‹ Les lettres et la libertéChapitre 3 sur 71 · Paow, Recherches sur les Grecs, t. !•', p · texte numérisé non relu

Paow, Recherches sur les Grecs, t. !•', p

concours dramatiques se fut régularisé et qu'il fut devenu une institution, le jury, qui semble avoir jugé séance tenante et sous Tinfluence des spectateurs, ne fut, pas plus que la foule, àrabri de toute erreur. Mais les erreuis que Ton cite de lui sont rares et presque toujours plus explicables que beaucoup de bévues commises dans les temps modernes par nos tribunaux littéraires. En voici une pourtant qui semblerait le convaincre d'avoir une fois cédé à la partialité reprochée mainte fois à l'Académie française, et préféré la naissance et le pouvoir au mérite véritable. Denys, tyran de Syracuse, avait la fureur de composer des vers et le malheur de les faire mauvais : il présentait ses pièces au concours d'Athènes avec l'obstination d'un candidat peipétuel et malheureux; ses échecs multipliés ne le décourageaient point. Une fois, enfin, il fut couronné : les juges se laissèrent-ils corrompre, ou bien sacrifièrent-ils en cette occasion la justice à un intérêt diplomatique? On ne le sait. Toujours est-il que cette décision, après avoir été trouvée fort ridicule, fut bientôt approuvée quand on en apprit le résultat inattendu. Denys fêta si bien sa victoire qu'il en mourut, d'indigestion I (( Âh ! dirent alors les Athéniens, si nous avions pu prévoir cela, nous ne F aurions pas fait languir, et Syracuse serait libre depuis vingt ans*.»

i, Pauw, Recherches sur les Grecs, t. K', p. 169, — Diodobr, XV, cb. Lxxix.

Athènes n'eut pas souvent Toccasion de commettre de pareils régicides. La plupart des con^ currents étaient des citoyens d'Athènes, et, pour la tragédie au moins, on ne voit guère qu'elle ait été cultivée en dehors de l'Âttique. Ce peuple si léger, dit-on, savait apprécier les œuvres sérieuses : là seulement se sont confondus deux êtres, distincts partout ailleurs, le peuple et le public. « Combien de sots faut-il pour constituer un public? )) disait Ghamfort. Combien fallait-il de gens d'esprit pour composer le peuple athénien? Le public là, c'était le peuple : cela ne s'est vu qu'une fois dans le monde. Le théâtre de Bacchus contenait vingt mille places*. Tous prenaient intérêt à la poésie, à l'art, ou plutôt chacun était un artiste; leurs habitudes civiles même ont une poésie qu'on ne trouve que là. Sur un territoire de treize lieues de long sur quinze dans sa plus grande largeur vivait un peuple à qui la vie matérielle^ toujours difficile, semble du reste avoir été assez indifférente : l'activité intellectuelle s'y mêlait à tout. Cette terre qui fournissait si peu au corps donnait beaucoup à la pensée. Quelques collines, de faibles ruisseaux ; en général, un terrain sec et nu, semé çà et là, comme les côtes de la Provence, de touffes de plantes aromatiques, acres et parfumées, dont Tabeille seule pouvait se nourrir ; rien de

1 1 Egger, Mémoires de littérature ancienne, p. 436.

L'^S POETES A ATHENES. i^

grand que la vue de la mer qui élargit la pensée et retend vers l'infini, cette mer de Salamîne aux patriotiques souvenirs, et puis ce ciel incomparable, que, dans la poésie athénienne, la jeune fille comme le héros n'oublient jamais en mourant de saluer de leurs derniers adieux ; cet air si limpide, au dire des voyageurs, et dont la pureté rend les voix plus sonores, dont l'éclatante lumière favorise l'architecte et le sculpteur, en accusant tous les contours. Là, tout était fait pour la vie publique. Jusqu'au temps de Périclès et même plus tard les maisons d'Athènes n'étaient en général que de pauvres masures; on ne s'y tenait guère. Il semble que l'Athénien répugnât à s'enfermer, comme dit Aristophane, dans des trous comme les taupes*; on vivait à l'air libre. Seuls, les monuments publics, propriété de tous, étaient splendides. Athènes, c'était le temple, c'était le théâtre, c'était la place publique, — c'est-à-dire, la religion, l'art, la liberté. Quant au reste de la ville, il existait à peine; les citoyens habitaient généralement les bourgades du voisinage, hameaux coupés çà et là d'arbres élevés à force de soins, comme des enfants chétifs, et qu'on n'en aimait que mieux; Pour nous, peuples du Nord, grâce au climat, tout se fait entre quatre murs, depuis les délibérations des parlements jusqu'aux médita-

i. Us avaient un mot caractéristique pour exprimer les demeures des hommes : jiiXaôpov, l'endroit noir.

tions solitaires du philosophe. Pour penser, Descartes s'enfermait dans un poêle. En Grèce, c'était en se promenant au cap Sujiium , battu des vagues, que Socrate s'entretenait avec ses amis des vérités les plus hautes, ou bien encore en marchant dans le lit même de Tllissus, les pieds dans l'eau de ce ruisseau, ou sur ses rives, couché sous un beau platane où la voix du sage était accompagnée d'un chœur de cigales^. L'enseignement régulier même se faisait en plein air. « Les jardins des philosophes occupaient une demi-lieue carrée et s'étendaient depuis les rives de l'Uissus jusqu'à celles du Céphise. Les épicuriens étaient établis au centre, les disciples de Platon vers le nord et ceux d'Aristote vers le sud. Jamais on ne vit des voisins moins turbulents, ni moins jaloux ; une allée d'oliviers ou un bosquet de myrtes y séparait les systèmes. » (Pauw.) On connaît la passion des Athéniens pour les

1. Platon, Phèdre, — Les cigales avaient jadis été des poëtes, et voici comment, dans le mAme dialogue, Platon raconte leur origine : « Or dit que les cigales étaient des hommes avant la naissance des Muses. Quand le chant naquit avec les Muses, plusieurs des hommes de ce temps furent si transportés de plaisir que la passion de chanter leur fit oublier le boire et le manger, et qu'ils moururent sans même s'en apercevoir. C'est d'eux que naquit ensuite la race des cigales, qui a reçu desMuses le privilège de n'avoir aucun besoin de nourriture. Du moment qu'elles viennent au monde, elles chantent sans boire ni manger jusqu'au terme de leur existence; puis elles vont trouver les Muses, et leur font connaître ceux par qui chacune des Muses est honorée ici-bas. »

fleurs, pour celles du moins que pouvait produire leur pauvre pays ; les violettes, par exemple, dont l'usage était habituel. Les pays où le sol est le plus riche ne sont pas ceux qui éveillent le mieux dans les âmes Tamour ardent des choses natu^ relies. L'un des plus laids pays du monde est le pays classique pour la culture des fleurs : c'est la Hollande. Chez ce peuple flegmatique, les tulipes ont allumé des passions insensées et des rivalités violentes. En Grèce, les fleurs avaient même leur utilité : les couronnes n'y étaient pas seulement un ornement, c'était une fraîche coiflure, un dm" peau de fleursy comme nous disons parfois par imitation des anciens, mais sans nous être jamais ainsi coiffés. Une couronne était la marque dis* tinctive d'un magistrat : c'est une coifi*ure officielle qui en vaut bien une autre, et que chez nous la toque ou le tricorne ont remplacée. On se coiffait de fleurs dans les festins; on s* en coiffait pour aller au temple : l'esclave même, tant qu'il portait cette couronne, était inviolable; son maître alors n'eût osé le frappera « Athènes aux belles couronnes, » c'est ainsi que la désigne le Thébain Pindare. Cette différence d'usage va plus loin qu'on ne pense. Chez nous, dans la langue littéraire, il y a une foule d'images qui ne nous disent rien, parce qu'elles ne correspondent à rien dans la

i. Aristophanb, au début de Pluius.

réalité. Les couronnes, les palmes, la lyre, etc., toutes choses qu'a retenues le jargon moderne, simples images pour nous, réalités poétiques pour les anciens. A Athènes, la vie sérieuse, la vie vulgaire même avait sa grâce.

Aussi le genre de poésie qui fleurit principalement à Athènes est-il celui où le poète a le plus besoin d'un public qui soit à son niveau : c'est la poésie dramatique, et la floraison en fut spontanée. Et ce ne fut pas cette poésie d'une grandeur abstraite, forte, passionnée, mais surtout philosophique, de Corneille, de Molière, de Racine même. Dans le drame athénien circulent l'air et la lumière : c'est la vie même, une vie libre et poétique. Toutes les couleurs y resplendissent, tous les tons y sont admis. La poésie boufibnne, ordurière même chez Aristophane, a souvent des échappées vers l'idéal, et comme des bouffées d'air pur, comme des rayons d'une limpidité ravissante au milieu des plus étranges fantaisies. Les principales représentations dramatiques avaient lieu au mois de mars : il me semble qu'on s'en aperçoit en lisant les pièces grecques, et que, quel que soit le sujet, on y sent toujours une fraîche haleine de printemps. La poésie élevée de Racine en a bien reproduit quelque chose dans Esther et dans Athalie. Mais, en lisant Molière, si supérieur à Aristophane comme penseur, on peut se demander si jamais, dans ses excursions de jeunesse.

LES POÈTES A ATHÈNES. iO

il a contemplé autre chose que Tâme humaine, et s'il s'est aperçu qu'il existait des arbres, des ruisseaux, des montagnes. Il les connaissait tout au plus par Versailles et par les décors de son théâtre. Chez le poète grec, au contraire, la plus acre satire, politique ou sociale, s'interrompt tout à coup pour laisser éclater une idylle vive, colorée, toujours familière et réelle * :

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