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Décret du 13 juillet

grand nombre de gens de lettres des ressources pécuniaires qui satisfont à leurs besoins sans les distraire de leurs travaux, Napoléon a dépassé de bien loin les générosités tant vantées de Louis XIV : Esménard a été mieux rente par lui, que ne l'avaient été Corneille et même Chapelain ; et il faut ajouter que jamais l'empereur ne mit dans ses faveurs l'inégalité de répartition et l'absence de toute proportion relative entre le mérite et les récompenses, qui éclate dans les fameuses listes de pensions dressées par Colbert pour le grand roi. Si les premiers talents du temps de Napoléon ne furent pas les mieux rétribués, c'est qu'ils ne s'y prêtèrent point : il est certain que Napoléon les distingua, les rechercha même, et que rarement ses faveurs s'allèrent placer sur les Cotin et les Cassagne de son temps. Quand ce malheur lui arriva , c'est qu'il ne trouva pas mieux à récompenser.

En outre, la révolution léguait à Napoléon un moyen d'influence plus capable peut-être que toutes les munificences possibles de lui assurer la direction suprême de la littérature : c'était la presse, puissance nouvelle, centralisée par lui comme le reste; elle mettait la renommée même à son service, et lui permettait de récompenser par la notoriété publique, de punir par le blâme ou (ce qui est plus douloureux et plus regrettable pour les écrivains) pat: le silence... Et pourtant

tant d'efforts, de bon vouloir, de générosité, toute-puissance, n*ont abouti qu'à former la litt rature que chacun sait, et dont personne n'a se rieusement encore entrepris la réhabilitation.

Loin de là, on a presque été trop sévère M. Thiers lui-même, en trois ou quatre pages, parlé avec un dédain magnifique de cette littéra ture infortunée; il la déclare nulle; selon lui « une force d'inertie peu ordinaire s'était emparé alors du génie national. » Néanmoins, outre le écrivains vraiment remarquables, qui se sont signalés alors, quelques-uns hors de France, tous en dehors des cadres officiels, tels que Madame de Staël, Benjamin Constant, Chateaubriand, Joseph de Maistre, Sénancourt et Sismondi, il y avait un très-grand nombre d'écrivains d'un talent réel, mais incomplet ou mutilé, et qui semblent avoir valu mieux que leurs ouvrages. Qu'auraient-ils produit dans d'autres circonstances? Nul ne le peut dire. On peut croire, au moins, pour leur excuse, que l'air et l'espace leur ont manqué*.

1. « Louis XIV, dit M. Thiers, en aimant le génie, quelquefois sans le comprendre, quelquefois même en le maltraitant, n'eut qu'à le laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que Tesprit humain ait jamais donné, car jamais il n'enfanta des œuvres si grandes et si parfaites. Napoléon aurait eu le temps, qui lui a manqué par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu à la nation française la jeunesse d'esprit qui produisit le Cid et Athalie, et certainement lui aurait refusé la liberté qui crée les Cicéron et les Salluste quand elle existe, l'es Tacite quand elle a cessé d'exister. » (Tome VIII, p. 147.) Le temps ici ne fait rien

La duchesse d'Orléans, pour expliquer comment le régent, son fils, avec tant de bonnes qualités, arrivait à ne pas mieux faire, racontait que le jour de sa naissance les fées les plus puissantes lui avaient apporté en cadeau chacune une qualité excellente; mais on avait oublié d'inviter une pe~

ci l'affaire : car le consalat et Tempire ont duré quinze ans, et c*est précisément pendant les quinze premières années du règne de Louis XIV qu'ont paru presque tous les chefs-d'œuvre de la poésie du xvn* siècle. La période qui s'étend de 1661 à 1G7fi comprend tout Racine, sauf ses trois dernières pièces, tout Molière, sauf ses quatre premières, et de même la plus grande partie des œuvres de la Fontaine et de Boileau. Mais ce qui est certain, c'est qu'il y eut, pour toutes les branches de la littérature, moins de liberté sous l'empire que sous l'ancien régime. En outre, il faut bien le dire, Napoléon semble avoir parfois montré une susceptibilité personnelle qu'on ne trouve pas chez Louis XIV dans des circonstances analogues. Par exemple, la publication de VÊpttre à Voltaire, de Chénier, flt retirer au poëte ses fonctions d'inspecteur de l'instruction publique. Or, dans la lettre si triste et si noble qu'à ce sujet Chénier écrivit à Napoléon, il lui dit : « Je n'ignore pas, sire, et il faut bien toucher ce point, je nMgnore pas que cette bagatelle... a paru offrir à la malveillance quelques allusions à des choses plus récentes : on a relevé pour me nuire plusieurs vers défavorables aux conquérants. Mais qu*ai-je dit? Ce que Bourdaloue disait avec bien plus de force dans la chaire, et dans la chaire de Versailles; ce que disait Despréaux en s'adressant à Louis XIV lui-même, dans la belle épître où se trouve l'entretien de Pyrrhus et de Cinéas. » En effet, les vers de Boileau sont incomparablement plus hardis que ceux de Chénier, les conseils plus directs et plus personnels. Et, ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que ce fut précisément cette pièce qui valut à Boileau les premières faveurs qu'il reçut de Louis XJV. L'épttre de Boileau lui valut une pension; celle de Chénier, une destitution.

tite fée, une seule, qui s'en vengea, en rendant inutiles tous les dons que les autres fées avaient accordés à Tenfant. Il y a une fée aussi, une grande fée qu'on a oublié d'inviter au baptême de la littérature qui nous occupe, et elle s'en est vengée cruellement, en frappant de stérilité tout ce qui s'était fait en son absence^

Je voudrais montrer et les efforts tentés en chaque genre, et ce qui les rendît impuissants : il ne s'agit point de raconter, après tant d'autres, les persécutions dont, l'empire une fois tombé, beaucoup d'écrivains prétendirent avoir été victimes; il y a eu des persécutions, cela est vrai, mais tout cela me semble avoir été exagéré, et le témoignage des intéressés me paraît suspect. Après la Terreur, chacun croyait avoir été presque guillotiné en 93, et n'avoir échappé que par un miracle inexplicable; après Tempire, beaucoup d'écrivains prétendirent qu'ils avaient été exposés ou à des tentations ou à des persécutions quelque peu imaginaires. L'un avait failli être sabré sur les marches des Tuileries; l'autre avait échappé à grand'peineaux prisons d'État : tous avaient eu d'énormes difficultés avec Fouché et Savary ; tous racontaient les mots fiers, les mots romains, qu'ils avaient opposés aux menaces et aux tentatives de séduction : cependant cette fierté hautaine n'avait pu les soustraire aux faveurs impériales, que quelquesuns même, — par prudence, — avaient cru de-

voir solliciter. 11 s'en est trouvé un, dit-on, qui, n'ayant rien de pis à imputer à l'usurpateur, lui reprochait amèrement (après 1815) d'avoir voulu le flétrir en lui infligeant une pension-^ il avait dû subir cette humiliation, et la légitimité, touchée de son malheur, la lui maintint, pour le consoler ^

1. M. Sainte-Beuve se montre quelque part fort sévère pour ces tentatives de corruption plus ou moins réelles exercées par Napoléon. Peut-être en est-il de ce genre de séduction comme de beaucoup d'autres, il me semble que les victimes se sont souvent offertes et complaisamment prêtées à leur immolation Quoi qu*il en soit, voici le passage de M. Sainte-Beuve : « J'oserai dire que Napoléon est Thomme qui a le plus démorcUisé d'hommes de ce temps, qui a le plus contribué à subordonner pour eux le droit au fait, le devoir au bien-être, la conviction à l'utilité, la conscience aux dehors d'une fausse gloire. Bonaparte n'était ni bon ni méchant, il n'aimait ni ne baissait les hommes, il ne les estimait guère qu'en tant qu'ils pouvaient lui nuire ou le servir. Si l'on essaye d'énumérer la quantité d'hommes honnêtes, recommandables par le talent, l'étude et les vertus de citoyen, que 89 avait fait sortir du niveau, qui avaient traversé avec honneur et courage les temps les plus difficiles, que la Terreur même n'avait pas brisés, que le Directoire avait trouvés intègres, modérés et prêts à tous les bons emplois; si l'on examine la plupart de ces hommes tombant bientôt un à un, et capitulant, après plus ou moins de résistance, devant le despote, acceptant de lui des titres ridicules auxquels ils finissent par croire, et des dotations de toutes sortes, qui n'étaient qu'une corruption fastueusement déguisée, on comprendra le côté que j'indique, et qui n'est que trop incontestable. L'éclat tant célébré des triomphes militaires d'alors, cette pourpre mensongère qu'on jette à la statue et qui va s'élargissant chaque jour, couvre déjà pour beaucoup de spectateurs éblouie ces hideux aspects, mais ne les dérobe pas encore entièrement à qui sait regarder et se souvenir. » {Critiqws et portraits, 1841,t. ra,p. 96.)

Tout n*étail pas mensonge pourtant dans ces récits, et quelques-uns vraiment avaient soutenu avec une constance méritoire leur dignité et leur indépendance. Ce ne sont pas ceux qui ont fait le plus de bruit. Les plus fermes, même Daunou, même madame de Staël, ont pu avoir un petit moment de faiblesse, ou tout au moins manquer de clairvoyance au lendemain de Brumaire. D'autres n'ont pas su résister à la tentation suprême pour les écrivains les plus dignes de ce nom : la publicité. S'il est dur, comme dit Tacite, de passer quinze^ ans dans le silence, ce silence est particulièrement cruel pour ceux qui ont ou croient avoir quelque chose à dire. De toutes les ambitions, peut-être la plus permise est celle du pauvre Sosie :

Quel est ton sort? dis-moi. — D'être homme et de parler.

Le seul qui n'ait pas plié un seul instant, c'est le bonhomme Ducis, qui, dans une lettres résu-

1. Citée par M. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. Vi, p. 381. — En 1814, Ducis, alors fort &gé, se laissa mener aux Tuileries, où Louis XVni lui prodigua les caresses : cela a fait un peu illusion sur les opinions antérieures du poète. M. Sainte-Beuve (même article) remarque avec raison qu'au temps de la Révolution a il était très-lancé à certains égards, bien qu'il restât inébranlable sur le chapitre de la foi religieuse et de l'orthodoxie. Les amis littéraires parmi lesquels il acheva de vivre, et qui Tout fait le plus royaliste et le plus bourbonien possible, ont dissimulé et recouvert de leur mieux cette période patriotique et républicaine de Ducis. » Arnault, qui, soit sous la Révolution, soit sous TEmpire, appartint

mait ainsi ses raisons diverses pour se refuser à toutes les avances : « Je suis catholique, poète, républicain et solitaire. » Aucun n*aété aussi net; mais, tout compensé, c'est parmi les gens de lettres qu'il faut chercher les caractères, les hommes qui montrèrent alors le moins dp souplesse. Ce sont eux aussi qui sont restés les plus convenables envers Napoléon tombé. En 1815, Lemercier, sollicité d'écrire contre lui, répondait : « Je laisse ce soin à ceux qui l'ont flagorné. »

Au reste, certaines épreuves qui leur sont habituelles sous des régimes plus libéraux, leur avaient été épargnées sous l'empire; chose qui semble d'abord assez singulière, mais que Ton s'explique aisément, il n'y a pas eu, pendant ces quinze années, un seul écrivain de renom mis en prison pour ses écrits, et la raison en est simple : c'est que la police et la censure prévenant le délit, c'est-à-dire l'impression, on n'avait pas à le punir. Je ne vois absolument que madame de Staël et Laharpe, qui aient été frappés dans leur personne. Tune par un exil sans cesse renouvelé et des tracasseries de toute espèce, l'autre beaucoup plus légèrement par un internement à quelques

toujours à des opinions différentes de celles de Ducis, sans cesser d'être son ami, Arnault confirme cette assertion de M. Sainte- Beuve, et il va jusqu'à écrire ceci : « L'imitation terrible que la France fit du terrible exemple qui lui avait été donné par l'Angleterre, n'était pas à ses yeux l'acte le plus injuste de la Révolution. »

ti5'i LES LETTRES ET LA LIBERTÉ.

lieues de Paris ^ : de sorte qu'où ne devrait pas trop plaindre les gens de lettres de ce temps, si

1. Et encore n'est-ce point pour des écrits qu'ils furent frappés, mais à cause de leurs relations , et de propos de société. Voici , d'après la correspondance de Napoléon, la lettre relative à Laharpe : on lui reprochait de tenir chez lui des conciliabules royalistes.

Au citoyen Fouché, minisire de la police générale,

Paris, 5 veatâse, an X.

« Vous voudrez bien , citoyen ministre, donner Tordre au citoyen Laharpe de sortir de Paris sous vingt-quatre heures; vous lui désignerez une campagne ou une petite ville à vingt-cinq lieues de Paris, où il restera en surveillance jusqu'à nouvel ordre.

(( Mesdames Champcenetz et Damas ayant des correspondances

suivies avec les ennemis de l'État^ mon intention est que vous les

fassiez conduire hors des frontières.

« Bonaparte. »

{Correspondance, t. VII, p. 398.)

Quelque chose de plus grave que cette mesure, ce fut l'article qui parut dans le Moniteur du 9 ventôse, an X, et où le journal officiel, affichant à l'égard de Laharpe une dédaigneuse pitié, disait : « Cet homme si estimable et auteur de très-bons ouvrages, ftgé de soixante-dix-huit ans, est tombé dans l'enfance, est en proie à une espèce de délire réacteur, que nourrit et entretient chez lui le caquetage de quelques coteries. A son âge, et lorsqu'on se met tous les jours dans la position de demander pardon de tout ce qu'on a dit et écrit dans les plus belles années de sa vie, on n'a que le droit de se taire et d'être pardonné. » On eu a peutêtre un autre, surtout quand on est déclaré un homme si estimable, et qu'on ne se voit reprocher d'autre crime que d'avoir soixante-dix-huit ans et d'être tombé en enfance; c'est après s'être vu enlever de Paris si brusquement, comme le plus dangereux des conspirateurs^ de ne pas être déchiré avec cette compassion insultante, quand la réplique est impossible. Un prédicateur de ce temps, l'abbé Fournier, fut traité plus singulièrement en-

Ton ne savait que, parmi eux, il en est, et ce sont les meilleurs, qui sacrifieraient volontiers la sécurité de leur personne aux intérêts de la pensée, ou, si Ton veut, de leur pensée.

Ce sont les difficultés que cette pensée, sous quelque forme que ce fût, trouvait alors pour se faire jour, c'est cette répression presque toujours préventive, dont je voudrais tracer ici le tableau. J'en chercherai les principaux traits chez un écrivain dont on ne peut suspecter le témoignage, chez Napoléon lui-même. Sa correspondance est unique en son genre, tant à cause de l'immense valeur de l'homme qui l'a écrite, et de sa situation prodigieuse , que par ce privilège, tout aussi exceptionnel alors, de n'avoir pas été obligée à de prudentes restrictions, et d'avoir pu toujours,

core. Voici ce qu'an témoin peu suspect, M. de Beausset, préfet du palais impérial, raconte dans ses Mémoires, 1. 1, p. 106 : « Tout Paris courait à ses sermons... On prétendit que son sermon de la Passion offrait des allusions frappantes à la déplorable catastrophe de Louis XVI. Sur le rapport du ministre de la police, il fut arrêté, renfermé à Bicêtre comme fou, rasé, et traité réellement comme fou. » Le cardinal Fesch sMntéressa à lui, le fit sortir de Bicêtre, et Napoléon nomma l'abbé Fournier évêque de Montpellier : « J'ai entendu Napoléon, ajoute M. de Beausset, regretter d'avoir traité injustement un prélat aussi recommandable. » Un poCte du temps, Désorgues, ayant écrit quelques vers républicains, fut aussi enfermé à Charenton, traité également comme fou : il y mourut. La biographie de Jouy, risquant à ce propos un calembourg assez médiocre, affirme que la tête de Désorgues était réellement désorganisée. C'est possible ; mais l'affaire analogue et incontestée de Tabbé Fournier donne le droit d'en douter un peu.

quand l'écrivain le voulait, être franche, sincère, sans obscurités calculées, sans réticences. Aussi est-elle de beaucoup ce que nous possédons de, plus instructif sur cette époque ; c'est une histoire qui n*omet rien de ce que M. Thiers passe volontiers sous silence : elle le complète et parfois 'aussi le réfute. J'en multiplierai ici les citations : dans un tel sujet où chacun a, quoi qu'il fasse, ses préjugés et ses préventions, citer est le seul moyen d'être juste, ou, quand par malheur on ne l'est pas, de donner au lecteur la faculté de r^ lever une erreur et de rectifier une injustice. D'ailleurs le ton, l'accent, le geste impérieux que l'on croit voir dans ce style de maître, sojit de çqs choses qui ne prêtent guère au résumé. EUe3 font partie de l'histoire, elles en sont toute l'âme, h partie morale, vivante, celle qui nous intéresse plus que Iqs naouvements du troisième corps ou du sixième corps auxquels M. Thiers prête peutêtre une attention trop exclusive. Cette correspondance rend seulQ avec une fidélité expressive la physionomie de ce temps, et, pour me servir inoi aussi d'une antithèse qui semble devenir en pareille matière une formule obligatoire, le meil-* leur historien de l'Empire, — même pour la littérature, — c'est l'empereur.

On ne peut ni circonscrire , ni détourner à volonté l'activité intellectuelle d'un peuple et d'un

siècle. Presque toujours, à chaque époque, il y à pour la pensée publique une forme de développement, que l'on n'étouffe pas dans péril, même pour les autres manifestations de Fintelligéncé. A Athènes et à Rome, c'était l'éloquence de là tribune : l'éloquence une fois pacifiée^ le reste s'en ressentit. Au xvn® siècle, c'était la controversé religieuse : la paix ramenée dans l'Église et les jésuites triomphants, la pensée languit, jui^qu' au moment où la controverse philosophique vint la ranimer. Depuis 1789, la presse semblait l'instrument nécessaire et la condition même de l'activité intellectuelle; au début de la révolution, Mirabeau, Rivarol, Mallet-Dupan , André Chénier, Camille Desmoulins, et, sous le Directoire, presque tous les écrivains de chaque parti, avaient porté dans les journaux leurs talents et leurs passions, et en avaient fait une nouvelle branche de la littérature. On pouvait croire après Brumaire qu'en retranchant cette branche désormais inutile, une branche gourmande ^ disaient les jardiniers du temps, on ferait simplement refluer la sève ailleurs, et, qu'en taillant très-près, on la rendrait plus vigoureuse. Il n'en fut rien : la sève cessa de circuler et l'arbre dépérit.

Quelques mois après le 18 brumaire, une grande quantité de journaux furent supprimés ; treize seulement conservèrent le droit ou le privilège de paraître , et se virent soumis à une surveillance

active et sévère : ce régime était donné comme provisoire, et ne devait durer que jiisqxià la paix générale. Ce fut là, selon M. Thiers, « une mesure qui, aujourd'hui S ne serait rien moins qu'un phénomène impossible , » mais qui , grâce à l'esprit du temps et à l'indifférence générale, fut, dit-il, « accueillie sans murmure. » En effet, il est plus que probable qu'on n'entendit murmurer alors, ni les feuilles supprimées, cela va sans dire, ni celles qui avaient mérité de vivre, et qui, averties par l'exemple des autres, n'auraient pu d'ailleurs se plaindre, sans un désintéressement héroïque, d'une mesure qui supprimait pour elles la concurrence et tournait à leur profit. Quant à l'indifférence du public, c'est chose plus douteuse, et l'excuse, ce me semble, médiocre dans tous les cas. Car, ou les journaux supprimés n'avsûent point d'abonnés, et leur suppression était une vexation inutile ; ou ils en avaient , et en ce cas il est difficile de croire que ces abonnés aient été fort satisfaits d'une mesure qui les privait de leur journal. Je suis convaincu d'ailleurs que, comme le dit si judicieusement M. Thiers, les abonnés se sont abstenus de se plaindre aussi bien que les journaux, et que personne n'a entendu le moindre murmure, pas même M. Fouché, qui avait l'oreille fine, comme chacun sait.

1. Hist. du Consulat et de V Empire, 1. 1, p. 214. (Édition' de 1845.)

NAPOLÉON. SSa

Ce qui me ferait croire en outre que cette indifférence n'était pas aussi réelle cpie M. Thiers se plaît à le croire, c'est qu'en Tan xi, Tune des feuilles maintenues, le Journal des Débats^ avait un chiffre d'abonnés ^ qui semble fort extraordinaire, quand on songe que, sauf la partie littéraire qui ne pouvait intéresser qu'un nombre assez restreint de lecteurs, et qui fut en réalité beaucoup moins distinguée qu'on le croit à cette distance, le reste du journal était d'une insignifiance rare : ses plus grandes témérités consistaient à se taire sur quelques points; c'était entre les lignes qu'il fallait lire, et le plus grand régal des esprits frondeurs était de déchiffrer les blancs. Malgré cette prodigieuse circonspection, la carrière des journaux maintenus fut loin d'être douce et semée de roses.

On croirait pourtant, à voir les plaintes répétées que Napoléon adresse successivement, soit à Régnier, ministre de la justice, soit à Fouché, au sujet de la licence des journaux, que les feuilles publiques jouissaient encore d'une sorte de publicité, dont elles abusaient par accident. Il n'en est rien. Elles n'étaient nullement exposées à se compromettre en écrivant des articles de discussion politique, ce que nous appelons aujourd'hui un article de fond. Elles s'en

1. 6,000, selon Tbibeaudeau (Histoire de V Empire, i. III, p. 399.)

SIS LES LETTRES Et LA LIBERTÉ.

abstenaient soigneusement ^ ; quand elles commettaient des imprudences, c'était uniqueffient en insérant quelque nouvelle désagréable ait gouvernement; elles étaient pourtant averties. Dans une note dictée par Napoléon, on trouve la règle suivante, destinée à prévenir toute erreur : « Toutes les fois qu'il parviendra une nouvelle désagréable au gotwemement y elle ne doit pàS être publiée jusqu'à ce qu'on soit tellement sûr de la vérité, qu'on ne doive plus la dire, parce

1. Tous les dangers que la presse aurait pu courir à cet ég*M étaient prévenus, et il lui était impossible de laillir, comme on le voit par la lettre suivante :

Paris, 6 mars 1806.

«c M. Talleyrand, mon intention est que les articles politiques

du Moniteur soient faits par les Relations extérieures. Et quand

j'aurai vu pendant un mois comment ils sont faits, je défendrai

aux autres journaux de parler politique autrement qa*en c<^iant

les articles du Moniiewr, »

{Corresp,, t. XH, p. 157.)

Quant à la presse départementale, voici à quelle surveillance elle était soumise dès le Consulat :

Au général Moncey, premier inspecteur général de la

gendarmerie.

8 décembre 1803.

« Recommandez à vos officiers de gendarmerie de vous envoyer les gazettes qui paraissent dans les départements où ils se trouvent, lorsqu'elles contiendraient quelques articles contraires à U tranquillité publique. Faites spécialement cette recommandation à Nantes et à Angers. »

{Corresp., t. IX, p. 137.)

NAPOLÉÔff. ttO

qu'elle est connue de tout le mondé ^ » Gela est net, on ne doit la publier jamais'^ ni dans le pre* mier moment, parce qu'elle est douteuse, ni plus tard, parce que tout le monde la sait. Un seul point reste obscur : Comment tout le monde la saurait-il, si personne n'a pu la dire? Mais cela n'intéressait pas la pratique des journaux.

La simple discussion littéraire pouvait offrir encore quelques dangers pour l'existence des journaux, quand ils ne se bornaient pas unique-ment à la critique du style. C'est ainsi qu'un arrêté consulaire du 8 prairial an y\A supprime le journal VAmi des Lois^ (c pour s'être permis de verser le ridicule et le sarcasme sur une réunion d'hommes qui honorent la République et étendent chaque jour le cercle des connaissances humaines *. » Cette réunion, c'était l'Institut. Ainsi périssait une des libertés les moins contestées de l'ancien régime, celle de se moquer de l'Académie française. Que serait devenu Boileau, le sage Boileau lui-même, si de son temps il lui avait été interdit de se moquer et de l'Académie et des académiciens?

Notons en passant que cet Institut, si inviolable pour les écrivains, l'était moins pour le gouvernement, à ce qu'il semble, puisque la section des sciences morales et politiques allait bientôt être

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