‹ Les lettres et la libertéChapitre 24 sur 71 · D*Arnaud , par votre beau génie · texte numérisé non relu

D*Arnaud , par votre beau génie

Venez réchauffer nos cantons...

Déjà TApoUon de la France S'achemine à sa décadence ; Venez briller à votre tour, Élevez-vous, s'il baisse encore.

Ainsi le couchant d'un beau jour Promet une plus belle aurore,

Parisiens *. Il est étrange qu'un homnae qui a été souvent si grand par ses actions ait eu dans le goût tant de petitesse et de mesquinerie.

Louis XIV n'avait pas pour les lettres le même arpour, mais au moins avait-il dans le goût plus de sérieuj^.

Heureusement pour la réputation littéraire de Frédéric II, la seule partie de ses volumineux ouvrages que tout le monde connaisse est sa correspondance avec Voltaire et avec d'Alembert. Elle est mieux écrite que ses histoires. Là du moins il écrit en général simplement et naturellement, sans viser au style brillant et aux élégances académiques. Cette correspondance n'est pas seulement curieuse et intéressante par le fond, elle est d'une lecture facile, amusante, et répond suffisamment à l'insolente question que le père Bouhours posait au xvii*" siècle, et que Frédéric rappelle souvent en s'en moquant : si un Allemand peut avoir de V esprit. Même en prenant le mot esprit dans le sens où l'entendait le jésuite, la correspondance de Frédéric eût pu le satisfaire, et ce qui le prouve, c'est que le voisinage des lettres de

1. Quand d'Alembert lui propose Suard comme correspondant littéraire à la place de Thiriot, qui se mourait, et que, par parenthèse, Frédéric payait fort inexactement, voici ce que le roi de Prusse répond à ce sujet : « Que le correspondant que vous noc proposez m'envoie une feuille de sa façon, pour voir s'il me con- ^viendra; mais surtout qu'il n'omette pas les historiettes de Paris, si elles sont plaisantes. »

Voltaire et de d'Âlembert ne nuit pas trop à celles de leur royal correspondant.

Le côté triste de cette correspondance, ce sont les doctrines désolantes, ce sont les plaisanteries cyniques qui y reparaissent trop souvent. On peut faire à ce sujet une remarque : c'est que, pendant plusieurs années, le ton de Voltaire reste décent; à peine répond-il à quelques plaisanteries assez légères de Frédéric ; mais aussitôt qu'il a vu le roi à Berlin, le ton change brusquement, et sa première lettre après son départ contient déjà des grossièretés qui défient toute citation. Quoique Voltaire n'eût malheureusement pas besoin d'être provoqué à cet égard, il faut noter que presque toujours c'est le roi qui lui donne l'exemple *. Il

1. II y a par exemple des vers regrettables sur la bataille de Rosbach que les ennemis de Voltaire ont cités assez de fois :

Nos blanc8>poudrés sont conyaincus De tout ce que vous savez faire, etc.

Ou ne peut que les condamner sans doute au double point de yue du patriotisme et de la décence; mais ils ne sont qu'une réponse à des vers que Frédéric lui avait envoyés, et qui sont bien autrement repoussants. Ajoutons, comme circonstances atténuantes, que cette lettre ne fut écrite qu'un an et demi après Rosbach, que les blancs'p(yudrés dont il est ici question sont, non pas nos soldats, comme on pourrait le croire, mais les généraux de cour, nommés par Frédéric dans sa pièce {Adieu, Turpin, Broglio, Soubise)^ et que tout le monde chansonnait alors en France, comme on avait chansonné jadis Tinfortuné Villeroy. C'était Tusage. Chamfort raconte qu'au sujet d'un bon mot qui fut dit à l'occasion du désastre du comte de Grasse, « un des assistants, levant les mains apràa

est certain que Frédéric fut pour beaucoup dans l'achèvement du déplorable poëme qui pèse toujours sur la mémoire de Voltaire. « Croyez-moi, achevez la Pucelle. » Cette fatale exhortation revient comme un refrain dans les lettres de Frédéric, jusqu'au moment où malheureusement le poète finit par y céder. Laissons cela, aussi bien que l'histoire de leur querelle, où les torts furent réciproques. Sans doute Frédéric ne pouvait être satisfait de voir Voltaire bafouer aux yeux de l'Europe Maupertuîs, le président de son acadé-

un instant de silence et avec un air profond , dit : Comment ne serat(-on pas charmé des grands événements ^ des botdeversements même, qui font dire de si jolis mots ! On suivit cette idée, on repassa les mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La chanson sur la bataille de Hochstedt fut trouvée mauvaise, et quelques-uns dirent à ce sujet : Je suis fâché de laperte de cette bataille; la chanson ne vaut rien. » — On cpnnait la plaisanterie de Louis XV sur Soubise après Rosbach, double allusion à ses malheurs comme général et comme mari : « Tiens, ce pauvre Soubise! il ne lui manque plus que d'être... content! » et le mot de la duchesse d'Orléans quand on disait devant elle que de victoires en victoires Frédéric pourrait bien venir jusqu'à Paris: (( Ah! tant mieux ; je verrai donc eûfin un roi !» On sait combien cette guerre, suscitée par Bernis et M™* de Pompadour, était impopulaire en France. Tout en blâmant Voltaire, il ne faut pas oublier ce qui diminue la portée de sa faute. D'Alembert, du reste, est plus digne quand il félicite Frédéric de ses victoires, «excepté, dit-il, celle de Rosbach, dont votre majesté elle-même me défendrait de me réjouir. » Et pourtant il écrit à Voltaire : « Pour moi, comme Français et comme philosophe, je ne puis m'affliger de ses succès. Hos Parisiens ont aujourd'hui la tête tournée du roi de Prusse. » (11 janvier 1758.)

mie ; mais faire brûler par la main du bourreau le pamphlet où Voltaire châtiait justement les opinions ridicules et parfois odieuses de Maupertuis était une vengeance indigne de Frédéric. Après tout, avouons que le premier tort fut du côté de Voltaire : ce fut, après s'être refusé pendant quinze ans aux soUicitationsxle Frédéric, qui l'appelait à Berlin, d'avoir cédé enfin, d'avoir cru possible une liaison si disproportionnée selon les idées du monde. D'Alembert, Rousseau, Diderot, furent plus sages à cet égard, et se dérobèrent à ces hautes protections dont ils voyaient tous les dangers.

Ce qui du reste pouvait faire illusion à Voltaire, ce n'étaient pas seulement les protestations d'amitié que lui avait prodiguées Frédéric, et qui paraissent en effet avoir été sincères, c'était aussi le ton d'égalité, de déférence même, que le roi prenait avec lui dans ses lettres ; c'était aussi la tolérance parfaite avec laquelle il lui laissa toujours combattre ses opinions sans jamais paraître se souvenir de la différence de leurs positions. Cette tolérance, il faut le dire à l'honneur de Frédéric, ne l'abandonna jamais : il ne la porte pas seulement dans les discussions spéculatives, où la modération est encore assez rare, même entre particuliers ; mais il écoute sans se fâcher des avis parfois un peu vifs. Ainsi en 17&9, quand ils n'en sont encore qu'aux douceurs, le roi, engagé dans

une guerre sanglante qu*il avait provoquée, envoie au poëte une ode contre la guerre. « Je croirais volontiers, lui écrit Voltaire , que cette ode est de quelque pauvre citoyen, bon poëte d'ailleurs, lassé de payer le dixième et le dixième dû dixième, et de voir ravager la terre pour les querelles des rois. Point du tout : elle est du roi qui a commencé la noise ; elle est de celui qui a gagné , les armes à la main, une province et cinq batailles. Sire, votre majesté' fait de beaux vers, mais elle se moque du monde. » A cette sortie, Frédéric se contente de répondre : « Ne vous étonnez point de mon Ode sur la Guerre; ce sont, je vous assure, mes sentiments. Distinguez Thomme d'État du philosophe, et sachez qu'on peut faire la guerre par raison, qu'on peut être politique par devoir et philosophe par inclination. Les hommes ne sont presque jamais placés dans le monde selon leur choix ; de là vient qu'il y a tant de cordonniers, de prêtres, de ministres, de princes mauvais. » La réplique n'est peut-être pas trop bonne, mais elle est au moins bien modérée. Plus tard , après leur brouille et leur raccommodement. Voltaire, ranimant cette querelle éteinte, s'avise de publier dans ses Questions sur r Encyclopédie un morceau où Maupertuis est fort mal traité. Toute la colère de Frédéric lui revient; il écrit à d'Alembert pour se plaindre amèrement de Voltaire, il écrit à Voltaire dans le même sens. Loin de s'excuser, celui-

ci répond par une lettre très-ferme, où il .lui reproche durement ses défauts : « Vous vous êtes fait un malheureux plaisir d'humilier les autres hommes, plaisir indigne de vous, etc. » Toute la lettre est sur ce ton. On s'attendrait à une nouvelle rupture. — La réponse de Frédéric commence ainsi : « Je sais très-bien que j'ai des défauts, et même de grands défauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement, et que je ne me pardonne rien quand je me parle à moimême ^ )) Et il continue avec autant de calme, tant qu'il ne s'agit que de ce qui lui est personnel ; il ne reprend son aigreur que quand il en vient à parler de ce qui fait le sujet de leur querelle, et enfin termine par des compliments.

Cette modération, qu'il n'oublia qu'une seule fois, il eut encore à l'exercer envers Voltaire mort. Beaumarchais, qui préparait l'édition posthume des Œuvres de Voltaire^ fit proposer à Frédéric de détruire un fragment de prose trouvé dans les papiers de Voltaire, et où le roi de Prusse était très -mal traité : c'étaient les Mémoires. Celui-ci refusa l'offre de l'éditeur et laissa même circuler l'ouvrage dans ses États. Pour comprendre tout ce que l'action de Frédéric eut de magnanime , qu'on se rappelle les imputations scandaleuses que contiennent ces trop charmants Mémoires.

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