‹ Les lettres de Madame de GrignanChapitre 12 sur 12 · Allusion à un rondeau de Benserade · texte numérisé non relu

Allusion à un rondeau de Benserade

La philosophie el les affaires l'occupaient

tout entière. Elle philosophait sur la

vie, et avait sur la jeunesse et l'âge mûr

de ces pensées fortes et saisissantes qui

rappellent quelque peu une célèbre page

de Bossuel : « Vous dites des merveilles

en parlant de la fierté et de la confiance

de la jeunesse; il est vrai qu'on ne relève

le de Dieu et de son épée; on ne trouve

3n d'impossible; tout cède, tout fléchit,

ut est aisé... Mais, comme vous dites,

vient un temps où il faut changer de

y\e; on trouve qu'on a besoin de tout

monde; on a un procès, il faut soUi-

ter, il faut se familiariser, il faut vivre

lec les vivants. »

La philosophie pratique ne l'occupait is tout entière; il lui restait du temps Dur la métaphysique. Elle écrivait à tademoiseile Descartes une lettre toute

philosophique que son frère et sa mère admiraient à Tenvi. Voici ce que le marquis lui écrivait : « J'aimerais mieux avoir fait votre lettre à mademoiselle Descartes, je ne dis pas qu'un poème épique, mais que la moitié des œuvres de son oncle. Jamais Rohault, que vous citez, n'a parlé si clairement. » Madame de Sévigné joignait ses éloges à ceux de son fils : « Mon fils est ravi de votre lettre; savez-vous bien que je me mêle de l'admirer aussi? Je l'entends et je vous assure que je l'entends, et que je ne crois pas qu'on puisse mieux dire sur ce terrible sujet. » Quel était donc ce sujet?

Sans doute il était question de l'eucharistie et de l'explication que donnait Descartes de ce mystère. C'était un des points sur lesquels la nouvelle philosophie soulevait bien des scrupules. Les

scolastiques croyaient pouvoir, sur ce point, maintenir contre Descartes la doctrine aristotélique. Madame de Sévigaé disait avec un grand bou sens : « Mais ne faut-il point de miracle pour expliquer ce mystère selon la philosophie d'Aristole? S'il en faut un, il en faut un aussi à M. Descartes; et il y a plus de sens à ce qu'il dit jusqu'à ce qu'il en vienne à cet endroit qui finit tout.»

Madame de Grigoan avait craint un —ornent pour son mari que les profits I gouvernement d'Avignon ne lui fusnt enlevés; mais, après une interrup- )n de quelques années, on avait recomencé à en jouir. Madame de Grignan passait donc quelque temps en grande impe, et ses lettres reflétaient sa joie gueilleuse : « Quelle différence, ma lère comtesse, de la vie que vous faites

à Avignon, toute à la grande, toute brillante, toute dissipée, avec celle que nous faisons ici (aux Rochers), toute médiocre, toute simple, toute solitaire I . . . Je comprends que. Dieu vous ayant donné cette place... il n'y aurait pas de raison ni de sincérité à trouver que c'est la plus ridicule et la plus désagréable chose du monde. » — « J'aime passionnément vos lettres d'Avignon, je les lis et relis, elles réjouissent mon imagination et le silence de nos bois. Il me semble que j'y suis; je prends part à votre triomphe; je cause, j'entretiens votre compagnie, que je trouve d'un mérite et d'une noblesse que j'honore; je jouis enfin de votre bon soleil, des rivages charmants de votre beau Rhône, de la douceur de votre air ; mais je ne joue point à la bassette parce que je la

crains. » Venait ensuite un récit de procession dont voici l'écho : « Ah! la belle procession ! qu'elle est sainte ! qu'elle est noble! qu'elle est magnifique! que les démonstrations sont convenables! que tout l'extérieur y est bien mesuré en comparaison de vos profanations d'Aix avec ce Prince d'Amour et ces chevaux frust '. — Quelle différence! et que je comprends la beauté de cette marche mêlée d'une musique et d'un bruit mili- Sire! Ces parfums jetés si à propos, ette manière de vous saluer si belle et i respectueuse, la bonne mine de M. de Irignan, enfin tout me touche et me tialt dans cette cérémonie. »

Madame de Grignan, en racontant outes ces gloires, ne voulait point

t. Chevaux de carton.

cependant paraître trop enivrée et trop en contradiction avec sa philosophie habituelle, et elle risquait une maxime quelque peu douteuse en disant que « l'ostentation des personnes modestes n'offense point l'orgueil des autres ».

Une seule chose fâchait madame de Sévigné dans ces grandeurs d'apparat, c'était l'obligation officielle de communier souvent, que, par politique, madame de Grignan acceptait courageusement, mais que la dévotion vraiment chrétienne de sa mère, élevée par Arnauld et Port-Royal, ne pouvait admettre :

« J'avoue, ma chère enfant, qu'au milieu de tout ce grand bruit, la communion m'a surprise; il y a si peu que Pentecôte est passé ! Il faut croire que la place que vous tenez demande ces démonstrations. . .

Enfin, ma belle, vous savez mieux que

personne votre religion et vos devoirs :

c'est une grande science. »

De retour à Grignan, on y avait reçu la visite du duc de Chaulnes, nommé ambassadeur auprès du Saint-Père. Il était passé par Grignan en se rendant à Rome. On le reçut avec toute la splendeur du lieu : « Parlons du récit de la visite du bon duc de Chaulnes, de la réception toute magnifique, toute pleine d'amitié que vous lui avez faite, un grand air de maison, une bonne chère, deux tables, comme dans sa Bretagne, servies à une grande compagnie sans que la bise s'en soit mêlée... Je vois tout cela avec un plaisir que je ne puis vous représenter. Je souhaitais qu'on vous vît dans votre gloire, ou au moins votre gloire de campagne, et qu'il mangeât chez vous autre chose que notre

poularde et notre omelette au lard... Je trouve fort galant et fort enchanté ce dîner que vous avez fait trouver avec la baguette de Flame (le maître d'hôtel) à cette Arche de Noé que vous dépeignez si plaisamment ». Mais ce convive si magnifiquement traité ne se montra pas très aimable : « Vous m'étonnez...

Je vous assure que, pendant notre voyage, il était d'aussi bonne compagnie qu'i est possible; je ne le connais plus au portrait que vous faites... »

C'est peut-être pour cette raison que madame de Grignan, toujours plus rancunière que sa mère, eut beaucoup plus de peine à pardonner au duc de Chaulnes sa conduite dans l'affaire de la candidature de son frère à la députation de Bretagne. On avait compté sur lui pour pousser le marquis à la cour; mais, dans

rintervalle, il avait été nommé ambassadeur, avait eu mille affaires en tête; bref, il n'avait rien fait. Madame de Sévigné est obligée de le défendre contre sa fille, et elle le fait avec un sentiment d'équité qui lui fait grand honneur :

« Eh bien! soyez donc en colère contre M. de Chaulnes... Je fais M. de Grignan juge de ce que je dis, et je ne reçois le jugement tumultueux qui me paraît dans votre lettre que comme un effet de votre amitié. » La comtesse croyait que ce pardon était quelque chose de contraint, et que sa mère cachait son mécontentement sous la générosité. Mais madame de Sévigné se montre piquée de cette interprétation : « Je crois que vous vous souviendrez que l'ingratitude est ma bête d'aversion. Vous avez oublié tout cela, puisque vous avez cru voir quelque

chose de forcé dans ce que je vous disais : je le sentis, mais sauvez-moi du moins de la pensée que j'aie voulu me parer de celle générosité de province. »

Entre autres talents, la comtesse de Grignan parait avoir le don de peindre les personnes, d'en faire ressortir les ridicules. Les portraits devaient être vivants si l'on en juge par les reflets que nous en trouvons dans les lettres. Il s'agit d'un pédant, par exemple, qui a rappelé à madame de Sévigoé la comédie de Molière : « Vous me représentez fort plaisamment votre savantas; il me fait souvenir du docteur de la comédie, qui veut toujours parler... Vous parlez de

peinture : celle que vous faites de cet homme, pris et possédé de son savoir, qui ne se donne pas le temps de respirer, ni aux autres, et qui veut rentrer à toute force dans la conversation, ma chère enfant, cela est du Titien. » Dans une autre lettre, il s'agit d'une folle entichée de sa naissance, peinte sur le vif et qui réveille encore un souvenir de Molière :

« Je veux vous dire que votre dernière lettre est d'une gaieté, d'une vivacité, d'un currente calamo qui me charme...

Bon Dieu 1 avec quelle rapidité vous nous dépeignez cette femme!... C'est moi qui vous remercie d'avoir pris la peine de tout quitter pour venir impétueusement me redonner cette personne. Le plaisant caractère! toute pleine de sa bonne maison, qu'elle prend depuis le déluge et dont on voit qu'elle est uniquement

occupée; M. de SolenTille en grand volume; tous ses parenls, guelfes ou gibelins, amis ou ennemis, dont vous faites une page la plus plaisante du monde; ses rèTeries d*appeler le marquis de Noailles ses ennemis; elle croit parier des Allemands, et toutes les couronnes dont elle s*eutoure et s'enveloppe, ses étonnements en voyant votre teint naturel : elle vous trouve bien négligée de laisser voir la couleur des petites veines et de la chair qui le composent et elle trouve bien plus aimable son visage habillé, et vous trouve, comme vous dites, fort négligée et toute déshabillée, parce que vous montrez le visage que eu vous a donné. »

Dans cette même lettre qui devait être si amusante, madame de Grignan racontait aussi un voyage qu'elle avait fait en

Languedoc : « Vous avez vu M. de Baville, la terreur du Languedoc, vous y avez vu aussi M. de Broglio ». On s'intéresse à ces rencontres de noms; et Ton aime à se représenter la fille de madame de Sévigné conversant avec Tarrière-grandpère du gendre de madame de Staël.

Un autre récit piquant de la même lettre était celui d'un songe de madame de Grignan, dans lequel elle avait deviné, sans les avoir vus, les changements que son frère avait faits à sa propriété des Rochers : « J'ai été surprise de votre songe ; vous le croyez un mensonge parce que vous avez vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette porte ; cela vous fait rire, il n'y a rien de si vrai ; votre frère les fit tous couper (les arbres), je dis tous, il y a deux ans; il se pique de belle vue tout comme vous l'avez songé. »

Parmi les événements peu agréables de la vie de madame de Grignan, il fallait compter au premier rang les créanciers.

Une marchande arrivait exprès de Paris à Grignan pour réclamer son argent. Il a dû se passer là une scène digne de Molière, et qui eût pu servir de pendant à celle de M. Dimanche. Madame de Sévigné nous la reproduit d'après la lettre de sa fille : « Disons un mot de madame Reynié. Quelle furie! Ne crûtesvous point qu'elle était morte, et que son esprit et toutes ses paroles vous revenaient persécuter comme quand elle était en vie? Pour moi, j'aurais eu une frayeur extrême, et j aurais fait le signe de la croix ; mais je crains qu'il ne faille autre chose pour la chasser. Comment fait-on cent cinquante lieues pour demander de l'argent à quelqu'un qui

Di: MADAME DE GRIGNAN 239

meurt d'envie d'en donner et qui en envoie quand elle peut?... Vous faites bien cependant de ne pas la maltraiter, vous êtes toute raisonnable I mais comment vous serez-vous tirée de ses pattes, et des inondations de paroles, où on se trouve noyée, abîmée? »

Dans une des lettres suivantes, madame deGrignan continuait et contait l'histoire de madame Reynié de la manière la plus plaisante. Il fallait bien rire des créanciers puisqu'on ne pouvait échapper à leurs griffes : « La plaisante chose de quitter ainsi Paris, son mari, toutes ses affections, pour s'en aller trois ou quatre mois courir tout partout dans la Provence, demander de l'argent, n'en point recevoir, se fatiguer, s'en retourner, faire de la dépense et de plus gagner un rhumatisme 1 Car figurez-vous qu'elle a

S40 LBS LETTRES

de$ douleurs tout partout et tellement qu'à la fin TOUS en êtes défaite. »

Reyenons aux lectures de madame de Grignan, dont il n*a pas été depuis longtemps question entre les deux dames.

Une petite controTerse s'engage entre elles à propos des Provinciales. Madame de Grignan n'avait pas pour ce livre la même admiration que sa mère et son frère. Elle disait que « c'était toujours la même chose ». Sa mère relève ce jugement dédaigneux : « Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en courant, grapillant les endroits plaisants; mais ce n'est point cela quand on les lit à loisir ». La vérité est que madame de Grignan, malgré son esprit fort et pénétrant, n'aimait pas la lecture :

elle parcourait, elle commentait, elle grapillait, elle ne finissait point : « Que

je VOUS plains de n'aimer point à lire!

Car je vous avertis, ma chère, que vous n'aimez point à lire, et que votre fils tient cela de vous. » Madame de Grignan fut un peu piquée que sa mère lui eût reproché de n'avoir point lu les Provinciales et par représailles, elle lui reproche de n'avoir pas lu les Imaginaires^ comme si c'était la même chose!

« Raccommodons-nous, lui répond madame de Sévigné; il me semble que nous sommes un peu brouillées. J'ai dit que vous aviez lu superficiellement les Petites lettres; je m'en repens; elles sont belles et trop dignes de vous pour que vous ne les ayez pas toutes lues avec application.

Vous m'offensez aussi en croyant que je n'ai point lu les Imaginaires ; c'est moi qui vous les prêtai... Sur ces offenses mutuelles, nous pouvons nous embrasser. »

Madame de Sévigné a souvent loué sa fille de son talent de narratrice. Voici le résumé d'un de ces récits, qui émeut encore dans son abréviation, soit par la couleur que Técrivain y ajoute, soit par l'impression qui reste du récit primitif :

« J'ai beaucoup à répondre sur l'histoire tragique et surprenante du pauvre Lantier... Toutes les circonstances de cette mort conduisent à un étonnement particulier : ces périls renaissants où il était exposé, ce dernier siège de Mayence, où il était entré si romanesquement , le bonheur d'en être échappé, cette force de tempérament, cette conversation où il se moque de celle du doyen, ce rendezvous que M. de Noailles lui avait donné et où il manque par le trait de la main de Dieu qui le frappe dans la rue entre les bras de ses deux frères dont il était

aimé, au milieu de la joie qu'ils avaient de le revoir, toutes ces circonstances si touchantes et si marquées qu'encore que ce ne soit pas la première mort subite dont on ait entendu parler, on croit n'en avoir jamais entendu une si surprenante. » La peinture des funérailles et de l'étrange circonstance qui s'y fit voir n'est pas moins vive ni moins frappante : « Les grosses larmes sont tombées de mes yeux en me représentant le spectacle de ce pauvre doyen pénétré de douleur, le cœur saisi, disant la messe pour ce frère que voilà dans l'église tout vif encore, mais tout mort dans ce cercueil, qui saigne de tout côté. Ah! mon Dieu 1 quelle idée I Le sang coule-t-il d'un corps mort? Oui, puisque vous le dites. Voilà donc ce sang qui ne demande pas justice, mais une grande miséri-

corde. » Puis, passant du sévère au plaisant, madame de Sévigné demandait à sa fille de la part d'un ami, M. de Guébriac, une consultation sur les cours d'amour. Madame de Grignan renvoyait la réponse avec légendes à Tappui, due au prieur de Saint-Jean, très fort sur ces matières. « J'aurais perdu, si cette lettre eût été égarée, la plus belle instruction du monde sur cette cour d'amour, dont mon nouvel ami eût été au désespoir.

Sa curiosité sera pleinement satisfaite.

Ah! que cet Adhémar est joli! mais aussi qu'il est aimé I Sa maîtresse devait être bien affligée de le voir expirer en baisant sa main : je doute, comme vous qu'elle se soit faite monge (moine), je trouve toute cette relation fort jolie * :

1. Celte anecdote est le sujet d'un roman de Madame de Tencin : le Comte de Comminges,

c'est un petit morceau de Tancienae galanterie. »

L'ami Corbinelli, le maître de madame de Grignan, était passé de la philosophie à la dévotion. De cartésien il était devenu mystique et quasi quiétiste. Madame de Grignan en plaisantait et l'appelait « le mystique du diable ».

C'était une allusion aux abus du molinosîsmeet du faux mysticisme. Le marquis de Sévigné prenait en riant cette petite méchanceté; mais madame de Sévigné n'entendait pas raillerie sur ce point :

« Comment! mystique du diable, un homme qui ne songe qu'à détruire son empire, qui ne compte pour rien son chien de corps, qui souffre la pauvreté chrétiennement (vous direi philosophiquement) ! Il y a dans ces mots un air de plaisanterie qui fait rire d'abord et qui

pourrait surprendre des simples. Mais je résiste, comme vous voyez, et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de ma grand'mère et du bienheureux J. de la Croix. » Mais madame de Grignan ne se rendait pas; elle comparaît les mystiques aux faux-monnayeurs ; et sa mère cédait devant cette spirituelle comparaison : « Je trouve trop plaisant la comparaison que vous faites des mystiques avec les faux-monnayeurs; les uns, à force de s'alambiquer l'esprit, font des hérésies; les autres font de la fausse monnaie à force de souffler. »

Le peu de goût de madame de Grignan pour les Provinciales pouvait bien avoir pour cause la politique : car elle était politique en tout, même avec sa mère. Ainsi elle n'aimait pas les jésuites; mais sa position lui faisait une nécessité

de la réserve sur cette matière, si délicate alors; même par lettres, elle ne se livrait pas sur ce point. Madame de Sévigné s'en piquait et se montrait un peu agacée de cette conduite. On connaît la charmante anecdote sur la dispute de Boileau et d'un père jésuite chez M. de Lamoignon. Ce récit est un des chefsd'œuvre de madame de Sévigné, et elle espérait amuser beaucoup sa fille avec cette anecdote. Mais celle-ci ne rit que du bout des lèvres, ce qui lui attira la petite semonce suivante : « Vous me donnez envie de vous conter des folies, tant vous entrez bien dans celles que je vous mande ; mais vous riez trop timidement du distinguo ; qu'avez-vous à craindre? N'ont-ils pas (vos beauxfrères) assez de bénéfices? j'entends votre réponse : le crédit des autres (les

jésuites I va sur tout. Eh bien, je le veux ; mais faites au moins comme le père Gaillard, ou chez notre Toisin, où le récit fut trouvé plaisant au dernier point. »

On sait à quel point madame de Grignan admirait les lettres de sa mère.

Celle-ci pressentait bien qu'on les ferait imprimer un jour : « Vous tenez tellement mes lettres au-dessus de leur mérite que, si je n'étais fort assurée que vous ne les refeuilletterez ni ne les relirez jamais, je craindrais tout d'un coup de me voir imprimée par la trahison de nos amis. » Madame de Grignan avait dit à sa mère que ses lettres égalaient Voiture et Nicole. Elle est toute confuse de cette louange : « Voiture et Nicole! Bon Dieu, quels noms I Eh ! qu'est-ce que vous me dites, ma chère enfant? » C'était alors un grand éloge, qui, aujourd'hui, nous

paraît bien mince. Sans doute, madame de Sévigné est pour nous un bien autre écrivain que Voiture et Nicole; mais, si l'on se reporte au point de vue des admirations de ce temps-là, c'était, en effet, un très haut hommage. Ce que madame de Grignan voulait dire en réunissant ces deux noms, alors si illustres, c'est que les lettres de sa mère brillaient à la fois par l'agrément et la solidité. Voiture était alors pris pour le modèle de l'agrément et de la grâce, et Nicole pour un modèle de raison et de philosophie. Ce qui est vrai , c'est que madame de Sévigné a, de plus que Voiture, le naturel et la vérité, et une imagination bien plus fleurie et bien plus originale, et qu'elle a, de plus que Nicole, la profondeur et l'imprévu. Si l'on voulait reprendre la pensée de madame de Grignan, en choi-

sissant des noms plus dignes d'elle, on dirait qu'il y a en elle du La Fontaine et du Bossuet.

Madame de Grignan s'était amusée à raconter à sa mère, sous forme de roman, tout ce qui se passait dans son château, mais elle était restée en route et n'avait pas fini son histoire. Madame de Sévigné la relance et la presse sur ce sujet : « Mais, ma belle, par votre foi, pensez-vous qu'il n'y ait qu'à nous donner un premier tome du Roman de la Princesse^ de Clnfante^ du Premier Ministre, aussi joli que celui que nous avons vu, et puis de nous planter là? Je ne le souffrirai point. Je veux absolument savoir ce qu'est devenue cette bonne et juste résolution de la princesse \ j'ai bien peur qu'elle ne se soit évanouie par la nécessité des affaires, par le besoin qu'on a

du ministrey par le voyage précipité, par rimpossibilité de ramasser les feuilles de la sibylle, follement et témérairement jetées en l'air pendant dix ans... Il faut une suite à celte histoire. 11 faut que je sache aussi le succès du voyage de M. Prat auprès de Tamant forcené de la princesse Truelle. Je voudrais bien savoir qui étaient ces confidents du premier ministre et de la favorite qui recevaient les courriers. » Il est assez facile de rétablir les noms de cette histoire. La princesse, c'est madame de Grignan; l'infante, c'est Pauline ; le premier ministre, c'est l'intendant (Anfossi); la favorite, c'est Montgobert, et l'amant de la princesse Truelle , c'est le chevalier de Grignan, qui aimait tant à bâtir. On ne voit point que madame de Grignan ait donné suite à cette fantaisie.

11 nous reste, pour compléter cette étude, à consulter les Lettres inédites * publiées, il y a quelques années, par M. Capmas. Ces lettres ont été une surprise charmante pour les amis de madame de Sévigné. Un aussi grand nombre de fragments inconnus et considérables, des lettres entières, et, parmi elles, la dernière de toutes; enfin, une infinité de

1. Ces lettres, sans faire partie de la collection des Grands Écrivains (Hachette), ont été cependant imprimées dans le même texte, à la suite des 14 volumes de madame de Sévigné de cette collection.

leçons nouvelles éclaîrcissant des passages obscurs ou incompréhensibles, c'est là une trouvaille dont on ne saurait trop apprécier le prix. Les dédaigneux diront que nous avions bien assez de lettres comme cela, et qu'une ou deux de plus ne serait pas une affaire. Mais madame de Sévigné, pour ceux qui la goûtent, n'est pas seulement un auteur, c'est une amie; on n'en a jamais assez, jamais trop. Représentez-vous une personne distinguée que vous avez aimée, dont la conversation vous amusait et vous réjouissait, et que vous avez perdue ; imaginez que, par un prodige, elle vous soit rendue pendant quelque temps, que vous puissiez jouir encore auprès d'elle de quelques fragments de conversation, de quelque rayon de son esprit, du son de sa voix, que ne donneriez-vous pas

pour une telle fortune 1 Telle est l'impression produite par cette publication inattendue. Plus tard, lorsqu'elle aura été incorporée à la Correspondance générale, cette impression s'évanouira; mais on aura alors l'avantage d'un texte plus complet et plus exact. En attendant, c'est un supplément où nous puisons à notre tour pour enrichir notre travail.

Nous remontons donc à l'année 1672, très peu après le départ de madame de Grignan pour la Provence. Nous voyons qu'elle craignait un peu l'indiscrétion de sa mère et lui recommandait le secret sur tout ce qu'elle lui dirait dans ses lettres : « Ce que vous me mandez sur le secret est si précisément ce que j'ai toujours senti pour vous, que je n'aurais qu'à vous dire les mêmes paroles. Ne craignez jamais que l'amitié, au lieu de la haine.

m'empêche de garder ce que vous me direz. » Parmi ces affaires dont madame de Grignan parlait en toute confiance, on sait que l'une des premières fut la querelle avec Févêque de Marseille. Elle ne

tarissait pas sur ce personnage : « Ce que vous me dites sur ce qui le fait parler selon ses désirs et selon ses desseins, sans faire aucune attention ni sur la vérité, ni sur la vraisemblance, est très bien observé. »

L'année suivante (1674), il est question d'un voyage de madame de Grignan à Paris ; mais celle-ci craignait de gêner sa mère (et peut-être aussi de se gêner elle-même) en s'établissant chez elle, en lui prenant ses chambres. C'est ce qu'elle lui écrivait et ce qui lui attirait la riposte suivante :

« Ma bonne, je suis en colère contre vous.

Comment avez-vous la cruauté de me

dire, connaissant mon cœur comme vous faites, que vous m'incommoderez chez moi, que vous me prendrez mes chambres, que vous me romprez la tête. Allez, vous devriez être honteuse! » Déjà commençaient, à cette époque, les embarras d'argent, les inquiétudes de madame de Se vigne à ce sujet et son admiration pour rhabileté et la fermeté de sa fille dans ces embarras : « Le bien bon approuve tout ce que vous avez résolu pour contenter ce diable de Jabac. Que peut-on faire dans ces ridicules occasions? Nous vous admirons de payer si bien vos intérêts et de vivre comme vous faites. »

Pendant son séjour à Paris, la comtesse avait été en froid avec madame de C4OUlanges, qu'elle trouvait médisante; il est probable qu'elle avait écrit que madame de Coulanges et elle s'étaient coupé la

gorge ensemble, car madame de Sévigné répond : « Vous me parliez l'autre jour de gorge coupée, elle ne Ta été qu'autant que vous Tavez voulu, et même je vous assure qu'il a été question, depuis quelque temps, de parler de vous. Elle fit au delà de tout ce qu'on peut souhaiter de bon et d'à-propos, et si naturelle, que nulle de vos amies ne pourrait mieux faire. »

Madame de Sévigné pliait devant le caractère plus fort et plus énergique de sa fille. Elle désirait la faire rester à Paris ; mais elle craignait de lui parler en face ; elle lui écrivait (pendant que celle-ci était à Livry) ce qu'elle n'osait dire :

(( Mes lettres sont plus nombreuses que mes paroles. Je m'explique mal de bouche quand mon cœur est si touché... Je crains vos éclats; je ne puis les soutenir... Je suis muette et saisie. » Cette fois, madame

de Sévîgné l'emporta, et elle garda sa fille un an de plus. De retour à Grignan, les détails familiers de la vie remplissent de nouveau les lettres. Ce sont des chemises qu'on a commandées à Paris et qui ne viennent pas, c'est un cuisinier que l'on demande et dont on n'a plus besoin aussitôt qu'il est en route, ce sont des visites inattendues qu'il faut recevoir sans être préparée : « On ne peut être plus étonnée que je ne le suis de vous voir avec monsieur et madame de Mesme. J'ai cru que vous vous trompiez et que c'était à Livry que vous alliez les recevoir.

Auront-ils trouvé votre château d'assez grand air? Vous m'étonnez de votre souper sans cuisinier et de votre musique sans musicien. » Madame de Grignan avait un maître d'hôtel honnête, mais dépensier, et elle disait « qu'elle aimerait

mieux une infidélité pleine d'économie qu'une sotte fidélité ».

Madame de Grignan s'impatientait des incohérences que la distance des lieux et du temps amenait dans les conversations par lettres; madame de Sévigné, au contraire, voulait qu'on en prît son parti; autrement, on n'aurait rien à se dire, et la correspondance serait impossible. Là comme ailleurs se manifeste la contradiction des deux humeurs : madame de Grignan, positive et exacte, s'ennuie des questions qui ne servent à rien, des réponses qui ont perdu leur à- propos; sa mère, vivant plus par l'imagination, s'abandonne au plaisir de causer, sans se soucier ni de l'à-propos, ni de l'événement : « Il ne faut point s'embarrasser du contretemps de nos réponses... C'est un chagrin qui est

attaché à celui de Téloigûement; il faut s'y soumettre ». L'un de ces contretemps était la maladie : c'est ce qui arrivait à ce moment même au jeune marquis de Grignan : « Vous pouvez penser, ma bonne, quelle nouvelle pour moi que de vous savoir à Saint-Andéol avec votre petit garçon malade, une grosse fièvre et tous les signes de la petite vérole ou de la rougeole. C'est une chose terrible que l'éloignement : je reçois votre lettre; il y a huit jours qu'elle est écrite, de sorte que tout est changé de face; tout est bien ou mal. C'est comme le tonnerre : quand nous entendons le bruit, le coup est donné. »

Madame de Grignan avait écrit à sa mère qu elle voudrait être oiseau pour aller aux Rochers : « Vous me parlez de voler un peu dans les airs, comme

un oiseau; la jolie chose! Je suis persuadée que M. de Grignan voudrait vous permettre de passer quelques semaines aux Rochers. Je n'oserais vous présenter une pareille vision, de la taille dont je suis. » Une autre vision lion moins plaisante est celle dont s'avise madame de Grignan à propos de la naissance d'une fille chez le comte de Guitaut; celui-ci en avait d^jà sept, et madame de Sévigné appelait celle-ci leur « centième fille ».

On devine le genre de plaisanterie de madame de Grignan, à laquelle sa mère fait allusion dans la phrase suivante :

« Votre vision de la bassette est fort plaisante. Enfin ils joueront tous leurs biens sur cette même carte : ils sont piqués. Ne serait-il pas plus agréable et plus sage de quitter tout à fait le jeu?

Vous employez bien mieux votre temps

à cultiver l'esprit de votre petit garçon. »

Madame de Grignan exerçait son fils à écrire des lettres, et elle y mettait une certaine méthode : « Il n'y a rien de si bon que «e que vous faites pour lui donner Tenvie d'écrire; vous lui faites penser l'un après l'autre et le conduisez à faire une lettre qui lui est entièrement inutile quand elle est faite d'une autre façon. » Dans une autre lettre, madame de Grignan avait raconté une assez vilaine histoire. Madame de Sévigné y fait allusion et la reproduit sans grande façon : « La vilaine bête! Mais de quoi s'avise-t-elle de vous apporter son cœur sur ses lèvres et de venir de quinze lieues loin pour rendre tripes et boyaux en votre présence? »

Malgré la raideur de son caractère, madame de Grignan trouvait quelquefois

des expressions touchantes, quoique un peu recherchées, pour rendre l'affection qu'elle a pour sa mère : « Vous dites que vous aimez votre cœur de voir la façon dont il m'aime; vraiment, c'est de cela principalement que je l'aime aussi. »

Peut-être est-ce encore un mot de madame de Grignan que sa mère reprend lorsqu'elle lui écrit : « Je vous conjure de m'aimer toujours comme une fille n'a jamais aimé sa mère; car cela est vrai et je suis étonnée d'avoir été destinée au plaisir et au bonheur de jouir de ce prodige. » A propos de cet amour filial si rare, madame de Grignan avait eu à subir la sotte comparaison d'un certain abbé Charrier, qui s'était mis au même ton qu'elle en disant qu'il était pour son père ce qu'elle était pour sa mère. Ce rapprochement ridicule et prétentieux.

soutenu du reste par un ton de province, avait dû agacer la grande dame et la fine Parisienne. Elle n'avait pu s'empêcher de le marquer. Sa mère nous résume sa letlre en ces termes : « Commençons, ma chère bonne, par l'abbé Charrier. Je l'ai trouvé toul comme vous, ridiculement et orgueilleusement sensible à une chose qui, quand vous l'auriez dite, il n'y a rien au monde de si naturel. Ces doubles, ces conformités, ces surprises en entendant nommer ce qui vous tient le plus au cœur, et voir entrer un grand benêt aussi sot que son père, une madame de Grignan sauvage à simple tonsure, je vous avoue que je trouverais tout cela insupportable si j'étais à votre place...

et le ton de mon pauvre abbé est un peu d'une éducation de province. »

Madame de Grignan lisait saint Au-

gustin, et cette lecture lui suggérait des réflexions philosophiques et religieuses :

(( J'aime tout ce que vous me dites de Dieu, de votre cœur, de saint Augustin. Je relirai ce livre à votre retour; je Tai vu au courant. » Dans une autre lettre, madame de Grignan racontait la malheureuse aventure d'un nommé La Chau, noyé dans le Rhône pendant que son frère est sauvé. Elle avait attribué ces rencontres à la Providence, comme le fait d'ordinaire madame de Sévigné, qui en était heureuse et l'en félicitait. Puis, on bâtissait à Grignan, et la comtesse en plaisantait : « Mon Dieu, que vous étiez plaisante l'autre jour en me parlant du bâtiment de l'archevêque et de ce vieux mur qui dit : Ma compagne fidèle tombe; tombons avec elle ». On était toujours accablé de charges; et madame

de Sévigné admirait sa fille : « Votre rôle est héroïque et d'un cothurne qui passe mes forces ». Madame de Grignan modifiait la maxime de TÉvangile en disant « qu'à chaque jour et à chaque heure suffit son mal (c'est ce que vous y ajoutez) )>. Cependant on riait et on s'amusait, malgré tout. On faisait des bouts-rimés; et le marquis de Sévigné se mettait lui-même de la partie. Il en envoyait un des Rochers, dans lequel il avait souhaité à Pauline un prince qui l'épousât, comme avait fait Énée dans la caverne avec Didon. L'allusion parut sans doute trop légère, car madame de Grignan ne se montra pas charmée de ce bout-rimé : « Mon fils est toujours fâché du mépris que vous avez fait de la caverne d'Énée ». En même temps, on s'occupait de dévotion, et madame de

Grîgnan s'amusait à changer ses prières pour y trouver plus de variété : « J'approuve fort que vous laissiez là vos vieilles oraisons qui ne sont plus à la mode. Il faut tâcher de trouver mieux ».

La correspondance de madame de Grignan finit par le récit d'un danger couru sur le Rhône en revenant de Paris à Grignan : « Mon Dieu! ma chère bonne, quelle pensée que celle de ce Rhône que vous combattez, qui vous gourmande, qui vous jette où il veut! Ces barques, ces cordages, ces chevaux qui vous abîment en un instant s'ils eussent fait un pas! Ah! mon Dieu! tout cela fait mal. » C'était le dernier voyage de la comtesse; et il nous rappelle les accidents du premier. La correspondance finit comme elle avait commencé. Quelques jours plus tard, madame de Sévigné

annonçait à son tour son départ pour Grignan, d'où elle ne devait pas revenir.

M. Capmas a retrouvé cette lettre, la dernière que madame de Sévigné ait écrite, et par là si intéressante pour nous; mais elle ne contient rien de madame de Grignan. On voudrait finir sur quelques pages d'elle. Mais ces dames, qui n'ont pas prévu notre curiosité, n'ont rien fait pour la satisfaire; et plus semblable à la vie qu'au roman, la correspondance coupe court et finit sans dénouement.

La restitution des lettres de madame de Grignan, que nous avons essayée dans cette étude, nous permet de démêler avec clarté le caractère et l'esprit de cette remarquable personne; nous n'avons qu'à rassembler les traits épars dans les analyses précédentes.

Madame de Grignan, comme le disait sa

mère, était une vraie grande dame; elle avait l'âme forte et fière, et elle était possédée au plus haut degré de l'amour des grandeurs. Elle partagea toujours avec son mari le souci des affaires, et ressentit, aussi vivement et plus vivement que lui, les animosités dont il fut l'objet; elle ressentit aussi, profondément et sans se plaindre, l'oubli et l'indifférence de la cour, aspirant à se rapprocher du soleil sans y avoir jamais réussi. Ce goût de la grandeur ruina ses affaires. Elle recevait avec magnificence, tenait table ouverte; et quand elle se disait seule à Grignan, elle entretenait encore une centaine de personnes. Elle jouait par gloire et perdait toujours.

Aussi passa-t-elle sa vie dans les embar ras d'argent bien humiliants pour un cœur bien placé; toute dépensière qu'elle

t70 LES LETTRES

était, elle était en même temps bonne administratrice ; elle savait tirer parti de ses propriétés. Grande par les dehors, elle Tétait aussi par Pâme : c'était une personne Traie, comme le disait sa mère; mais ce n'était pas une personne tendre. Elle eut le sentiment yif et profond de Famour extraordinaire que sa mère avait pour elle ; elle souffrait profondement de ne pouvoir y répondre.

Cet amour Taccablait; et sa propre sécheresse semblait grandir en proportion de la tendresse passionnée d'une mère idolâtre. Puis elle avait des repentirs soudains et des bouffées de tendresse qui paraissaient venir du remords plus que du sentiment. Elle aima modérément ses enfants, et convenablement son mari, paraît avoir eu quelque amitié pour son frère, mais en général élait

DE MADAME DE GRIGNAN 27i

peu vive pour tout ce qui dépendait de la sensibilité. Son esprit était haut et ferme; elle pensait plus qu'elle ne croyait. On ne saurait dire jusqu'où elle a poussé la liberté de l'esprit, mais elle n'était pas de celles qui croient avec simplicité. Elle ne se faisait point faute de mêler la politique et la dévotion; même avec sa mère, elle ne s'expliquait pas avec liberté sur les jésuites, et elle eût choqué Arnauld par ses fréquentes communions. Elle affectait d'être cartésienne ; et Ton doit supposer qu'elle s'y connaissait, puisque Corbinelli l'estimait très haut. Avec tous ces aspects si sévères, elle avait un fonds de gaieté qui tenait de race et qui éclatait tout à coup en fusées légères et en saillies passablement salées ; car le sel est le trait de son style que sa mère estime le plus. Ce

style était ferme et précis, mais froid; il avait du trait et de la profondeur, non sans quelque affectation. Elle luttait quelquefois de misanthropie avec La Rochefoucauld, et de nos jours, elle eût grossi le camp de nos dames pessimistes.

Tout cet ensemble compose, à ce qu'il semble, une personne d'une vive originalité, et qui, sans inspirer la même sympathie que sa charmante mère, impose cependant une sorte d'admiration et de déférence pour un si rare mélange de qualités et dignes encore de la brillante famille des Chantai et des Rabutin. Les partisans de l'atavisme et de l'hérédité auront fort à démêler dans cette étonnante famille, où la grand'mère était une sainte, le père un duelliste, la mère une adorable païenne et un écrivain de génie, la fille un philo-

sophe, le fils un enfant charmant, et qui compte enfin parmi ses proches, Bussy, un libertin fanfaron, écrivain galant et l'un des bons juges de son temps en matière de goût. Qui expliquera comment tous ces traits divers et opposés, ces originalités si vives et si' contraires, viennent d'une même souche, ou de deux seulement? 11 y a là hérédité de génie et d'esprit, cela n'est pas douteux; mais une telle hérédité, quand elle amène de telles différenes, est encore une création.

Page 1