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Les Travaux j vers

veté était punie, comme le travail récompensé. Le plus habile ouvrier en chaque genre avait un repas gratuit au Prytanée, une place d'honneur aux assemblées publiques. Le poète stoïcien Cléanthe, celui qui nous a laissé un hymne si magnifique à Dieu, la Prière du Déiste de l'antiquité, Cléanthe employait les belles nuits de l'Attique à gagner sa vie : il était porteur d'eau, au service d'un jardinier. Le jour était réservé par lui à la philosophie, ou plutôt c'était philosopher deux fois. On ne pensait pas d'ailleurs que le génie fût une de ces fonctions qu'on pût remplir à tout instant. On savait que l'inspiration a ses heures, qu'elle ne souffle que par intervalles, même dans les existences les mieux douées. Le reste de la vie semblait appartenir de droit aux devoirs ordinaires : l'esprit s'y reposait en variant ses applications ; et c'est ainsi qu'Athènes, mêlant l'action à la méditation, élevait l'action par la contemplation de l'idéal et moralisait la pensée par l'accomplissement du devoir social ouândividuel^

1. Dans un mémoire fort curieux de M. Egger sur la question de savoir si les Athéniens ont connu la profession d'avocat , le savant critique établit que presque toujours le plaideur était obligé de parler lui-môme; puis il^ ajoute : « Cela nous parait étrange, et pourtant cela est conforme à 1 esprit de la constitution démocratique d^Athènes. En orgaiiisant la démocratie dans sa patrie, Solon avait voulu que chaque citoyen put et dût y remplir son devoir à Tarmée, dans les assemblées, devant les tribunaux. » Pour les Athéniens, l'idéal du citoyen, c'est l'homme complet.

Ce n*est pas tout : dans cette ville étrange, où les lettres étaient soumises à des conditions toutes diiTérentes de celles qui semblent indispensables aujourd'hui, ce n'était pas assez pour le génie d'être contraint à se partager y il lui manquait eur core un des éléments essentiels du développement littéraire chez les modernes : un protecteur.

Expliquons-nous pourtant : quand un des orateurs influents se trouvait être un homme actif, ami des arts , Périclës , par exemple , sans autre autorité que celle qu'il tenait de sa parole. Périclés proposait au peuple assemblé de voter les fonds nécessaires à Phidias pour l'achèvement du Parthénon, ou pour construire un gigantesque théâtre, où les poètes comiques usaient en toute liberté du droit de se moquer du bonhomme Peuple et de Périclès à la grosse tête y son favori.

L'influence de Périclès sur le siècle artistique qui porte son nom ne fut pas autre chose, et ne ressemble guère aux protectorats modenies auxquels on l'a comparée *. Jl n'était le plus puissant dans Athènes que parce qu'il était le plus éloquent; il ne fut pas même archonte. 11 y a dans Euripide un mot, étrange partout ailleurs et dans tous les temps, mais rigoureusement vrai pour ses

i. « La Minerve de Phidias lui fut donnée à titre d*entreprise. Aussi le voit-on comparaître devant rassemblée du peuple et exposer ses idées comme devant un conseil d*administration. » (Beclé, Bewée des Deux Mondes, i" novembre 1860.)

concitoyens : c'est Toeil fixé sur sa patrie et ou* bliant le reste du monde qu'il écrivait ; la persua^ sion, l'unique souveraine des hommes ^l Athènes fut, en effet, la cité de la persuasion, comme Rome fut le plus souvent la cité de la force. L'autorité de Périclës était celle de son caractère et de sa parole, et il s'en servait pour recommander les arts et les artistes '.

Périclès eut pourtant une fois la fantaisie mo* deme de protéger directement, et d'avoir à son service, non pas un poète, mais un philosophe^ une sorte de conseiller intime qu'il consultait dans les cas graves. C'était Anaxagore. Le vieux philosophe se laissa persuader par son ami de quitter le petit champ dont il vivait : Périclès se chargeait de lui. Selon l'usage moderne aussi, la protection ne profita guère au protégé. Négligé bientôt par Périclès, attristé par la misère comme Corneille mourant , par l'indifférence de son protecteur comme Racine, peut-être aussi par le regret d'avoir sacrifié sa liberté, Anaxagore résolut de se laisser mourir de faim. Périclès l'apprend, accourt, le conjure avec larmes de renoncer à son dessein.

i. Récube, vers 816.

2. Barthélémy, d'après Thucydide, évalue à dix- sept millions cent mille livres de notre monnaie la somme totale dépensée pour les monuments d'Athènes au temps de Périclès. {Introduction au voyage d^Anaeharsis, note.) Les princes modernes ont toujours mieux fait les choses ; et leur générosité ne laisse rien à désirer, rien que Phidias absent, comme dit Victor Hugo.

Alors Aaaxagore, soulevant un peu le n>anteau dont, selon l'usage antique, il s'était déjà voilé la tête au moment de mourir : « Périclès, lui ditil, quand on a besoin d'une lampe, il ne faut pas oublier d'y mettre de l'huile*. »

Sauf cette exception malheureuse, on ne voit pas qu'aucun Athénien se soit jamais arrogé le droit de protéger la pensée. Pour ce peuple artiste, le génie, c'était surtout l'inspiration impersonnelle, accidentelle, fatale, la présence passagère d'un dieu dans l'homme : lisez VIon de Platon. Qui se mêlerait de protéger Dieu? C'est assez de l'adorer dans ses manifestations ^ Aussi les poètes ne pouvaient-ils s'y faire, comme à Rome et plus tard, les clients de quelques grands personnages ; point de faveurs princières, point de sourires augustes, point de pensions sur la cas-

i. Plutarqub, Périclès y ch. xxviii.

2. Si Athènes ne protégeait pas les poètes, leur laissant simplement le droit et le devoir de se protéger eux-mêmes, et se bornant à les admirer, en revanche elle protégeait leurs œuvres et leur gloire. On ne doit pas oublier « la mémorable décision prise par la République sur la proposition de Torateur Lycurgue : le décret ordonnait de dresser un texte officiel des chefs-d'œuvre des trois grands tragiques, et cet exemplaire unique, déposé au temple de Minerve dans les archives de l'État, devait servir seul aux représentations sur le théâtre de Bacchus, ou du moins c'est sur ce texte que devaient être collationnés tous ceux dont les acteurs se servaient. C'est l'exemplaire qui, plus tard, emprunté sur gage aux Athéniens par un des Ptolémée, ne leur fut jamais rendu. » (Egger, Mémoires de littérature ancienne, p. 413.)

LES POÈTES A ATHÈNES. Il

sette; ils s'en passaient, singulières gens! C'est qu-au fond ce qu'ils désiraient le plus, c'était ce qu'un homme seul, si puissant qu'on l'imagine, ne peut donner, ce que Napoléon lui-même n'a pu offrir à Luce de Lancival : c'était la gloire. Même au temps d'Horace et de la Grèce asservie, les Athéniens ne recherchent avidement qu'une chose, la louange : Prœter laudeniy nullîus avaris. C'était l'inestimable trésor qui tentait leurs convoitises. On ne voit pas d'ailleurs que leurs écrivains aient vécu dans la misère : ils n'en parlent point, et l'on ne trouve guère de renseignements sur cette question des droits d'auteur si approfondie chez les modernes. Quand, au début de son histoire, Thucydide déclare fièrement qu'il a voulu offrir à la postérité une éternelle propriété y il n'entendait point parler de la propriété littéraire. De notre temps où cette propriété aspire parfois à être éternelle comme Dieu même, Thucydide ferait bien de s'expliquer plus clairement. On sait seulement que les poètes dramatiques avaient leur subvention : le poëte chargé par l'État de monter lui-même ses pièces, poëte, directeur, acteur même assez souvent, prenait sa part de la subvention collective qui lui était allouée pour la mise en scène, ou du prix des places payé par les spectateurs; car, contrairement à l'usage romain, on payait son entrée au théâtre d'Athènes. Le tarif était fixé à trois sous environ (une obole) ; seule-*

ment, depuis Périclës, on paya pour les indigents^.

A Athènes, tout était lutte et libre concurrence, jusqu'au drame. A des époques déterminées de Tannée, les poètes présentaient leurs pièces au public. Après avoir prêté serment de juger sans partialité, un jury proclamait le vainqueur^. Dès les premiers temps on trouve jusque dans les campagnes Tusage établi de ces concours de chant qui, plus tard, dans les idylles d'une civilisation avancée, ne seront plus que des fictions poétiques ou des souvenirs d'un usage aboli. Aux temps anciens, par les bourgades de l'Attique, allaient des poètes qui se défiaient les uns les autres devant un auditoire de rencontre : celui-ci jugeait. Leurs droits d'auteur, nous les connaissons avec la dernière précision. Les chevriers de la montagne donnaient une chèvre au vainqueur ; les vignerons du mont Icare, moins riches ou moins généreux, ne leur proposaient qu'une, coupe de vin doux et une couronne fle lierre '.

Plus tard, à Athènes même, quand l'usage des

1 . Antérieurement, quand le goût du spectacle était encore peu répandu, et le théâtre très-petit, on payait une drachme d'entrée (18 sous). (Voir Voyage d'AimcharsiSf ch. lxx.)

2. « Le jury qui jugeait le concours des poëtes comiques était composé de cinq personnes prises au sort, indistinctement, parmi tous les spectateurs; tandis que le jury du concours tragique était composé de dix personnes choisies par Tarchonte parmi les citoyens qui avaient fait le service militaire. » {Artaud, note de la traduction d'Aristophane, p, 450.)

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