QUAI DE L*ÉCOLE
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ET
PERIGLES
« On dirait en vérité qu'il faut admettre cette opinion si répandue que la démocratie est une source féconde de grandes choses; q«'avecelle seule on voit fleurir et tomber la grande éloquence; que c'est elle qui nourrit dans les âmes les pensées élevées, qui entretieiit l'espérance et éveille une noble émulation... Pour nous, soumis à la servitude comme à une domination légitime, et ne trempant jamais nos lôvres à la source féconde de ht liberté, nous ne pouvons devenir que de magnifiques flatteurs... Jamais esclave ne fat orateur. »
LcNGiN, Du Sublime,
11 y a une opinion qu'on a souvent tâché de répandre, opinion toujours sûre d'ailleurs de ren-^ contrer des partisans, parce qu'elle est commode, et qu'elle offre encore plus de facilités à la conscience qu'au talent; c'est moins une opinion qu'une
tentation. Elle consiste à interdire à l'artiste, nonseulement le domaine de l'action, mais même toute idée trop sérieuse sur les choses étrangères à Tart. L'art a de rudes exigences :
Un esprit partagé rarement s'y consomme,
Et les emplois de feu demandent tout un homme.
Molière l'a dit, et, sous prétexte que l'art est un dieu jaloux, les dévots de l'art s'interdisent pieusement toute distraction philosophique, politique, religieuse : ce serait une apostasie. Ce mysticisme a bien ses avantages; on se débarrasse ainsi d'un tas de devoirs gênants imposés au commun des mortels. Aussi pour quelques-uns V emploi de feu devient-il une existence assez douce; s'ils ont tout sacrifié à leur dieu, ils en sont bien dédommagés d'ailleurs; en poursuivant l'idéal, ils ont eu la chance de rencontrer quelque chose de plus solide :
Ils vivent gros et gras ; l'Art prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens.
Ses biensy c'est-à-dire pensions, faveurs, etc. L'art a ses canonicats. Je n'examine pas ici si cette existence est bien légitime; s'il est permis de refuser ainsi un regard à des intérêts sociaux , pour lesquels on trouve tout simple, par exemple, qu'un pauvre diable de soldat soit obligé de se faire tuer; si, enfin, sous prétexte qu'on se croit un
esprit supérieur, on a le droit de n'être plus un homme et d'anéantir en soi toute virilité. Je me borne à demander si, en fait, cette mutilation est toujours possible : ceux qui recommandent au génie une indifférence absolue pour tout ce qui n'est pas sa vocation spéciale en parlent un peu trop à leur aise : l'énergique sensibilité qui fait le grand artiste en fait aussi l'homme à qui rien d'humain n'est étranger. Elle accroît en lui l'intérêt ému que prend la foule aux grandes idées qui partagent le monde. Et c*est dans ce sens assurément que l'entendait Molière quand il réclamais pour l'art tout l'homme \ n'a-t-il pas aimé ou hai des choses qui ne le tquchaient point personnellement? Tartufe est une invasion assez hardie, ce me semble, dans le domaine des plus vivantes réalités : pour son repos, mieux eût valu qu'il renfermât son génie dans le cercle des émotions individuelles ou de l'observation égoïste; il ne l'a pas voulu, il ne le pouvait pas. Le même génie qui fit sa gloire lui défendait cette lâcheté. Qui pouvait .écrire Tartufe devait l'écrire.
Tout ceci, après tout, n'est peut-être qu'une querelle de mots. Qui n'a eu l'occasion d'observer que ces gens si exclusifs qui prétendent sacrifier à l'art toute autre idée, ne sont pas toujours aussi intolérants qu'ils en ont l'air? Tout en prêchant l'indifférence, au fond ils se permettent très-bien d'avoir des opinions i une opinion politique, par
exemple : seulement , sous tous les régimes , elle est invariablement la même, c'est d'être éternellement satisfaits. Et, noA contents de se permettre ces conviction^ hardies , ils ne craignent point de les exprimer, et ils accordent à tout le monde la même liberté. Vous voyez donc bien qu'au bout du compte cette maxime empruntée à quelques placides bourgeois : n'ayez pas d'opinion^ signifie le plus souvent : n'en ayez pas d'improductive. Il ne s'agit que de bien s'entendre.
Quant aux esprits désintéressés et sincèrement convaincus que c'est une nécessité pour l'art de se retrancher toute émotion étrangère, qu'ils nous permettent de leur citer un exemple embarrassant pour leur système : s'ils disent vrai, il y a eu dans le monde un lieu où l'art n'a jamais dû fleurir; c'est une ville où chacun s'intéressait prosaïquement au sort de tous; où la constitution même imposait à tout citoyen , non point seulement ces distractions généreuses dont nous parlions tout à l'heure, mais les humbles et vulgaires devoirs de la vie, la nécessité d'un métier. Ce lieu maudit pour l'idéal, ce n'était ni Liverpool, ni Boston; c'était Athènes, — l'Athènes de Phidias, de Sophocle et de Platon.
Là, l'on était citoyen et soldat en même temps qu'artiste; le même homme savait défendre à la tribune ou sur les champs de bataille cette civilisation que son intelligence honorait par ses œu-
vres. Si haut qu'on y plaçât la pensée, l'action semblait plus haute encore : le devoir civique y primait les plus fières expressions de l'art, ou plutôt l'héroïsme y semblait, comme la poésie elle-même , une traduction de cet idéal suprême que ce peuple exceptionnel portait en lui. Le poète qui avait créé le Prométhée ou ÏOreslie oubliait ces titres dans son épitaphe , et il faisait mettre sur sa tombe : « Ci-gît Eschyle qui combattit les barbares à Marathon. » Là, un amiral, Sophocle, au retour de quelque expédition maritin^e, faisait représenter ses œuvres immortelles et jouait au besoin un rôle, même un rôle de femme, dans ses pièces^; là, sur la place publique, le sculpteur Socrate *, revenant du combat de Délium où il avait bravement fait son devoir, causait de Dieu et de l'homme avec les cordonniers du voisinage, avec le fils de la fruitière du coin, un peintre, d'abord athlète, puis poëte, Euripide. Ces entretiens étaient recueillis par quelques jeunes hommes, dont l'un devait être plus tard le chef et l'historien de la retraite des Dix mille, Xénophon : un autre, c'était un jeune sculpteur, en outre musicien, et même, dit-on, marchand
i. Dans sa pièce de Nausicaa {Athénée, lîv. P', page 21 ).
2. A rentrée de TAcropole, au temps de Pausanias (vers Tan 174 de notre ère), se trouvait le groupe des trois Grâces, ouvrage de Socrate. (Voir Pausanias, liv. I'% ch. xxii; — liv. IX» ch. xxw.)
d'huile dans Toccasion : il se nommait Platon. Évidemment ce peuple avait sur le rôle de l'artiste et du penseur, sur la fonction du génie, des idées singulières. On n'y réclamait point pour le génie une existence aristocratique, le droit de ne lien faire et de vivre noblement aux dépens d'autrui. On ne s'était pas encore avisé d'en faire un être à part, nullement assujetti aux devoirs humains, un séraphin perdu dans le bleu du ciel, détaché de la terre, et n'y daignant poser un pied mélancolique que pour se présenter à la caisse des pensions les jours d'émargement. En outre, à Athènes, le génie n'était pas plus une profession que la vertu. On lui devait son admiration et un * impérissable souvenir; mais le génie ne dispensait personne des obligations communes, et de la première de toutes, le travail. Athènes honorait le travail. C'était, du reste, la tradition grecque, j'entends delà Grèce civilisée, et je ne parle point de Lacédémone, où toute la peine était laissée aux ilotes. Dès les temps anciens, Hésiode avait écrit : « L'oisif est semblable au frelon qui dévore, sans rien faire, le miel des abeilles. Il est haï des hommes et des dieux*. » Sur le même point, saint Paul lui-même n'est guère plus absolu. Solon consacra cette tradition antique , et en fit une loi : tout citoyen était tenu d'avoir un métier. L'oisi-