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Tous ces traits accumulés répondent très bien à l'idée que Ton se fait de la grande dame, femme de tête, habile aux affaires, propre au gouvernement, connaissant les hommes et sachant user avec eux d'insinuation et d'adresse, un peu irrésolue par l'abondance des idées ; mais, après tout, ayant toujours une conduite ferme et suivie. Ajoutez-y le revers de la médaille : peu de tendresse, si ce n'est par élans subits ; point de grâce, de l'esprit par saillies, mais une certaine sécheresse; peu de religion, une philosophie froide et raisonneuse; dépensière et magnifique, et en cela seulement entraînée par la passion plus que par la raison, mais la passion de la grandeur plus que de la jouissance; au résumé, une femme de haut mérite, mais non pas égale à sa mère, car celle-ci a poussé jusqu'au génie
les qualités propres à la femme et a pu les répandre en abondance dans une œuvre de femme, tandis que madame de Grignan, pour donner sa mesure, aurait dû avoir un plus vaste théâtre et être appelée comme madame de Maîntenon ou la princesse des Ursins, au maniement des grandes affaires, au gouvernement d'un État.
C'est probablement la disproportion de ses facultés et de son rôle qui la troublait et l'attristait. La correspondance, qui était le tout pour sa mère, n'était pour elle qu'un accessoire et peut-être un poids. Aussi revenait-elle sans cesse sur la pauvreté et la médiocrité de ses lettres; elle les trouvait « insipides et sottes ». Sa mère lui répond : « Voilà deux mots qui n'ont jamais été faits pour vous. Vous n'avez qu'à penser et à dire :
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Tout est nouveau, tout est brillant, et d'un tour noble et agréable ». Tout en dépréciant ses propres lettres, elle avait des traits mordants pour caractériser celles des autres. Par exemple, elle disait que, dans les lettres de la princesse de Vaudemont, « tout était Brébeuf », c'està-dire déclamatoire et emphatique, bien que la personne ne le fût pas : « Ab!
que la vision de Brébeuf est plaisante C'est justement cela : Tout est Brébeuf Celte application frappe l'imagination elle est juste et digne de vous. Il est vrai qu'il y a des gens dont le style est si différent qu'on ne les saurait reconnaître. »
Madame de Grignan annonce à sa mère qu'elle viendra bientôt à Paris :
c'est un grand sujet de joie; mais elle aimait à gâter ses joies, et, avant d'en
jouir, elle en voyait la fin. La marquise lui reproche cet excès de philosophie :
« Vous êtes si philosophe, ma très chère enfant, qu'il n'y a pas moyen de se réjouir avec vous ; vous anticipez sur vos espérances et vous passez par-dessus la possession de ce qu'on désire pour y voir la séparation ».
Il semble même que madame de Grignan se fît un système de mêler à ses plaisirs des réflexions sérieuses « sur le mensonge éternel de nos projets ». Elle appelait cela « se laisser obscurcir », dans la crainte d'un accident imprévu, « si la joie était toute pure et brillante ».
Cette tournure d'esprit, qui rendait madame de Grignan mécontente des choses, contribuait sans doute à la rendre aussi, comme nous l'avons vu.
mécontente d'elle-même. Elle se voyait en noir et se j ugeait sévèrement par excès
d'idéal : « Vous êtes bien injuste dans le jugement que vous faites de vous ; vous dites que, d'abord on vous croit assez aimable, et qu'en vous connaissant davantage on ne vous aime plus; c'est précisément le contraire. D'abord, on vous craint; vous avez un air assez dédaigneux, on n'espère point être de vos amis ; quand on vous connaît, on vous adore et on s'attache entièrement à vous; si quelqu'un paraît vous quitter, c'est parce qu'on vous aime et qu'on est au désespoir de ne pas être aimé autant qu'on voudrait ». Dans le fait, y a-t-il un vrai désaccord entre ce portrait et celui que madame de Grignan faisait d'elle-même?
11 nous semble que non. Ce charme qu'on trouvait d'abord dans son amitié, et ce
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refroidissement qui venait ensuite, parce qu'on n'était pas assez aimé, n'est-ce pas là, précisément, ce que disait la fière comtesse lorsqu'elle avouait que d'abord on la trouvait assez aimable, et qu'ensuite on ne l'aimait plus? Il est vrai que madame de Sévigné ajoutait un nouveau trait :
c'est que ce n'étail pas tout d'abord que l'on trouvait sa fille aimable ; son abord était plutôt dédaigneux. Ainsi, elle commençait par la froideur : quand on avait brisé cette première glace, on trouvait un fond qui faisait désirer d'entrer dans son amitié, c'est le moment où elle était aimable ; mais si l'on voulait aller plus avant on rencontrait une nouvelle barrière de glace semblable à la première, et on se retirait. En un mot, malgré son esprit, malgré sa beauté, malgré la force de son caractère, il y
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avait en elle un froid qui éloignait la sympathie. Elle le savait, elle en souffrait, et elle le disait avec cette clairvoyance que donne la supériorité de l'esprit.
A propos de ces refroidissements qui se produisent de temps en temps et quelquefois pour toujours dans les affections, madame de Grignan disait que l'amitié était un vieux carrosse où il y a toujours quelque chose à refaire. Madame de Sévigné exprimait son étonnement de cette pensée : « Je croyais tout le contraire, et que ce fût pour l'autre (l'amour) que ces dégingandements fussent réservés. » Ces plaintes de madame de Grignan sur les relâchements de l'amitié pouvaient se rapporter soit à sa dame de compagnie Mongobert, soit à un voisin et ami, M. de Lagarde. Pour la première, nombre de lettres sont rem-
plies d'allusions à ses jalousies et à ses froideurs. Madame de Sévigné, indulgente et voyant dans les cœurs, attribuait ces petites sécheresses à un excès d'attachement qui ne se trouvait pas satisfait.
Elle conseillait d'aller droit à la source du mal par une explication franche et cordiale. Madame de Grignan y répugnait, toujours par la même cause, le défaut d'expansion. Il semble cependant que cette explication ait eu lieu et qu'elle ait eu le résultat que madame de Sévigné avait prédit, car elle écrit : « Que ditesvous, ma chère enfant, de l'esprit de Mongobert? ou plutôt de son cœur?
N'est-ce pas cela dont je vous répondais?
Je connaissais le fond; il était caché sous des épines, sous des chagrins, sous des visions; et tout cela était de l'amitié, de l'attachement et de la jalousie. Vous
voyez qu'il oe faut pas juger sur les apparences. » Madaîc* d«* Sévigné en jugeait de même du r •oi'*' cernent de M. de Lagarde, dont madame de Grignan se plaignait également et qu'elle décrivait en traits précis et fins : « Voici le portrait que vous en faites vous-même : un retranchement parfait de toutes sortes de liaùonsy de communications et de sentimentSj » froideur d'autant plus dangereuse c( qu'elle est cachée sous des fleurs, et couverte de beaucoup de paroles de bienséance. Ah la belle amitié! la belle amitié I... Tout cela changera quand le moment sera venu. »
' ^; 'la
Ici la correspondance s'arrête pendant
quatre années (1680-1684); elle reprend
de 1684 à 1685 par suite du voyage de
madame de Sévîgné aux Rochers. Cette
fois, les rôles sont renversés. C'est
madame de Sévigné qui est en province;
c'est madame de Grignan qui reste à
Paris, et qui donne par conséquent les
nouvelles du grand monde et de la cour;
elle lui parlait en particulier de la haute
situation de madame de Maintenon :
« Vous m'avez fait bien plaisir de me
parler de Versailles ; la place de madame de Maintenon est unique dans le monde; il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais (de semblable?) » En même temps, madame de Grignan écrivait aussi des choses tristes et tendres sur leur nouvelle séparation. Elle avait souffert en voyant la chambre de sa mère toute grande ouverte : « Pourquoi vous allezvous blesser à Tépée de voir ma chambre ouverte? Qui est-ce qui vous pousse dans ce pays désert? » Elle trouvait pour sa mère une parole vraiment charmante, et qui nous prouve que son humeur s'était adoucie pendant ce long commerce de quatre ans : c'est « qu'elle la regrettait comme on regrette la santé w, c'est-àdire « comme le plaisir des autres plaisirs », comme un bien exquis qu'on n'apprécie jamais mieux que quand on en est
privé. Elle communiquait à sa mère une nouvelle de famille : c'est que mademoiselle de Grignan, la fille de son mari, était venue se réfugier au couvent de Gif sans en avertir personne : « J'en suis, lui dit sa mère, plus fâchée que surprise; elle nous portait tous sur ses épaules; tous nos discours lui déplaisaient. »
Autres nouvelles : il fallait rebâtir Grignan. « Quelle dépense hors de saison !
Il vous arrive des sortes de malheurs qui ne sont faits que pour vous. » Elle avait été à Gif voir mademoiselle de Grignan ; celle-ci avait été malade. Pomponne avait une abbaye. Une autre nouvelle était le mariage de mademoiselle d'Alezac avec M. de Polignac. Madame de Grignan en parlait à sa mère d'une manière agréable et piquante : « L'état dans lequel vous me représentez mademoiselle d'Alezac
est trop charmant : c'est une petite pointe de vin qui réveille et réjouit toute une âme ; il ne faut pas s'étonner si elle en a une présentement... Je suis persuadée que M. de Polignac en a deux. »
Le précepteur du marquis de Grignan, M. du Plessis, était tombé dans la pièce d'eau du bon abbé à Livry, problableraent sans grand danger, madame de Grignan plaisantait sur cette chute, et sa mère lui renvoie sa plaisanterie en ces termes : « Le bon abbé remercie M. du Plessis de l'honneur qu'il a fait à son canal; cela lui paraît un coup de partie pour cette pièce d'eau; après cette espèce de naufrage, la sécheresse, la bourbe, les grenouilles feront tout ce qu'il leur plaira; nous serons toujours un canal où M. du Plessis a pensé se noyer. » Autre histoire qui faisait allusion à un scandale du
temps : « Vous me contez trop plaisamment l'histoire de M. de Villequier et de sa belle-mère; elle ne doit pas être une Phèdre pour lui. Si vous aviez relu cet endroit, vous comprendriez bien de quelle façon je l'ai compris en le lisant; il y a quelque chose de l'histoire de Joconde, et cette longue attention qui ennuie la femme de chambre est une chose admirable *. »
Puis il devait y avoir chez madame de Grignan un souper qu'elle donnait à ses amies. « Mais votre souper d'hier au soir, ma fille, il me semble qu'il était fort beau, fort bien servi; je m'y trouvai avec la fleur de mes amies: je serais bien fâchée que la colique de madame de Lamoignon l'eût empêchée d'y venir; M. de Coulanges
\ . Voir, pour le détail, t. VII, p. 320, notes 4 et 5.
m'en a fait part; mais non : tout a été parfait, et on a chanté : Gaudeamus^ mes frères ». Madame de Sévigné voyait le souper par avance; dans la lettre suivante, elle résume ainsi le récit que sa fille lui en a fait. Elle faisait parler les convives et madame de Sévigné les reconnaissait. « Vous me marquez si bien les divers tons de ceux qui m'ont souhaitée dans ma chambre que je les ai tous reconnus. J'ai été triste de n'être point à ce souper pour vous faire les honneurs de mes appartements; la compagnie était bonne et gaie et le repas excellent. »
Voici encore une anecdote que madame de Grignan avait contée tout gaiment, et dont nous n'avons plus que l'obscur résumé. « Mon Dieu! la plaisante histoire, et plaisamment contée que celle de Bouquet. Quelle confusion à l'an-
cienne maison des Bouquet. La bouquetière Glycère n'en est-elle point offensée?
Je vous avoue que je n'eusse point imaginé une telle aventure. Cette personne et ce pauvre innocent qui ne savait pas Veau troublée : ce qui me ravit, c'est la récidive; mais ces grands frères sont bien importuns avec leurs grandes épées, dites-moi comment ils ont pu surprendre une promesse. » Évidemment il s'agit de quelque aventure semblable à celle du mariage forcé : mais combien le récit primitif devait-il être plus vif et plus amusant que cet obscur écho. Après la comédie, la tragédie :
« L'histoire de cet abbé roué est affreux; il était de forte bonne maison, demandez à Corbinelli ; c'eût été une belle lumière de l'Église; huit jours sous terre, la tête en bas! Ah! j'étouffe; mais peut-on
être huit jours sans manger? Il y a d'étranges étoiles. » Madame de Grîgnan allait à Livry pendant que madame de Sévigné était aux Rochers, De là des souvenirs qui touchaient la pauvre mère : « Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry; Livry et vous, en vérité, c'est trop. » Ce séjour rappelait à madame de Grignan sa jeunesse et la disposait à des pensées mélancoliques. «Je vous défends de parler de votre jeunesse comme d'une chose perdue ; laissez-moi ce discours. »
Elle avait appris de sa mère à aimer la campagne, elle lui parlait des rossignols : « Où prenez-vous, ma bonne, qu'on entende des rossignols le 13 de juin? Hélas 1 ils sont tous occupés du soin de leurs petits ménages; il n'est plus question ni de chanter, ni de faire
Tamour; ils ont des pensées plus solides. » La lune était encore une des admirations des deux dames, et elles se donnaient en quelque sorte rendez- vous dans cette contemplation. « Nous avons ici une lune toute pareille à celle deLivry; je la regarde, et je songe que vous la regardez : c'est un étrange rendezvous. » Corbinelli était à Livry avec madame de Grignan et les Polignac ; et il y philosophait en toute liberté : « J'ai compris aisément les disputes et les conversations de Corbinelli; mais vous devriez, par amitié, Tempêcher de scandaliser les faibles; je suis assurée qu'on l'accusera de vouloir faire une nouvelle théologie. » Quand elle était à Paris, madame de Grignan se chargeait des toilettes de ces dames des Rochers; elle se donnait beaucoup de mal pour
cela, et s'en amusait : « Vous prenez des peines infinies pour nos habits; mais vous contez tout cet embarras si plaisamment qu'il n'y a pas moyen de vous en plaindre... Ma belle-fille a ri à se pâmer de voir toutes les couleurs que vous ne lui donnerez pas. » Dans une courte lettre, madame de Grîgnan racontait une petite mésaventure qu'elle avait eue à Marly au jeu du roi, car elle était dans les honneurs, et qui avait troublé toute sa joie d'être de cette fête : « Vous m'avez fait suer les grosses gouttes en jetant ces pistoles qui étaient sur le bout de cette table. Mon Dieu I que j'ai parfaitement compris votre embarras et ce que vous deveniez en voyant de telles gens ramasser ce que vous jetiez... J'admire, ma chère enfant, par quelle bagatelle vous avez été troublée dans la plus
agréable fête du monde. Rien n'était plus agréable que la conduite qu'avait eue madame d'Arpajon. Vous étiez écrite de la main du roi; vous étiez accrochée avec madame de Louvois; vous soupâtes en bonne compagnie. Quoi qu'il en soit, cela ne fera aucun tort à vos affaires, et vous n'aurez pas l'air plus maladroit ni la grâce moins bonne. »
Voici un exemple de cette agréable figure de rhétorique que l'on appelle la suspension : « Jamais rien n'a été si plaisant que ce que vous me dites de celte grande beauté qui doit paraître à Versailles, toute fraîche, toute pure, toute naturelle et qui doit effacer toutes les autres beautés. Je vous assure que j'étais curieuse de son nom, et je m'attendais à quelque nouvelle beauté arrivée et menée à la cour; je trouve tout d'un coup que
c'est une rivière qui est détournée de son chemin, toute précieuse qu'elle est, par une armée de quarante mille homnaes; il n'en faut pas moins pour lui faire un lit. » Il semble aussi que madame de Grignan avait usé d'une autre figure de rhétorique, la prosopopée, adressée au père de madame de Sévigné mort en duel : « Vous en apostrophez l'âme de mon pauvre père pour vous faire raison de la patience de quelques courtisans.
Dieu veuille qu'il ne soit point puni d'avoir été d'un caractère opposé ! » On devine que madame de Grignan avait vu à Versailles, non sans colère, certains courtisans supporter trop patiemment les injures. De là cette apostrophe à l'âme de son grand-père; elle eût pu également s'adresser à l'âme de son père, grand duelliste et grand batailleur. Mais
Versailles et la cour n'étaient pas seulement pour monsieur et madame de Grignan un lieu de plaisir et de fêtes. C'était encore, comme pour tous les courtisans d'alors, la source de la fortune et des grâces. Us y allaient, tantôt l'un, tantôt l'autre; et madame de Grignan trouvait que son mari s'y portait mieux qu'ailleurs.
Elle expliquait très bien comme, en ce pays-là, on paraissait s'oublier soi-même en ne songeant qu'à soi : « Vous expliquez divinement cette manière de s'oublier soi-même en ce lieu-là, quoiqu'en effet on n'y songe qu'à soi, sous l'apparence d'être entraîné par le tourbillon des autres. Il n'y a qu'à répéter vos propres paroles : On y est si caché et si enveloppé qu'on a toutes les peines du monde à s'y ?*econnaître pour le but des mouvements
qu'on se donne. Je défie l'éloquence de
mieux expliquer cet état. » C'est en effet là une pensée très pénétrante et exprimée finement à la manière de La Rochefoucauld.
Madame de Se vigne revient à Paris, et la correspondance, interrompue en 1685 par ce retour (sauf une petite reprise d'un mois en 1687), ne reprend définitivement qu'en 1688, pour continuer sans interruption jusqu'en 1690. Il n'y a donc plus que deux ans de correspondance : madame de Sévigné a soixantedeux ans et madame de Grignan en a quarante-deux. La jeunesse était passée pour celle-ci, la vieillesse arrivait pour celle-là. Les enfants grandissaient; le petit marquis faisait à Philipsbourg ses premières armes; Pauline, retirée du couvent, se formait à côté de sa mère.
On l'avait menée à Marseille. Madame de
Grignan racontait son étonnement et ses joies : « Ma chère enfant, votre vie de Marseille me ravît; j'aime cette ville, qui ne ressemble à nulle autre. Ah!
que je comprends bien les sincères admirations de Pauline! Que cela est naïf! que cela est vrai! que toutes ces surprises sont neuves! Il me semble que je l'aime et que vous ne l'aimez pas assez. »
C'est que madame de Grignan se plaignait vivement des défauts que le couvent n'avait pas corrigés : « Vous voudriez qu'elle fût parfaite; avait-elle gagé de l'être au sortir du couvent? Vous vouliez donc qu'elle fût un prodige prodigieux comme il n'y en a jamais eu? »
Cependant madame de Grignan insistait et relevait surtout l'humeur revéche de sa fille. Madame de Se vigne lui répondait
admirablement : « Je n'eusse jamais cru qu'elle eût été farouche, je la croyais toute de miel; mais ne vous rebutez point, elle a de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime elle-même, elle veut plaire...
Entreprenez donc de lui parler raison et sans colère, sans la gronder, sans l'humilier, car cela révolte. » Madame de Grignan était pour l'autorité et l'éduca- Uon dure; madame de Sévigné, plus libérale et toute moderne, était pour l'éducation attrayante et douce : « Faitesvous de cet ouvrage une affaire d'honneur et même de conscience. » On commençait aussi à s'occuper des lectures de Pauline. Celle-ci, comme sa mère, n'aimait pas l'histoire : « Je la plains de ne point aimer à lire des histoires, c'est un grand amusement. Estime-t-elle au moins les Essais de morale et l'Abbadie, comme
sa chère maman? » Elle avait un confesseur qui voulait lui interdire les pièces de théâtre. La dévotion éclairée et l'esprit élevé de madame de Sévigné se révoltent contre cette pratique étroite, que madame de Grignan n'était pas très éloignée d'approuver : « Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lanterne. Voudriez- vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en faire quelque usage en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeiicte, et Cinna, et les autres? N'avoir de la dévotion que ce retranchement sans y être portée par la grâce de Dieu me paraît être bottée à cru. Je ne vois pas que M. et madame de Pomponne en usent ainsi avec Félicité, à qui ils font apprendre l'italien et tout ce qui sert à former l'esprit. « Pomponne, comme on
sait, touchait de bien près à Port-Koyal, et c'était tout dire.
N'oublions pas quelques plaisanteries qui viennent encore de temps en temps égayer des lettres de plus en plus sérieuses. « Ce que vous dites sur la pluie est trop plaisant. Qu'est-ce que c'est que de la pluie? comment est-elle faite? est-ce qu'il y a de la pluie? Et comparer celles de Provence aux larmes des petits enfants qui pleurent de colère et non de bon naturel, je vous assure [ue rien n'est plus plaisamment parlé.
Sst-ce que Pauline n'en riait pas de tout on cœur? » Un autre trait rappelle incore plus le tour d'esprit de la comesse dans sajeunesse etsa bizarre gaieté; 'est ce mot sur la grossesse de madame le Rochebonne : « Ahl que vous êtes «laisante de l'imagination que madame
de Rochebonne ne peut être dans Tétat où elle est qu'à coups de pierres *. Quelle jolie folie I C'est ainsi que Deucalion et Pyrrha raccommodèrent si bien l'univers .
Ceux-ci en feraient bien autant en cas de besoin. Voilà une vision bien plaisante! »
Citons encore une fin de lettre qui fit beaucoup rire madame de Sévigné et son fils : « Votre frère lut l'autre jour l'endroit de votre lettre où vous me disiez que vous vouliez m'avoir : Oui, sans doute, je veux, je prétends vous avoir comme les autres. — Adieu ^ les autres! Cela parut si plaisant qu'il en rit de tout cœur. Comme les autres paraît sec, et puis tout d'un coup : Adieuj les autres! »
Mais la gaieté n'était plus qu'un rare rayon de soleil chez madame de Grignan.