlons donc pas et bornons-nous aux lettres, dont les débris, si mutilés qu'ils soient, lui font beaucoup plus d'honneur.
Mademoiselle de Sévigaé épousa le comte de Grignan en Tannée 1670; après son mariage, elle resta encore quelques mois auprès de sa mère. Mais enfin, il fallut partir pour la Provence, dont son mari était gouverneur; elle quitta Paris dans les premiers jours de février 1671 ; et pendant sa route même, elle commença à écrire à sa mère quelques lettres que celle-ci dut recevoir vers le 9 ou le H du même mois. Ces premières lettres paraissent n'avoir été que l'expression
des sentiments de chagrin et de tendresse qu'une si cruelle séparation devait naturellement provoquer. Quelque froide quel'on suppose avoir été madame de Gri^nan, cependant, sous l'empire de certaines circonstances, son cœur ressentait des élans d'émotion vraie, qui se contenaient en présence de sa mère.
Les personnes naturellement froides et qui ont une certaine honte à s'épancher, le font plus facilement la plume à la main. Sans doute, une mère comme madame de Sévigné est portée à tout idéaliser dans l'objet de sa passion. Elle voulait absolument trouver dans sa fille un écho à ses propres sentiments; elle lui prêtait sa propre richesse; mais peut-on croire que des lettres indifférentes eussent suggéré ces tendres paroles d'une mère reconnaissante : « Vous
m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance...
Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur. » Elle les trouve « si tendres et si naturelles qu'il est impossible de ne pas les croire ».
En même temps, la femme de goût et d'esprit, qui même en parlant à sa fille, et en toute abondance du cœur, n'a jamais négligé, et a même peut-être un peu recherché l'art d'écrire, caractérisait d'un trait juste et vif le genre de talent qui devait distinguer madame de Grignan, et qui est précisément celui que nous sommes portés à lui attribuer, à savoir : « une noble simplicité ». — « Vos lettres, dit-elle ailleurs, sont pleines de justesse et d'agrément. »
Dès ces premières lettres nous trou-
VOUS déjà quelques paroles textuelles et caractéristiques qui sont de madame de Grîgnan elle-même. Elle cherchait à expliquer à sa mère pourquoi, en sa présence, elle restait souvent froide, muette, silencieuse : « Vous étiez, disait-elle, le rideau qui me cachait. » Ces mots trahissent bien des sentiments secrets.
Devant le brillant, l'enjouement inépuisable, Téclat de sa mère, la fille se sentait éclipsée, éteinte; le sentiment de son infériorité la glaçait, la renfermait en elle-même; elle s'effaçait et peu à peu le froid se glissait en elle, même dans l'intimité. Séparée de sa mère, madame de Grignan retrouvait la liberté; sa plume avait plus d'aisance et plus de naturel que sa voix; elle retrouvait en elle quelque source vive. Mais même alors, la comparaison avec sa mère, son
infériorité de génie ne cessait d'obséder sa conscience; jusque dans la postérité, elle eut peur de cette comparaison; et aujourd'hui encore, madame de Sévigné est le rideau qui nous la cache.
Nous voyons aussi dans ces premières lettres que la jeune comtesse entrait dans les détails les plus particuliers de son voyage. C'est ainsi qu'elle écrivait qu'à je ne sais quelle station, Adhémar son beau-frère lui avait cédé son lit.
Madame de Sévigné ne manque pas l'occasion de tirer de là quelques plaisanteries gaillardes et fort bien tournées. Sa fille avait-elle la première suggéré ce genre de plaisanterie? Nous n'en savons rien, cela n'aurait rien d'invraisemblable. Madame de Grignan, malgré tout son sérieux, avait dans l'esprit et dans l'imagination beaucoup de drôlerie,
et nous en verrons d'assez nombreux exemples. Son genre de gaieté cependant ne paraît pas avoir été le même que celui de sa mère; nous chercherons plus lard à le caractériser ; mais tout d'abord, on voit la gaieté et la plaisanterie se mêler au chagrin. Il s'agissait d'un certain M. Busche, conducteur de chevaux, qui avait emmené madame de Grignan; et ce récit était, paraît-il, très plaisant : « Il était bien juste que ce fût vous la première qui me fissiez rire , après m'avoir fait tant pleurer. » Seulement c'est pour nous une déception assez irritante de savoir que la narration était si plaisante et de ne pas savoir en quoi elle consistait. Toujours est-il que le récit était « original » et qu'on y trouvait ce qui « s'appelle des traits dans le style de l'éloquence ».
Nouvelles lettres, et mêmes expansions qui paraissent à la fois ravir et étonner madame de Se vigne. « Méchante! pourquoi me cachez- vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je ne meure de joie. » En même temps, même approbation pour le style : « Vous écrivez extrêmement bien; personne n'écrit mieux; ne quittez jamais le naturel; » madame de Grignan continuait le récit de son voyage; elle s'était arrêtée à Moulins et avait visité le fameux tombeau de Montmorency.
Elle rencontrait dans cette visite les demoiselles de Valençay, nièces du duc, qui plus tard se souvenaient de l'avoir vue là, et le rappelaient à madame de Sévigné : « Elles se souviennent, — dit celle-ci six ans après, 16 mai 1676 — que vous poussiez de grands soupirs
dans celte église; je pense que j'y avais
quelque part... On dit que madame de
Guénégaud vous disait : « Soupirez, sou-
» pirez, madame ; j'ai accoutumé Moulins
» aux soupirs qu'on apporte de Paris. »
Puis elle racontait à sa mère, de manière
à l'effrayer, le passage de nuit qu'elle
avait fait d'une haute montagne près
Tarare, et si rude que « ses parties
nobles en avaient été toutes culbutées » .
Elle ne paraît pas avoir été frappée du
Rhône, et elle trouvait que « le fleuve
était composé d'eau comme les autres ».
Cependant, ce fleuve, qui lui paraissait
d'abord si insignifiant, ne fut pas pour
elle sans danger; et elle doit avoir
raconté avec émotion et pittoresque
l'épreuve qui l'y attendait; car madame
de Se vigne nous en fait éprouver le
contre-coup en en résumant le récit :
« Ah! ma bonne! quelle peinture de l'état où vous avez été!... Et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un orage; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous, au lieu d'attendre que l'orage soit passé!... Ce Rhône qui fait peur à tout ce monde, ce pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer, en prenant de loin toutes ses mesures; un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? » A ces récits de circonstance madame de Grignan joignait des réflexions toutes personnelles et assez bizarres. C'est ainsi qu'elle se plaignait de sa beauté et des gênes qui en résultaient pour elle; madame de Sévîgné lui renvoie sa pensée en lui disant : « Il est vrai que la dignité
de la beauté où vous avez été élevée n'est pas une petite fatigue ». Ici, c'est probablement la mère qui parle; mais c'est la fille qui avait écrit « qu'elle était fâchée que son nez ne fût pas de travers ».
Madame de Grîgnan paraît avoir eu le don et le goût des narrations. Dans une autre lettre, elle racontait son entrée à Arles; ici elle a dû se donner carrière, car toutes les orgueilleuses faiblesses de son âme avaient été chatouillées et flattées par cette sorte d'entrée triomphale :
« Vous êtes là comme la reine », lui écrit sa mère. La comtesse avait savouré avec tant de délices l'éclat de cette fête qu'elle en avait oublié son mari : « Vous ne me parlez guère de lui; c'est de ce détail que je serais curieuse. » Madame de Grignan étant très rieuse, sa mère lui
demandait si elle éclatait de rire quand on la haranguait. Mais elle prenait trop au sérieux son rôle de reine pour se laisser dominer par « cette incommodité à laquelle elle était sujette ». Même entrée à Aix, même oubli du mari. Cette fois, la gaieté de la comtesse prend le dessus, elle commence à rire d'ellemême : « Vous me représentez ce triomphe très plaisamment ». Elle rit de ces embarras et de « ces civilités déplacées ». Il y avait « une description de rhabit des dames d'Aix qui valait tout ce qu'une description peut valoir ».
Enfin, au pont d'Avignon, nouveau péril, nouvelle narration. Madame de Grignan avait encore voulu passer ce pont en barque, et M. de Grignan, après avoir d'abord résisté à ce caprice, avait dit de guerre lasse : « Eh bien! vogue la
galère! » — « En vérité, ma fille, vous êtes quelquefois capable de me mettre au désespoir. » Malgré tout son esprit, madame de Grignan se défiait d'ellemême et de son talent de narratrice.
Il fallait que sa mère la rassurât en lui affirmant, au contraire, que personne n'était plus attachante. Il nous est difficile d'en juger, puisque l'original nous manque; mais il nous semble toutefois que l'on peut, à travers ces traductions maternelles, deviner le brillant et la vivacité du récit primitif.
Nous voyons dans les lettres suivantes que la comtesse avait été un peu piquée que sa mère eût remarqué l'omission qu'elle avait faite de son mari dans les lettres précédentes, et elle paraît avoir pris un peu au sérieux cette remarque.
Madame de Sévigné n'était pas sans
inquiétude sur les conséquences de ce mariage de raison, et elle ne demandait qu'à être tranquillisée sur les bons rapports des deux époux : « La province ne serait pas supportable sans cela ».
Ces rapports n'étaient pas d'une tendresse vive et passionnée, mais nous avons vu qu'ils étaient convenables et même affectueux. Madame de Sévigné essaie de réchauffer cette froideur relative par ces paroles charmantes : « Conservez la foi de son cœur par la tendresse du vôtre. »
Quelles ont été les vraies pensées, les pensées intimes de madame de Grignan en matière de religion? Rien ne serait plus intéressant à savoir, rien n'est plus difficile à démêler. Mais comment s'expliquer ce jugement porté par Ninon et que madame de Sévigné rapporte en ces
termes : « Qu'elle est dangereuse cette Ninon! Elle trouve que votre frère a toute la simplicité de la colombe, il ressemble à sa mère ; c'est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison et qui n'est pas si sotte d'être dans cette docilité ». Et quelqu'un ayant voulu défendre sur ce point madame de Grignan devant Ninon, celle-ci le fit taire et « dit qu'elle en savait plus que lui ». Comment Ninon pouvait-elle se prononcer avec cette assurance? D'où savait-elle les opinions de madame de Grignan, si ce n'est peutêtre par les confidences du marquis de Sévigné, qui devait être sur ce point mieux informé que personne, peut-être même que sa mère? On peut croire que ce sont là des exagérations de salon; mais pourquoi madame de Sévigné les réfute-t-elle d'une manière si vague?
pourquoi madame de Grignan ne répondelle rien, du moins à ce qu'il semble, à une inculpation aussi hardie? Pas un mot d'allusion à ce point délicat dans les lettres suivantes. D'ordinaire, cependant, la mère et la fille se répondent chapitre par chapitre. Un détail aussi intéressant et aussi vif ne peut avoir été passé sous silence que par le désir de ne point s'expliquer. Et cependant madame de Grignan faisait ses dévotions, allait en retraite, et sa mère lui conseillait de ne pas se creuser l'esprit : « Les rêveries, dit-elle, sont quelquefois si noires qu'elles font mourir. »
Sans pouvoir décider jusqu'à quel point madame de Grignan était libre penseuse , nous savons certainement qu'elle avait un esprit fier et hardi qui allait droit au fond des choses et qui.
même dans les relations de la vie, appliquait des vues dignes de Machiavel, dans un style que madame de Sévigné déclarait « digne de Tacite ». C'est ainsi qu'en parlant de l'évêque de Marseille, qui fut la constante pierre d'achoppement que le comte de Grignan rencontra devant lui dans son gouvernement de Provence, elle disait : « Nous lui avons juré une amitié dont la dissimulation est le lien et notre intérêt le fondement. »
La bonne et charmante madame de Sévigné n'eût jamais trouvé d'elle-même un trait si acéré; mais elle déclare « qu'elle n'a jamais rien vu d'aussi beau ». Notre philosophe paraît aussi avoir soutenu cette opinion hardie :
« qu'il n'y a point d'ingratitude dans le monde », doctrine nouvelle à laquelle sa mère opposait la vieille doctrine,
TuQe étant à l'autre « comme Aristote à Descartes ».
Toute raisonneuse qu'elle était, on a déjà dit que la comtesse aimait à rire; malheureusement ses plaisanteries nous échappent la plupart du temps, et madame de Sévigné se contente d'y faire allusion sans les reproduire : « Il y a plaisir de vous envoyer des folies, vous y répondez délicieusement ». — « Je ne sais rien de si plaisant que ce que vous m'écrivez là-dessus; je l'ai lu à M. de la Rochefoucauld; il en a ri de tout son cœur. » — « M. de la Rochefoucauld est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines * : il y a plaisir à vous mander des bagatelles; vous y répondez très bien, on voudrait bien
1 . n s'agit de chanoines nègres qui chantaient la messe à l'état de nature.
aussi vous comprendre. » — « L'endroit où vous dites que M. de Grignan a deux côtes rompues l'a fait éclater *. » Elle disait encore plaisamment qu'elle devenait rouge quand elle pensait aux péchés des autres. On voudrait bien aussi comprendre la plaisanterie relative au cardinal Grimaldi : « Votre peinture du cardinal Grimaldi est excellente : cela mord; il est plaisant au dernier point et m'a fait bien rire. » Le genre d'esprit de madame de Grignan paraît avoir été quelquefois une sorte à^humour qui n'était pas tout à fait dans l'esprit de son siècle, quelque chose de dur, de fort et de hardi, comme lorsque, peignant la méchanceté de madame de Marans, « elle parle des punitions qu'elle aura
1. AUusioQ d'un goût douteux à la mort des deux première femmes de M. de Grignan.
dans Tenfer ». Madame de Sévigné n'a jamais de ces traits violents et cruels^ mais elle les trouve admirables chez sa fille, et elle les relève aussitôt et les corrige avec une grâce charmante :
« Mais savez-vous bien que vous irez avec elle? Vous continuerez à la haïr *.
Songez que vous serez toute Téternité ensemble, »
Bientôt la comtesse écrit à sa mère qu'elle a des langueurs et des malaises et que « de méchantes langues » interprètent ces symptômes comme des signes de grossesse. Madame de Sévigné se déclare du parti des médisants. Cependant sa fille va à Marseille et s'y fait conduire en litière, quoiqu'elle eût cou-
1. Dans une plus ancienne édition, on lit : c si vous continuez à la haïr », ce qui offre un sens plus clair.
tume de dire qu'elle n'aimait les litières que « quand elles étaient arrêtées ».
Elle écrit à sa mère une lettre sur Marseille, et celle-ci lui répond : « Jamais narration ne m'a tant amusée. » La voici en raccourci : « Vous avez été étourdie du bruit de tant de canons et du hou des galériens; vous y avez reçu des honneurs comme une reine, et moi plus que je ne vaux; je n'ai jamais vu une telle galanterie que de donner mon nom pour le mot de guerre. Je crois que Marseille vous aura paru beau; vous m'en avez fait une peinture extraordinaire qui ne déplaît pas; cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma curiosité ; je serais fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment 1 des hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes! Voilà ce
qu'on De \oit pas ici. > On devine par ce passage que madame de Grigoan avait été moins frappée de la beauté de la ville que de l'horreur du bagoe. Marseille lui avait paru ud enfer. 11 faut que la description ail été énergique pour que madame de Sévigoé en fût frappée à ce point.
L'n autre récit qu'on regrette de ue plus avoir est celui d'un monsieur qui, rendant visite à madame de Grignan, et voulant faire honneur à madame de Sévigné, dépeignait l'esprit de celle-ci comme « juste et carré, composé et étudié ». Cette contre-vérité fait beaucoup rire madame de Sévigné et avait aussi donné envie de rire à la comtesse :
« Je vous ai plainte de n'avoir personne à regarder ». On apprend par la même lettre que madame de Grignan dédai-
gnait un peu légèrement La Fontaine :
c'était un écrivain trop frivole pour elle; madame de Sévigné la relève assez vivement sur ce point. C'était d'ailleurs une sorte d'ingratitude envers celui qui lui avait dédié une de ses plus charmantes fables.
En même temps qu'elle écrivait à sa mère, elle écrivait aussi à son frère, et la lettre dont il est question (7 juin 1671) devait avoir pour sujet les folles amours, pour ne pas dire les grossières débauches du marquis. Madame de Sévigné avait averti sa fille, dans des termes d'une crudité extraordinaire, de la manière dont son fils avait passé la semaine sainte. 11 est probable que madame de Grignan, de son côté, ne se gênait pas beaucoup avec son frère ; car sa mère lui répond : « La lettre que vous
avez écrite à mon fils n'est pas fricassée dans la neige ; vraiment elle est fricassée dans du sel à pleines mains; depuis le premier mot jusqu'au dernier, elle est parfaite. »
Les lettres de madame de Grignan étaient peut-être un peu sèches; et sa mère se plaint souvent « de la haine qu'elle a pour les détails ». Il est un sujet cependant sur lequel madame la gouvernante, comme on l'appelait en Provence, n'était pas parcimonieuse de détails : c'est la description du château de Grignan et de son rôle de châtelaine ; rien ne répondait mieux à ses besoins et à ses idées de grandeur, A défaut de la cour, où elle eût voulu briller au pre-
mier rang, madame de Grignan se consolait par Téclat d'une existence quasi souveraine dans un palais magnifique; elle devait en parler d'abondance; et l'on sent encore l'écho de sa propre fierté et de son cœur glorieux dans le récit que madame de Sévigné lui en renvoie : « Vous me représentez, ditelle, un air de grandeur et de magnificence dont je suis enchantée... C'est un grand plaisir d'être, comme vous êtes, une véritable grande dame. »
D'une lettre à l'autre, il n'y a pas évidemment à chercher de transitions. Les sujets se succèdent selon le hasard de la plume. 11 s'agissait, par exemple, des lectures de madame de Grignan. C'était Pétrarque, c'était Tacite. Il paraît que soit à cause de ses nombreuses occupations, soit par goût naturel, madame de
Grignan ne lisait pas autant que sa mère et s'arrêtait souvent au milieu de sa lecture : « Si vous demeurez à la moitié de Tacite, je vous gronde; vous ferez tort à la majesté du sujet. » — « Auriez-vous été assez cruelle pour laisser Germanicus au milieu de ses conquêtes? » Enfin , résumant cette sorte de critique en un trait dernier, madame de Sévigné lui disait : « J'achève les livres et vous les commencez. » Sans lire autant que sa mère, madame de Grignan cependant se piquait de bel esprit, et elle proposait à sa mère d'en faire « commerce ». Celle-ci lui envoyait en conséquence des maximes et des sentences. Madame de Grignan en envoyait aussi quelques-unes de temps en temps. Elle moralisait à l'exemple de La Rochefoucauld. Elle remarquait, à
propos des inquiétudes suscitées par la pensée de l'avenir, que « notre inclination se change insensiblement et s'accommode à la nécessité ». Dans les Fragments cités plus haut des lettres à sa fille, elle disait à peu près dans le même sens : « Vous savez que je connais la richesse des privations; le bonheur de^ s'y accoutumer est le plus réel de la vie. » Elle disait à sa mère « qu'il faut avoir une robe selon le froid ». C'était une leçon indirecte et assez peu gracieuse à l'endroit de la faiblesse maternelle. Aussi cette mère sensible, tout en admirant en elle « un fonds de raison et de courage », refusait de s'appliquer cette maxime de haut stoïcisme, et elle disait tendrement et délicatement : « Je n'ai point de robe pour ce froid-là. »
Les plus légers incidents fournissaient
aux deux dames des pensées ingénieuses et des idées générales. Une erreur de date suggérait à madame de Grignan cette plaisanterie, que sa mère relevait et reprenait spirituellement en ces termes :
« Je suis de votre avis; c'est une légèreté de changer tous les jours : quand on se trouve bien des 21 ou 26, pourquoi changer? Ne suivez pas mon exemple et celui du monde corrompu qui suit le temps et change comme lui, » Nous voyons aussi que la mort du duc de Guise avait suggéré à madame de Grignan des réflexions que sa mère trouve « admirables ». Malheureusement nous ne savons pas en quoi elles consistaient.
Elle critiquait une maxime de La Rochefoucauld. Cette maxime condamnait ceux qui croient être sages en se privant de toute folie. La froide raison de
madame de Grignan ne comprenait pas qu'un grain de folie pût entrer dans la sagesse. Elle entendait cette pensée dans le sens d'une morale relâchée.
Madame de Sévigné, qui avait d'abord combattu l'opinion de sa fille, y revient ensuite : « Si on a voulu louer les fantaisies, c'est-à-dire les passions, l'exacte philosophie s'en offense. Épictète n'aurait pas été de son avis. » Il paraît que c'était bien là le sens vrai de la maxime ; car « M. de la Rochefoucauld l'a enlevée dans le sens relâché que votre philosophie condamne ». De son côté, la comtesse avait aussi ses maximes; elle parlait de l'espérance « d'une manière divine ». Elle insistait sans doute sur cette vérité que l'espérance est plus douce que la réalité; car elle signalait « le malheur du bonheur ».
Aux maximes se joignaient les comparaisons. Elle comparait la tranquillité dont on jouit à la campagne « au pain et à Teau », et les plaisirs du monde « aux ragoûts » ; mais elle craignait que cette comparaison ne fût « ridicule ».
Elle disait plaisamment que lorsqu'on est trop accablé par les bienfaits d'autrui, il n'y a qu'à se jeter bravement dans l'ingratitude : « C'est la vraie porte pour en sortir honnêtement quand on ne sait plus où donner de la tête *. »
Elle écrivait aussi des choses assez singulières sur sa beauté, qu'elle trouvait « inutile », et en concluait « qu'il vaut autant être grosse : c'est un amusement.
Voilà une belle raison! » Elle demandait à sa mère « si elle aimait toujours
i. Voir aussi 23 mars 1672 et 24 décembre 1673.
la vie », et madame de Sévigné répondait que, malgré les chagrins de la vie, « elle est encore plus dégoûtée de la mort ». En passant, un jugement sur Bajazet. Elle trouvait la pièce froide; c^est en retour de ce jugement que sa mère lui écrivait : « Je voudrais vous envoyer la Champmeslé pour échauffer la pièce. »
Madame de Grignan professait encore une philosophie forte et élevée à l'égard des grandeurs de la cour, peut-être un peu comme le renard de la fable. Elle attribuait à sa propre indifférence ce que madame de Se vigne attribue à la force de sa raison et de son esprit; mais celle-ci n'eût pas voulu que cette philosophie allât trop loin : « 11 faut un peu agir, disait-elle, afin que votre philosophie ne se tourne pas en paroles et
que vous puissiez revoir un pays (la cour) où les nues seront au-dessus de vous. » Madame de Sévigné fait souvent allusion à cette philosophie un peu trop stoïque que sa fille professait avec hauteur et peut-être aussi avec quelque dureté. Elle lui disait : « La morale chrétienne est un remède à tous les maux; mais je la veux chrétienne'^ elle est trop cruelle et trop inutile autrement. »
Cependant, toute philosophe qu'elle était, madame de Grignan semble avoir été quelquefois plus exigeante et plus rigoriste en matière de dogme que madame de Sévigné (si toutefois c'est à elle que s'adressaient les mots suivants) :
« Vous aurez peine à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins que d'un ordre du roi et de la sainte Écriture. » La philosophie s'alliait
chez madame de Grignan au bel esprit :
elle était de l'hôtel de Rambouillet plus encore que sa mère ; elle avait des scrupules de purisme qui nous étonnent et qu'elle lui communiquait. Par exemple, elle était choquée de ce terme de Nicole :
t enflure du coeur. On ne voit pas trop pourquoi ce mot déplaisait aux deux dames : car il a quelque chose de beau et de fort; mais on n'était pas loin du temps des précieuses.
Les lettres suivantes contenaient quelques plaisanteries dont la réponse nous donne le reflet. Madame de Grignan racontait que, pour se débarrasser d'un importun, pendant qu'elle voulait écrire, elle lui avait persuadé de faire la nesta et l'avait mis sous clé. Elle dépeignait les dames de Provence avec « leurs habits d'oripeaux » et faisait de leurs
figures un portrait peu flatteur : « Quels chiens de visages! lui écrit sa mère; je ne les ai jamais vus nulle part *. » Elle comparait M. de Chaulnes et M. de Lavardin au soleil et à la lune, dont l'un se lève quand Tautre se couche; et, quant à elle-même, « elle était toujours sur l'horizon », toujours en occupation et en représentation; et elle craignait que, lorsqu'elle voudrait se reposer, « il n'en fût plus temps! » Étant grosse, elle s'inquiétait de « la mode de Provence », qui était « de faire deux ou trois enfants » au lieu d'un. Elle contait une histoire merveilleuse d'un quasi-sorcier, nommé Auger, auquel, malgré toute sa philosophie, elle ne laissait pas de
1. Plaisanterie que madame de Sévigiié affectionne, par allusion au mot de Sganarelle dans le Médecin malgré lui : c J'ai vu ce visage quelque part. »
croire. Madame de Sévigné n'était pas trop rassurée sur Forigine de ces prodiges et craignait que « ces miracles du solitaire ne le conduisissent du milieu de son désert au milieu de l'enfer ».
Enfin, mêlant à tous ces bavardages des renseignements sur sa santé, elle décrivait « l'étonnement de ses entrailles sur la glace et le chocolat ». Elle recevait la visite de Coulanges ; et, quelque aimable qu'il fût, elle était bien aise de le voir partir : elle aimait mieux le voir s'en aller le lendemain que de demeurer avec lui toute sa vie : « Cette éternité vous fait peuri » Tous ces détails paraissaient puérils à madame de Grignan. Elle les appelait des fadaises. Pour sa mère, au contraire, ces fadaises étaient douces :
« Hélas I si vous les haïssez, vous n'avez qu'à brûler mes lettres. »
Nous avons vu que madame de Grîgnan était grosse; et, comme toutes les mères, elle attendait un fils. Autrement, elle serait « aussi attrapée que la senora qui mit au monde une fille ' ». L'enfant vint au monde. Madame de Grignan plaisante sur l'amour maternel : « Estce que Ton aime cela? » Elle décrivait l'enfant : il était blond, il avait de grands yeux. Quant au nez, il n'était pas encore dessiné : « Il restait entre la crainte et l'espérance ». Madame de Sévigné remarque que cela est plaisamment dit et que « cette incertitude est étrange ».
Les deux correspondantes continuent réciproquement de leur style et de leur plume. Il ne faut pas trop s'étonner de cette préoccupation de forme et de style