Àccipe divitias, et vatum mazimus esto
Si nous en croyons la biographie attribuée à Donat, la fortune de
Quoi qu'il en soit, le seul bienfait d'Auguste bien constaté consiste à avoir rendu à Virgile ce qu'il lui avait pris. Sauf un vers assez vague d'Horace sur les bienfaits que Virgile et Varius auraient reçus du prince, les anciens ne fournissent pas d'autres détails à cet égard^ ce qui n'empêche pas M, Sainte-Beuve de déclarer que Virgile « vécut comblé des faveurs d'Auguste. » A moins que le savant critique ne se soit procuré des documents inédits, nous nous obstinons à croire qu'il n'en sait guère plus long que nous sur ce point.
Nous possédons en effet très-peu de détails biographiques sur Virgile. Nous en avons davantage sur Horace, et ils nous sont fournis par ses poésies, qui, parleur nature presque toujours personnelle, nous instruisent de ses goûts, de ses amitiés, de ses habitudes. Nous le voyons dans une sorte d'intimité avec Mécène, moindre cependant qu'on ne se la figure d'après nos habitudes modernes, et dont on a dénaturé le caractère. Horace, comme presque tous les Romains de condition inférieure, avait dû se choisir un patron : c'était Mécène qu'il avait préféré. La coutume avait établi des rapports très-rigoureux et un échange déterminé de ser-
Virgile ne se serait montée qu*à i 00^000 sesterces, ce qui prouverait qu*il ne fut pas aussi comblé que le prétend M. Sainte- Beuve. Quant à Horace, la notice attribuée à Suétone dit qu'Auguste lui accorda deux fois des libéralités : unaque et altéra liberiUitate locupletavit. Mais je ne vois pas qu'Horace en parle.
vices entre le client et le patron S^ et Horace, tout en se montrant fort reconnaissant des bienfaits de Mécène, ne semble pas avoir exagéré à son égard les devoirs que l'usage lui imposait. Une des épîtres qu'il adresse à Mécène nous prouve que sur ce point il ne se gênait guère, et que, si les éloges adressés à son patron ne lui coûtaient point, il ne lui sacrifiait en rien son indépendance. On sait le sujet de cette épître : Horace est à sa campagne, à quelques lieues de Rome ; Mécène se plaint de son absence, qui dure depuis un mois. Horace, au lieu de revenir, répond tranquillement qu'il compte rester encore six mois environ à la campagne (pendant l'hiver), et, de ce non content, il ajoute que, si Mécène a cru l'assujettir à résidence et lui faire payer ainsi ses bienfaits, il est tout prêt à lui rendre ce qu'il a reçu. Quoique la vivacité de la réponse soit adoucie par des formes affectueuses, ce n'est pas moins mettre à Mécène le' marché à la main. Qu'on se figure un moment Golbert manifestant à Boileau le désir de le voir; Boileau aurait quitté bien vite Auteuil* pour courir à Versailles, et pourtant il n'avait rien
1. Virgile, dans sa description des enfers, met au nombre des plus grands crimes celui d'avoir trompé son client, aut fraus irmexa clienti.
2. Un savant professeur, M. Collet, me fait remarquer obligeamment ici une erreur; je la laisse subsister, pour avoir le plaisir de dire à qui je dois cette rectification. Colbert est mort en 1683, et Boileau n*a acheté sa maison d'Auteuil que le 10 août 1685.
reçu de Golbert. En tout cas, il ne lui eût pas répondu : « Vous vous plaignez de ne pas me voir depuis un mois; eh bien ! je resterai encore six mois absent. Et notez que je ne suis pas malade. » Horace en effet, dans son épttre, prend la précaution assez désobligeante de bien constater ce point. Il craint seulement les fièvres ordinaires à Rome au mois d'août. Quant aux six mois de séjour qu'il compte faire encore à la campagne, il n'en donne d'autre raison que son bon plaisir : il veut se dorloter, lire tranquille et blotti dans son coin. Tout cela est assez dégagé, et ne ressemble guère aux façons du grand Corneille se vantant A* appartenir à M, le cardinal.
Quant aux rapports d'Horace avec Auguste, ils sont d'une tout autre nature, et c'est avec raison que M. Ampère a noté l'espèce de répulsion que la personne d'Auguste inspirait au poète. Auguste même a pris soin de la constater dans des fragments de lettres que nous a consentes Suétone. Le prince en est aux coquetteries les plus agaçantes avec le poète, usant avec lui de petits termes d'amitié, parmi lesquels il s'en trouve d'un caractère bien étrange pour un réformateur des mœurs.
Rien n'y fait. Auguste veut s'attacher Horace en qualité de secrétaire; le poète refuse, et le prince se contente de lui répondre : « Tu as beau faire, je ne te rendrai pas dédain pour dédain. » Plus tard, quand Horace publie ses épitres^ adressées à
Mécène ou à d'autres amis, dont quelques-uns sont fort obscurs, Auguste se plaint qu'il n'y ait rien pour lui dans ce recueil, et il écrit au poète ces paroles d'une amertume significative : a Crainstu donc de te déshonorer auprès de la postérité en paraissant être mon ami ^ ? » Horace s'exécute alors, et lui adresse une épitre toute littéraire, où il est à peine question d'Auguste, au commencement et à la fin. Ceci soit dit sans vouloir aucunement méconnaître la bienveillance extrême d'Auguste à l'égard des écrivains de son temps. Auguste y mettait de la coquetterie, et n'épargnait rien pour les gagner, jusqu'à écouter avec une patience admirable la lecture de leui'S vers, quels qu'ils fussent. Tout ce que nous voulons prouver, c'est que Horace et Virgile ^vécurent loin de cette quasi-familiarité qu'on suppose entre eux et Auguste. On se les figure volontiers ayant auprès de lui une position officielle, comme Racine auprès de Louis XIV remplissait les fonctions d'historiographe et de lecteur, de gentilhomme de la chambre. Rien n'est plus faux que ce préjugé. Ni Virgile, ni Horace ne furent des chambellans.
Auguste n'en réussit pas moins à obtenir d'eux ce qu'il voulait, c'est-à-dire des éloges. Encore ici faut-il s'entendre. Leurs vagues louanges ne portent guère le signe auquel on reconnaît la sincé-
i. « An veréris ne apad posteros tibi infâme sit, quod videaris familiaris nobis esse? » (Suétone.)
rite des éloges, — la précision. Une fois en frais d'adalation, ils pouvaient faire d'Auguste un honnête homme; ils ne vont pas jusque-là : ils se contentent d'en faife un dieu : pure distinction honorifique, fort commune dans l'antiquité, et qui n'engageait pas à grand' chose. Déjà, dans lés derniers temps de la république, plusieurs provinces avaient déifié leurs proconsuls, espérant sans doute acheter par cette apothéose un adou* cissement à leurs maux. Bientôt la divinité fut de règle pour tous les césars. Les moins indépendants de leurs sujets leur refusèrent longtemps le titre de mailre {dominus)^ dont l'équivalent est si commun dans les temps modernes. Auguste même le repoussait avec humilité; quant au titre de dieu, il faisait moins de façons. Les jours de fête, il se déguisait en Apollon. L'apothéose était sans conséquence. Sit divuSy dum non sit vivus^ disait un empereur de son frère, qu'il faisait tuer. Ceux dont on ne voulait pas sur la terre, on les plaçait volontiers au ciel. L'antique olympe était si peuplé, et on y était d'ailleurs en si mauvaise compagnie, qu'un dieu de plus ou de moins ne comptait pas. Aussi les gens d'esprit comme Tibère ou Vespasien étaient les premiers à plaisanter sur leur propre divinité; au milieu de tous leurs titres, ils dédaignaient de se parer de celui-là, comme de nos jours les plus ornés de décorations négligent de porter à leur brochette certaines
croix trop prodiguées. Il faut sans doute blâmer \irgile et Horace d'avoir des premiers donné l'exemple de ces tristes apothéoses ; mais il faut observer aussi que déjà on n'y faisait guère attention.
Quelle que soit d'ailleurs la valeur de cette idolâtrie de commande, où pour ma part je ne puis voir qu'une formule de politesse, il est certain qu'en attendant l'installation d'Auguste au ciel, Horace et Virgile dès ce monde se tenaient loin du dieu, et à une distance très-respectueuse. Virgile n'avait point les habitudes d'un homme de cour; on le reconnaissait dans les vers où Horace peint un de ses amis, ridicule pour les gens du bel air, mal drapé dans sa toge, mal chaussé, mais un cœur d'or, une âme candide : tous défauts et qualités qui ne s'allient guère avec la vie d'un courtisan. Tous deux restent le plus souvent à la campagne, amants de la solitude, et point du tout amants platoniques à la façon des poètes de salon du xvin® siècle ; leur vie s'écoule au sein de la nature libre et souriante, loin de la servitude universelle, dont ils préservent au moins leur personne, sinon leur pensée. C'est de cette retraite qu'ils font passer à Auguste cette redevance d'éloges dont ils achètent l'indépendance de leurs goûts et de leur vie. On peut voir là un égoïsme blâmable et condamner cette indifférence pour l'assujettissement général dont ils se consolent en
y échappant personnellement ; mais il faut bien préciser la nature de leurs torts, et surtout ne point les exagérer. Dans leur conduite, je ne vois rien de cette idolâtrie convaincue et naïve que M"* de Sévigné nous peint si vivement chez le janséniste Ârnauld d'Andilly, quand, ravi d'avoir été bien reçu parle roi, il s'écriait tout larmoyant : « Il faut s'humilier, il faut s'humilier I » Cet honneur dont M. d'Andilly se montrait si touché, Virgile et Horace s'y dérobaient de leur mieux, et ce n'était pas par humilité.
Tout en avouant la vie retirée des deux poètes, M. Sainte-Beuve n'épargne rien pour exagérer leur rôle ofiiciel et l'influence d'Auguste sur leur génie. Il semble pourtant que chez Horace ce n'est point sur les pièces politiques, sur les odes de circonstance, qu'est fondée sa réputation. Elles sont froides, sans inspiration vraie ; le poète y a recours aux recettes ordinaires, le beau désordre et le bagage mythologique. J'ai ici pour moi l'autorité de M. Sainte-Beuve lui-même, qui, citant plusieurs odes qu'il faut toujours se relire à soi-mêmey n'en cite aucune qui soit politique. Quels sont en effet chez Horace les vrais titres de sa renommée ? Des odes ravissantes de grâce épicurienne, des épitres et des satires animées d'une vivacité spirituelle, recommandées par cette morale facile qui se confond un peu trop avec la prudence, par cet égoïsme doux et charmant que
nous retrouvons chez La Fontaine, mais que relèvent souvent chez Horace des accents plus fiers et plus fermes, échos lointains et sonores des convictions de sa jeunesse ^ Je ne vois guère dans tout cela l'influence personnelle d'Auguste. Ce prince d'ailleurs n'était pas de ces personnages prestigieux qui, par l'éclat de leurs qualités ou de leurs vices, s'emparent fortement des imaginations poétiques. Il n'avait point de cour ; en fait d'autorité, il visait au solide et affichait la simplicité. Sa maison était très-modeste d'apparence, et c'était sa femme qui lui faisait ses habits. Ses amours, soigneusement dissimulées, n'avaient rien de ces poétiques passions de Louis XIV dont on a pu retrouver quelques traits dans les tragédies de Racine. Nul faste, point de ces fêtes splendides qui éblouissaient les contemporains du grand roi. Les plaisirs d'Auguste étaient vulgaires : celui qu'il goûtait le plus volontiers, au rapport de Suétone, était des plus prosaïques, et lui aurait valu dans les temps modernes une réputation peu méritée d'innocence : il péchait à la ligne.
Et c'est ce fin et cauteleux personnage, ce diplomate achevé, dont M. Sainte-Beuve veut presque
1. « Un rossignol né libre, qui seul est le vrai rossignol, a bien une autre valeur que celui qui naît en cage : il chante bien autrement, ayant connu la liberté, la nature, et les regrettant. » ( MiGUELET, VOiBêau.)
LES GENS DE LETTRES A ROME. 7i
faire un personnage épique I II prétend même reconnaître quelques traits d* Auguste dans le héros de Virgile. « Certes, dit-il, il y a dans le caractère d'Énée des intentions, des réverbérations marquées et sensibles du caractère et de la politique d'Auguste, des teintes d'Auguste sur le front d'Énée, mais rien que des réverbérations et des teintes *. » Il est vrai que M. Sainte-Beuve trouve aussi à Énée une étonnante ressemblance avec saint Louis. Pour qui a lu l'histoire d'Auguste, ou .seulement observé ses bustes, ces lèvres minces, ce geste doux, bénin, cafard, ces allures de chat, que nous rendent toutes ses statues, il paraîtra bien étrange qu'Octave, le fourbe idéal, et saint Louis, la plus pure, la plus loyale^ figure de l'histoire des rois, puissent se combiner dans le même personnage, quoique après tout la chose soit possible. Je ne me charge pas de déterminer à quelles doses s'opère cette combinaison : ces appréciations subtiles sentent un peu trop la chimie, et une création poétique ne peut s'analyser avec la même précision que le protoxyde de manganèse. Le fait est qu'il y a dans le personnage d'Énée des choses contradictoires : autant vaudrait avouer que c'est un personnage mal venu, ce serait plus simple. Mais ce n'est pas seulement en nous montrant « des teintes et des réverbérations d'Auguste sur