‹ Les lettres de Madame de GrignanChapitre 8 sur 12 · Ces derniers mots sont dans Fédition de · texte numérisé non relu

Ces derniers mots sont dans Fédition de

semblent bien être de madame de Grîgnan, puisque sa mère ajoute : « C'est cela même ». Ces traits d'ailleurs désignent bien plus la dévotion de la fille que celle de la mère : celle-ci pouvait avoir en religion un cœur tiède, mais non un cœur de glace. La fille, au contraire, paraît n'avoir jamais vu dans la religion que le dogme et la pratique ; la pensée et la politique constituaient sa religion; mais le cœur n'y était pour rien. Aussi n'aimait-elle pas en parler :

« Je parlerais longtemps là-dessus, lui écrit sa mère, et j'en eusse été ravie quand nous étions ensemble; mais vous coupiez court, et je reprenais tout aussitôt le silence. » Ainsi, ce n'étaient pas seulement des expansions indiscrètes et excessives qui glaçaient madame de Grignan; c'était la conversa-

tion elle-même quand elle touchait aux choses élevées et délicates. L'abondance de sa mère parait lui avoir été pénible.

C'est là un trait de caractère qui lui fait peu d'honneur et qui nous la rend peu agréable. Peut-être aussi était-ce la gêne où elle était en face d'elle-même en matière religieuse qui lui faisait éviter ces sujets. On n'a jamais su, peut-être n'a-t-elle jamais su ce qu'elle en pensait véritablement.

Citons bien vite quelques mots tendres et aimables pour compenser cette sécheresse. Madame de Grignan demandait à sa mère de lui faire cadeau d'une écritoire qu'elle aimait beaucoup : « Vraiment oui, je vous la donne, cette écritoire... Vous me ravissez en priant absolument de vous la donner : je ne crois pas que ces deux mots se soient jamais

trouvés ensemble. » Elle avait reçu la TÎsite de deux conseillers bourguignons, dont le pays lui avait rappelé sa mère.

« Vous avez donc fait quelque réflexion au pays de ces deux conseillers bourguignons : c'est le pays de ma mère. »

Nous avons vu déjà que madame de Grignan n'aimait pas la vie, et elle exprimait à sa mère le désir de ne point lui survivre. Madame de Sévigné était profondément touchée de ce vœu triste et tendre : « Si j'avais un cœur de cristal où vous puissiez voir la douleur qui m'a pénétrée, vous connaîtriez avec quelle vérité je souhaite que la Providence ne dérange point l'ordre de la nature. » A ces traits vifs sortis du cœur se mêlaient toujours çà et là quelques réflexions philosophiques. Le jeu que madame de Grignan aimait le mieux, parce qu'il

convenait à son génie froid et calculateur, était le jeu des échecs : il lui fournissait matière à réflexions : « Vous me dites sur les échecs ce que j'ai souvent pensé; je ne trouve rien qui rabaisse tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misère et les bornes de l'esprit. » Le temps qui coule était aussi l'un des objets les plus habituels de pensées mélancoliques; elle disait : « 11 est quelquefois aussi bon de le laisser passer que de le vouloir retenir ». Voici encore une autre pensée, qui est devenue plus tard le motif du Diable boiteux de Le Sage : « Ce que vous m'avez mandé de ce monde, qui paraîtrait un autre monde si on voyait le dessous des cartes de toutes les maisons, me paraît une bien plaisante et bien véritable chose. »

Vers le mois de mai 1680, madame de Se vigne part pour les Rochers, et sa fille se plaint vivement et spirituellement de ce surcroît de distance qui les sépare.

Sa mère ne fait que la répéter : « Il me semble que je vous ai mandé tout ce que vous me dites sur la furie de ce nouvel éloignement : faut-il que nous ne soyons pas encore assez loin et qu'après mûre délibération, nous y mettions encore cent lieues volontairement? Je vous renvoie quasi votre lettre; c'est que vous avez

si bien tourné ma pensée que je prends plaisir à la répéter ». Néanmoins, avec sa philosophie à la La Rochefoucauld, madame de Grignan ajoutait qu'il y avait à tout des consolations : « Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, qu'il saura bien trouver ses petites consolations et que c'est sa fantaisie d'être content. »

Ailleurs elle avait déjà soutenu « qu'il n'y a pas d'absence », voulant dire sans doute que des âmes qui sont pleines l'une de l'autre n'ont pas besoin d'être réunies en un point de l'espace et qu'elles ne sont jamais réellement absentes l'une pour l'autre. Mais madame de Sévigné ne goûtait pas cette philosophie idéaliste : <c Comment appelez-vous ce que l'on sent quand la présence est si chère?

Il faut par nécessité que le contraire soit bien amer. »

Quelque magnifique que fût la vie des grands seigneurs d'autrefois, elle était, au fond, assez misérable par la disproportion des ressources et des dépenses. Pendant l'hiver, M. et madame de Grignan étaient obligés de vivre à Aix, qui était la capitale de leur gouvernement, et ils y faisaient des dépenses royales; après Thiver, il fallait revenir à leur château pour faire des économies. Madame de Grignan disait qu'elle aurait eu besoin « que l'année n'eût que six mois ». Madame de Sévigné n'aimait guère ce système. Elle trouvait que ce grand train était plutôt nuisible qu'utile au crédit de M. de Grignan : « Si cela servait la fortune de quelqu'un de votre famille, je le souffrirais; mais vous

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