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le front d'Éaée » que M. Sainte-Beuve prétend faire de Virgile un homme uniquement pénétré de la gloire de son mattre. H y a, selon lui, dans VEnéide un passage « qui caractérise l'époque et l'esprit du poème, » et il le traduit ainsi : « Dans un grand peuple, lorsque s'est élevée, comme trop souvent, une sédition, et que l'ignoble populace^ s'abandonne à sa fureur, déjà volent les brandons et les pierres ; la colère se fait de tout des armes. Alors, si tout à coup un homme considéré pour ses mœurs et ses services se montre à eux, ils font silence, ils écoutent, l'oreille attentive, et lui, de ses paroles, il domine les esprits et adoucit les cœurs... »
M. Sainte-Beuve se hâte de nous apprendre que Virgile, qui n'est à aucun degré un partisan des GracqueSj se montre par ce passage fort hostile au genre de gouvernement que Cicéron regrettait, — l'époque oratoire^ — et fort dévoué au gouverne-
1. Je n*ai pas besoin de faire remarquer que les mots ignobile vulgus ne présentent pas cette signification malveillante, et qu'ils désignent simplement la foule inconnue, anonyme, par opposition à la notoriété du personnage vénéré dont la présence seule va commander le silence. Ailleurs Tingénieux critique, qui est en même temps un excellent humaniste, fausse un peu le sens latin du mot oratores, uniquement pour persifler les orateurs et amener la plaisanterie suivante contre le régime parlementaire : « Ënée, dit-il, envoie au roi Latinus une députation de cent oror leurs; c'est beaucoup » (p. 193). Oui; mais si le mot oratores signifie députés, que devient la plaisanterie? U y a des députés qui ne parlent pas.
ment absolu. Gela est possible; mais, pour le prouver, il aurait pu mieux choisir sa citation. Celle-ci va directement contre le but qu'il se propose. Qu'y voyons-nous en effet? Une foule agitée, un orateur qui l'apaise par le seul ascendant de sa parole et de sa renommée. Ce sera Cicéron, si vous voulez, et les commentateurs anciens croyaient reconnaître là une allusion à une circonstance célèbre de sa vie oratoire ; mais ce ne sera certainement pas Auguste, le chef militaire [imperator), appuyé sur ses légions. Loin donc d'apercevoir ici tout ce qu'on veut nous y montrer, il faudrait plutôt y reconnaître un glorieux hommage rendu à la puissance de la parole, à sa bienfaisante et pacifique influence. Quant aux Gracques, « dont Virgile n'est à aucun degré le partisan, » M. Sainte-Beuve a encore oublié ici que le poète les célèbre dans son énumération magnifique des renommées républicaines : « Qui vous passerait sous silence, ô grand Caton I et vous, famille des Gracques ? » Le fait est que Virgile et Horace, tout en accordant aux avances d'Auguste les flagorneries mythologiques qu'il leur demandait, se montrent tous deux enthousiastes du passé de Rome , depuis le premier Brutus chassant les Tarquins et entraînant le peuple à la conquête de la belle liberté jusqu'aux noms les plus récents, les plus compromis dans la lutte contre la famille des Césars. Je ne veux pas accumuler ici les cita-
tions : il suffit de prendre un index de Virgile et d'Honace et de chercher tous les passages où il est question des Brutus et de Caton ^
Des flatteries pour le vainqueur et de si sympathiques admirations pour les vaincus, c*est là assurément une contradiction assez singulière : on peut supposer que, si l'intérêt leur imposait les premières, les secondes étaient un dédommagement que se réservait leur conscience. Dans tous les cas, cette contradiction existe ; elle a frappé tout le monde, et, de quelque façon qu'on l'explique, cela vaut mieux que de la nier. M. Sainte- Beuve, qui semble déterminé à ne pas T admettre, continue ainsi : « Qu'on rapproche de cette comparaison, où Virgile vient de qualifier Yignobile vulgus, le savant et habile portrait de l'orateur tribun Drancës, de ce Drancès consommé dans l'art de la parole, lâche de cœur, tortueux, jaloux.. . En peignant sous des couleurs si odieuses un personnage qui d'ailleurs favorisait son héros et se
1. Horace va jusqu^à désigner la journée qui donna Tempire à Octave par ces mots : Quum fracta virtus. — Quant à Téloge de Caton, il faut dire que tout le monde se le permettait t on s'y croyait obligé, Auguste lui-même; et le fin hypocrite trouvait moyen de le tourner à son profit. Macrobe raconte qu'un jour l'empereur entra dans la maison qu'avait habitée Caton. Un sot courtisan crut bien faire en blâmant l'entêtement politique de Caton. « Vous avez tort, lui dit sévèrement Auguste ; s'opposer à tout ciiangement dans l'État est toujours le fait d'un honnête homme et d'un bon citoyen. » Ce mot peint Auguste. (Macbobe, liv. n, ch. IV.)
faisait l'orateur officieux d'Énée parmi les Latins, Virgile a montré son peu de goût pour l'époque séoatoriale et oratoire si chère à Gicéron. » Et M. Sainte-Beuve a soin d'ajouter que « tel orateur de la chambre des représentants aurait volontiers parlé du Turnus de Waterloo comme Drancès. »
Il n'était pas tout à fait nécessaire pour cela d'être orateur de profession, et ce n'est pas à des avocats que s'adressait le cri célèbre de Labédoyère indigné *. £n outre, si le poète montre ici un orateur au cœur lâche, ailleurs, notamment dans le passage précédemment cité, il en montre un autre au cœur intrépide, affrontant les colères du peuple soulevé. Rien ne prouve chez lui un esprit ennemi de la discussion. Les discours abondent dans l'Enéide^ et jusque dans l'olympe virgilien, où Ton discute beaucoup, nous pourrions trouver l'image du gouvernement parlementaire : le Jupiter même de Virgile est un roi constitutionnel ; il règne et gouverne peu. Du reste, que \irgile ait été en son temps favorable ou non à telle ou telle forme de gouvernement, cela n'importe guère.
L'extrême différence de la société romaine et des sociétés modernes rend toute comparaison puérile, et on est toujours tenté de répéter le mot de Molière à ceux qui essayent à cet égard d'impos-
1. tt Est-il donc vrai que, dans cette enceinte (le Luxembourg), on n'entendra jamais que des voix basses! » *- « Jeune bomme, vous TOUS oubliez, » lui répliqua un autre pair de France.
sibles rapprochements : « Les anciens, monsieur, étaient les anciens, et nous sommes les gens d'aujourd'hui! » À quoi bon d'ailleurs ces épigrammes acharnées contre la parole? Qu'un homme de guerre, un conquérant habitué à tout trancher par l'épée goûte peu la discussion, rien de plus naturel ; mais ce qui Test beaucoup moins, c'est qu'un écrivain célèbre ressente de pareilles préventions. Ce qu'il vaut, c'est par la parole qu'il le vaut : parole écrite ou parlée, peu importe. Si la tribune offre tant de dangers, la presse les multiplie, car elle s'adresse à un auditoire bien autrement vaste. Cette inconséquence n'est que trop commune : on se sert de la parole pour démontrer les avantages du silence; mais au fond, quelque mal qu'on puisse dire de l'éloquence, on n'en pense pas tout à fait autant que l'on en dit. Ce qu'il y a de certain du moins, c'est que parmi les usages possibles de la parole il en est un que chacun admet et pratique : c'est le monologue ; le dialogue seul semble présenter des inconvénients. Je suis bien loin assurément de prêter à Virgile le désir de voir revivre ce passé qu'il admirait ; mais je crois aussi qu'indifférent à ce qui avait succombé sous Octave, il ne l'était guère moins à ce qui s'élevait alors. Sans doute, pour intéresser ses contemporains, le poète doit paraître s'intéresser lui-même àee qui les touche : M. Sainte-Beuve observe qu'il « faut avoir un coin actuel et pré-
sent, ce que j'appelle, dit-il, la pointe d'or de la flèche trempée dans le breuvage récent *. » Virgile, par quelques côtés, est donc de son temps ; mais il me semble qu'il en est beaucoup moins que tous les poètes épiques dont la personnalité nous est connue : qu'on le compare à cet égard à Dante et à Milton. Le sentiment humain, tendre pour toutes les choses mortelles, une mélancolie inconnue à l'antiquité et comme un vague pressentiment des misères et des résurrections de l'avenir, voilà ce qui frappe en lui. Le moyen âge ne s'y est pas trompé et a reconnu dans Virgile un précurseur : c'est lui qu'alors on nomme le poète, c'est lui que Dante prend pour guide, et les moines auteurs de la tragédie de saint Martial de Limoges le placent avec les prophètes au berceau du Christ, où l'auteur de l'Enéide entonne même un benedicamus rimé. Cependant, s'il fallait trouver chez Virgile la trace des sentiments contemporains, je ne la chercherais pas dans les compliments plus ou moins sincères qu'il adresse à Auguste : je la trouverais plutôt dans ce détachement qu'il éprouve à l'égard des choses de son temps, cette insouciance à l'égard de la politique qui lui est commune avec Horace. L'un des plus grands bonheurs du laboureur lui paraît être son indifférence à l'égard des choses romaines.- Eu cela, il