Chant des laboureurs, dans la Paix
plates-bandes on peut faire ! Je voudrais être déjà dans mon champ, mon petit champ, et le remuer enfîn avec ma bêche. Hamaïades, vous rappelezvous la vie d'autrefois, et tout ce qu elle nous donnait cette bonne paix, figues nouvelles et figues sèches, et les myrtes, et le vin doux, et la violette auprès du puits, et ces olives qui nous font faute? Remerciez-la, cette bonne. déesse!
« Salut, salut, déesse chérie! Te voilà donc enfin de retour... Tu étais toute notre richesse, ô bien-aimée ! Seule tu nous aidais, pauvres laboureurs. Avec toi jadis, que de plaisirs et de douceurs, et tout cela sans rien payer!... Tiens, voici les vignes, les petits figuiers, voici les plantes, qui rient déjà en te voyant ! »
(Aristophane, la Paix,)
Ainsi le même auditoire qui se délectait des plus grossières énormités comme de la plus fine satire voulait encore retrouver la poésie là où elle ne se rencontre guère. Et après avoir goûté la raillerie effrénée d'Aristophane, il savait aussi accepter les plus austères conceptions. Je n'en veux pour preuve que YHippolyle d'Euripide, ce jeune chasseur pur et vierge comme les prairies qu'il aime à parcourir, et qui veut toujoui*s ignorer l'amour. C'est cette sévère donnée, bien accueillie de la canaille d'Athènes, mais impossible et ridicule chez nous, que Racine a bien été forcé
<ie rendre moins idéale et moins pure pour l'accommoder au goût du grand siècle et aux préjugés des honnêtes gens.
Et, pour ne parler ici que de la tragédie et des Iiardiesses inouïes qui nous étonnent parfois chez elle, ces audaces ont un charme à part, parce qu'elles sont naïves et qu'elles n'ont pas consciepce d'elles-mêmes. Pour nous, modernes, les lardiesses de l'art sont le plus souvent l'effet d'un calcul, comme les témérités de Turenne qui, selon Napoléon, devenait plus .hardi en vieillissant. Avec Eschyle, Sophocle, Euripide, la poésie dramatique vient d'apparaître : c'est tout un monde qui nait et s'épanouit, la nouveauté fleurie du monde y comme dit Lucrèce en parlant des premières matinées de l'univers. Cette jeunesse d'inspiration, unie à la plus extrême variété, fait de la tragédie grecque la création la plus originale et la plus vaste. Tout s'y trouve, et la passion ardente, et l'éclatante couleur, et la plus haute philosophie, et la familiarité naïve. L'extraordinaire ici, ce n'est pas la gravité de cet enseignement historique, politique, moral, religieux, distribué au peuple par le poète qui là vraiment se sent magistrat; il est assez naturel que, devant un public pour qui le drame est une institution nationale, le poète comprenne la majesté de son rôle et s'élève au niveau de ses devoirs. Le bouffon Aristophane fait dire à Eschyle dans les Grenouil-
les * : « Le poëte est à l'âge viril ce que l'instituteur est à l'enfance : nous ne devons rien dire que d'utile '. » Mais, chose assurément plus étrange chez ce peuple si préoccupé des intérêts généraux, le drame a eu cette chance unique de porter à cette hauteur l'expression des sentiments les plus simples, l'émotion du foyer domestique. Quoi de plus poétique à la fois et de plus naïf que la légende d*Alcest€? Quoi de moins semblable aux solennités de la tragédie française, qu'on suppose bien à tort calquée sur la tragédie grecque? Où trouverait-on, par exemple, chez nos plus grands poètes dramatiques l'équivalent des plaintes naïves du petit Eumélos, se jetant en pleurant sur les lèvres de sa mère Alceste qui vient d'expirer? Les doux sentiments de la famille paraissent souvent dans les pièces d'Euripide, et toujours la* plus suave poésie s'y mêle; en veut-on un exemple?
i. C'est sans doute par reconnaissance pour les hauts et sévères enseignements de la poésie d'Eschyle qu'un décret avait ordonné qu'elles seraient Jouées après sa mort. Ce décret portait en outre que « l'on fournirait un chœur à celui qui voudrait les faire représenter. » {Artaud, note de la trad. d'Aristophane, p. 441.) Toujours la même combinaison de l'intervention modérée de l'État et de l'initiative individuelle.
2. On trouvera qu'Aristophane a dit et représenté des choses plus qu'inutiles. Mais il faut remarquer que les femmes et les enfants n'assistaient qu'aux tragédies. Elles étaient exclues des représentations comiques : c'est un honneur pour elles que la tragédie soit si chaste et si sévère, et que la comédie le soit si peu. Comme chez nous, leur présence suffisait poar établir dans le langage une différence absolue.
Voici un fragment d'une de ses pièces perdues, de Danaé : ce sont quelques vers seulement, d'une grâce que je sens intraduisible; c'est peut-être pour cela que j'essaye de les traduire :
« Douce est la lumière du soleil ; il est doux aussi de contempler la mer mollement remuée, et la terre quand elle fleurit au printemps, et le trésor des eaux profondes; bien d'autres choses encore sont belles et dignes de louange I Mais pour le père et la mère qui ont perdu leur enfant et que les regrets dévorent, rien n'égale l'éclat et la beauté de la lumière que répand dans la maison la venue d'un nouveau-né *. »
Je suis forcé de l'avouer : si les critiques qui ont magistralement établi que Victor Hugo avait eu tort de combiner dans ses drames « l'élément dramatique et l'élément lyrique, » deux choses incompatibles selon ces graves autorités ; si , disje, ils avaient eu le temps de jeter un coup d'oeil sur le drame grec, ils y auraient trouvé de bien plus nombreuses incompatibilités; l'épopée, l'i-