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DU SEIZIÈME SIÈCLE

Parmi nos écrivains du seizième siècle, Rabelais, Marot, Âmyot et Montaigne sont à peu près les seuls dont on n'ait jamais laissé prescrire la renommée. Les autres étaient oubliés. Notre siècle a été plus juste que le dix-septième et le dix-lmitième envers ses ancêtres : plusieurs de nos vieux écrivains ont été remis en honneur; mais les premiers qui aien4; obtenu cette réhabilitation tardive sont peut-être ceux qui présentent tout à la fois le moins d'intérêt et le plus de défauts. On a bien fait, sans doute, de rendre à Ronsard et à son école la place qui leur est due dans T histoire de notre poésie. Cependant le mérite de leurs efforts, plus incontestable que celui de leurs œuvres, ne saurait être mis en balance avec la gloire solide

et sérieuse des prosateurs du même temps. Personne du reste ne Tignore, cette curieuse réhabilitation de la poésie française au seizième siècle a été surtout inspirée par les passions littéraires de la restauration ; c*est plus tard seulement qu'avec un zèle plus calme et plus désintéressé on a tenté de rajeunir la gloire des prosateurs oubliés du seizième siècle, et, par d'intelligentes réimpressions, remis en lumière La Boélie, Henri Estienne, Pasquier et quelques autres, tant il est vrai que, même en littérature, la justice est faite pour attendre, quand elle n'est point stimulée par quelque intérêt contemporain.

Néanmoins la réhabilitation n'est pas encore complète, et il est difficile qu'elle le soit. Les prosateurs de cette époque turbulente en ont partagé les passions, et il est presque impossible que ces passions, qui sont encore les nôtres, ne se mêlent pas de les juger. Rien de plus aisé que d'être juste envers Rabelais et Montaigne ; leur gloire est trop solidement assise pour qu'on tente de l'ébranler, et je ne sais qu'un écrivain de nos. jours qui soit capable de le faire : c'est celui qui chicanait le mérite littéraire du Tartufe^ en haine du sujet; mais peu de gens ont cette intrépidité. En outre, les bouffonneries de Rabelais peuvent faire oublier la gravité de ses attaques, et tout le monde ne prend point la peine de briser cet os médullaire pour en mcer la substantifique moelle. Quant à

Montaigne, cette curiosité égoïste qui laisse aller le monde comme il va, ce scepticisme railleur qui se contente de noter ses ridicules et de rire de ses erreurs, n'a rien de bien effrayant. Un homme qui dit : Que sais-je? qui ne nie rien, n'affirme rien, ne saurait soulever de bien violentes tempêtes. Si Voltaire était sceptique, comme quelques-uns se plaisent à le dire, ils en parleraient avec plus de calme. Mais c'est parce qu'il ne Test point, qu'il nie et qu'il affirme très-nettement bien des choses, c'est pour cela que son nom seul provoque encore aujourd'hui de si violentes convulsions, et c'est précisément • à cause de ses qualités vraiment sérieuses que tant de gens s'efforcent de le faire prendre pour un esprit léger, un historien superficiel, un penseur sans consistance, (in bouffon qui ne sait que railler. Or, pour un écrivain comme Voltaire, dont la vie n'a été qu'une longue polémique passionnée, infatigable, portant sur les matières les plus graves, la justice littéraire est le plus souvent. chose illusoire, et ce sont encore ses opinions que l'on juge quand on n'a l'air déjuger que son talent.

Cette situation est celle des écrivains calvinistes du seizième siècle, et surtout du premier d'entre eux, Calvin : sa vie, ses opinions, son génie, tout cela est inséparable; sa vie seule suffirait déjà pour susciter des préventions contre lui, même parmi ceux qui ne sont pas ses adversaires natu-

i:els, et les philosophes ne lui pardonneront pas le bûcher de Michel Servet : sur ce point Bossuet serait volontiers plus indulgent ^ En outre les écrits de Calvin ont une admirable unité qui doit lui nuire auprès de bien des lecteurs. Pas une page qui ne soit consacrée au triomphe de sa cause, à rhumiliation des ennemis de sa foi ; pas une place où Ton puisse asseoir un jugement purement littéraire. 11 y a plijLS, Calvin est du petit nombre de ces écrivains supérieurs chez qui la distinction du fond et de la forme, de la pensée et du style est

1. Basnage, dans sa controverse contre V Histoire des variations, ayant approuvé ce mot de Juricu : « La persécution contre Servet étaU un reste de papisme : » — « C'est donc, s'écrie Bossuet, un des fruits de la réforme de laisser l'impiété et le blasphème impunis, de désarmer le magistrat contre les blasphémateurs et les impies; on peut blasphémer sans crainte à l'exemple de Servet, nier la divinité de Jésus-Christ avec la simplicité et la pureté inflnie de l'Être divin, et préférer la doctrine des mahométans à celle des chrétiens... Il ne reste plus qu'à s'écrier: Heureuse la contrée où l'hérétique est en repos aussi bien que l'orthodoxe, où l'on conserve les vipères comme les colombes et les animaux innocents, où ceux qui composent les poisons jouissent de la même tranquillité que ceux qui préparent les remèdes ! Qui n'admirerait la clémence de ces États réformés? On disait dans l'ancienne loi : Chasse le blaspliémateur du camp, et que tout Israël Vaccable à coups de pierre, Nabuchodonosor est loué pour avoir prononcé dans un édit solennel : Que toute langue qui blasphémera périsse, et que la maison du blasphémateur soit renversée! Mais c'étaient là des ordonnances de l'ancienne loi, et l'Église romaine les a trop grossièrement transportées à la nouvelle : où la réforme domine, l'hérétique n'a rien à craindre, fût-il aussi impie que Servet et aussi grand blasphémateur. » {Défense de l'Histoire des variations, premier discours, SS ^ ®^ ^*)

absolument impossible; ce style si net, si limpide, est inséparable de l'idée, ou plutôt c'est Tidée jBlle-méme. Il faut prévenir les amis de ce qu'on appelle le beau style, le style élégant, qu'ils ne trouveront guère chez Calvin de quoi se satisfaire : la lecture de ses écrits est désespérante à cet égard, comme celle de Démosthène et des Provinciales; on n'y trouverait peut-être pas une belle expression à souligner. Montaigne disait de quelques écrivains de l'antiquité : « Quand je rumine les détails de leur langage, j'ai dédain de ces menues pointes et allusions verbales qui naquirent depuis. À ces bonnes gens il ne falloit d'aiguë ni de subtile rencontre : leur langage est gros d'une vigueur naturelle et constante... Quand je vois ces braves formes de s'expliquer, si vives, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. » Ces paroles peuvent s'appliquer à Calvin. En le lisant on est convaincu ou on ne l'est pas, on est séduit ou scandalisé, mais on n'admire guère, et si l'on vient à se dire que c'est bien pensé, c'est par effort qu'on arrive à ajouter que c'est bien écrit.

Voilà, sans doute, un mérite éminent et rare. Qu'arrive-t-il pourtant? C'est que si Calvin est de ceux dont Pascal disait : « Vous cherchez un écrivain, et vous trouvez un homme, » il s'ensuit que ceux à qui déplaisent l'homme et ses opinions, n'ont guère l'esprit assez libre pour s'accommoder

de l'écrivain. Cet homme» en s' occupant moins des mots que des choses, nous force de l'imiter en ce point, quand nous le lisons.

Il en est à peu près de même des autres écrivains calvinistes du seizième siècle. Tous ont été mêlés aux événements, et les sentiments qui ont agité leur vie se marquent dans leurs écrits : presque tous leurs ouvrages sont des écrits de polémique. Aussi est-il imposable de séparer leur vie de l'examen de leurs ouvrages, dont elle est le commentau*e et l'explication ; aussi les intéressantes études que M. Sayous a récemment publiées ne sont-elles pas purement littéraires comme le porte le titre de son recueil *. Loin de lui en faire un reproche, nous devons l'en féliciter. L'histoire et la morale y tiennent nécessairement autant de place que la critique, ce qui n'empêche pas M. Sayous de se préoccuper avec raison du rôle qu'ont joué ces écrivains au milieu de notre littérature et des services qu'ils lui ont rendus, tout en se proposant un autre but.

Réunis par leurs communes croyances, les calvinistes du seizième siècle ne forment point cependant une véritable école littéraire. Dans ce siècle fécond en originalités diverses, ils gardent tous leur physionomie particulière, et ce n'est point avec les mêmes armes qu'ils défendent la même

1. Études littéraires sur les écrivains français de la réforma^ tifln, par M. A. Sayous, 2 vol. in-18. Paris, Cherbuliez, 1854.

caiise» Pour n'en citer que quelques-uns, quoi de plus différent que la nerveuse dialectique de Cal* vin, le bon sens érudit et ingénieux d'Henri Estienne, et ce merveilleux langage d' Agrippa d*Âubigné, tour à tour pathétique ou spirituel, énergique ou bouffon? Voyez, au contraire, l'école de Port-Royal : il semble qu'il y ait là comme un fonds commun où puisent les écrivains de cette école, et qu'il n'y ait entre eux que des différences de degré. Nicole n'est que du Pascal affaibli. Mais les tragiques événements où les écrivains calvinistes ont joué un rôle si actif, leurs fortunes si variées, ont conservé et développé ces originalités naturelles, tout en leur imposant quelques caractères généraux que nous essayerons de signaler.

En constatant les qualités littéraires qui distinguent les écrivains calvinistes au seizième siècle, il est aisé de s'apercevoir qu'ils les doivent en partie à l'esprit de foi raisonnée et d'indépendance que leur soufflait la réforme, aux circonstances au milieu desquelles ils ont vécu, aux persécutions même qu'ils ont subies.

C'est surtout parmi les savants que la réforme recruta ses premiers champions. Us ont pour l'antiquité tout l'enthousiasme de la renajissance ; mais ils n'iront pas se perdre dans ces inutilités savantes où s'ensevelissait souvent l'érudition contemporaine, user leur vie à déterminer la mesure des vers de Plaute, ou s'absorber dans la

contemplation béate de la période cicéronienne. Ils vivent au siècle où le cardinal Bembo, secrétaire de Léon X, poussait le respect de la bonne latinité jusqu'à forcer le pape à jurer par les dieux immortels S où le jésuite Muret empruntait à Cicéion les mouvements de son éloquence et toutes les splendeurs de son style pour célébrer devant Grégoire XIII le massacre de la Saint-Barthélémy *. Moins païens dans leur style, les calvinistes font de leur érudition un meilleur usage. Ce qu'ils vont chercher dans l'antiquité, ce sont des idées depuis longtemps disparues, ce sont des enseignements, des traditions et des exemples. Dès le début, ils entrevoient dans la renaissance Tavénement de ce fait nouveau qui attendra deux siècles encore pour trouver dans la langue française un mot qui le nomme et le consacre, la civilisation. « siècles! ô lettres! s'écrie Ulrich de Hutten, qu'il est doux de vivre maintenant, quoiqu'il ne soit pas encore temps de se reposer ! Ton heure a sonné, barbarie ; ceins tes flancs et pars pour un éternel exil! » Aussi, partout où ils s'installent, i côté du temple ils bâtissent l'école. La science leur parait une préparation nécessaire à la connaissance de la vérité religieuse : c'est une con-

1. Dans un bref du 9 mai 1517, Léon X adjure François I**", per Deos atque homines, de prendre les armes contre les infidèles. (Voyez M. Leclerc, Discours préliminaire aux OEuvres de Cicéron.)

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