Lorsque Tenfant parait, le cercle de famille
Applaudit à grands cris; son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux , Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir Tenfant paraître
Innocent et joyeux.
Enfants, vous êtes l'aube
Victor Hugo.
dylle, Tode, la satire même, la satire personnelle, fondues ensemble. Le peuple athénien ne savait pas plus séparer les genres en littérature que dans la vie sociale les spécialités^,
Athènes, c'est autre chose; c'est l'épanouissement du génie, au grand air de la liberté. Crescendi magnum immissis certamen habenis. Ce peuple, c'est le créateur par excellence dans l'ordre des choses intellectuelles; de lui, mieux que de l'envahisseur macédonien, l'on peut dire qu'il a laissé peu de chose à faire. Le drame, l'éloquence politique, l'enseignement philosophique, les arts, il a tout créé : c'est l'école de l'humanité. Et maintenant encore il vit dans ses traditions et dans ses exemples, plus vivant dans la
1 . Je ne sais vraiment pourquoi on s*obstine à comparer les Français d'autrefois aux Athéniens. Je n'examine pas si notre histoire, ancienne ou récente, montre chez nous cette passion jalouse de la liberté, qu'Athènes étendait à tout. Mais, mêmeea littérature, il nous a fallu des maîtres, et l'autorité d'Aristote a été chez nous aussi absolue et aussi peu contestée que celle de Louis XIV. Nous aimons à spécialiser, à organiser, à enrégimenter. J'en veux citer un exemple qui me semble curieux. Les Muses, même chez les Romains, présidaient aux arts en général ; point d'attribution spéciale pour chacune d'elles. Elles étaient sœurs, et les poëtes ne faisaient entre elles aucune distinction. Dans une ode, Horace invoque Melpomène, c'est à elle qu'il doit, dit-il, son génie lyrique. Dans ses églogues, Virgile s'adresse à Thalie, dans son épopée, à Erato. Nous avons régularisé tout cela. Melpomène préside à la tragédie, Thalie à la comédie, etc. Point de conflits de pouvoir, point d'empiétements à craindre. Les Muses sont devenues des fonctionnaires publics, et nos classiques ont organisé leur Parnasse comme une administration.
pensée des hommes que beaucoup de nations actuelles qui s'agitent ou qui dorment, détruisent ou ne créent point. C'est le père des idées fécondes. Rien n'a depuis été inventé que dans le détail : on change un peu, on hasarde quelques broderies nouvelles; mais le canevas est grec ou plutôt athénien. Car, ce qui naquit en dehors même d'Athènes, la séduisante république l'amenait à elle comme par une irrésistible attraction. C'est elle qui recueille les poèmes d'Homère; c'est là, sur le sol libre, que les philosophes nés loin d'elle viennent penser pour elle et pour le monde. C'est là qu'Aristote vient enseigner la science et la méthode, Épicure la doctrine de la volupté , Zenon celle du devoir. Ailleurs, on a pu trouver le métal précieux : c'est elle toujours qui le marque de son poinçon, le contrôle et le lance dans le monde, frappé d'une ineffaçable empreinte, monnayé pour l'avenir. On a tenté parfois de comparer à l'époque athénienne d'autres glorieuses époques littéraires; mais a-t-on songé aux revendications qu'Athènes pourrait légitimement exercer sur ces littératures rivales? Sait-on, au juste, ce que Rome et la France lui doivent d'inspiration immédiate ou de traditions indirectes? Et, parmi les œuvres modernes qui s'inspirèrent de la Grèce, celles de Racine^, par exemple, ou d'André Chénier, ne senton pas toujours je ne sais quoi d'artificiel, quelque chose qui nous avertit que pour ces belles pro-
ductions l'air n'est plus le même, et que les soins ont dû suppléer à la floraison spontanée? Les fleurs rares qui croissent dans des serres, cultivées avec précaution sous des vitrages, avec une chaleur réglée par des thermomètres, ont aussi leur beauté : mais combien sont-elles plus ravissantes et plus fraîches, croissant à Tair libre et tirant du sol qui les fit naître les sucs que la nature elle-même leur a appropriés !
L'antiquité elle-même, l'antiquité contemporaine dé cette végétation inimitable, a eu le secret de ce qui en faisait la force et la splendeur. Demandez-le à Hérodote : u Sous la tyrannie, dit-il, les Athéniens se comportaient avec négligence et mollesse, comme des hommes qui travaillent pour un maître ; une fois devenu libre, chacun sentit qu'il travaillait pour lui-même et fit des efforts que le succès récompensa ^ » Et plus tard Athènes perdit sa vie politique et son indépendance, et avec elle toute poésie comme toute éloquence. Mais sous les tyrannies macédoniennes comme sous les Romains, grâce à la tradition, grâce au respect qu'inspirait encore son passé, elle resta toujours la plus libre cité du monde et la capitale de l'intelligence, toujours fidèle à ses sympathies généreuses. Quand Brutus livra aux triumvirs la dernière bataille de la dignité humaine , Sparte,
il 'Esrpsychore, cli. lxxviii^
l'odieuse moinerie militaire, resta fidèle à ses antécédents en se déclarant pour l'oppression triomphante : Athènes s'attacha au parti du désespoir. Cette Athènes, qu'on nous dépeint si oublieuse, n'oublia pas du moins à quelle cause elle avait dû jadis ses grandeurs. Son dernier acte dans Thistoire fut un hommage à la liberté.
Je ne me dissimule rien de ce qu*on est en droit de reprocher d'ailleurs aux Athéniens, ni les vices qui leur étaient communs avec les autres peuples de l'antiquité, ni leurs défauts particuliers. Je me contenterai de faire remarquer qu'on leur impute encore bien des torts que dément toute leur histoire ^ On les dit violents et passionnés; et chez
1. On commence à rendre justice et au gouvernement et au caractère des Athéniens : longtemps on s'en était tenu au témoignage de leurs ennemis. En Angleterre, l'ouvrage de M. Grote, et chez nous les travaux de MM. Filon, Duruy, Louis Ménard, ont popularisé des idées plus saines sur ce sujet. Dans son excellent ouvrage intitulé Histoire desihéories morales de VantiquUé, M. Denis a résumé parfaitement tout ce qu'il y eut d'étrange dans la civilisation athénienne comparée aux autres organisations sociales de l'antiquité, u C'est là, dit-il, que, dès sa première apparition, la liberté honore le travail , arrache aux créanciers le droit de s'emparer des débiteurs, met la vie des esclaves à l'abri delà brutalité du maître et leur personne à l'abri de la brutalité de tous , punit le père qui n'a point donné l'instruction et un état à son enfant fnourrit les indigents infirmes et fait élever aux frais du public les enfants de ceux qui sont morts pour la patrie. » — « A Athènes, dit M. Albert, l'État nourrissait les faibles et les infirmes le huitième jour de chaque mois. Dans une fête placée sous le patronage de Thésée et appelée les Théséennes, la ville distribuait aux pauvres des
eux les révolutions s'accomplissent sans effusion de sang. — On les dit d'une vanité irritable; et leurs plus influents orateurs, Démosthène, entre autres, loin de les flatter, ne cessent de leur reprocher durement leurs défauts. — On les dit mobiles et capricieux; et on les voit maintenir leur faveur aux citoyens qui les ont bien servis, Périclès par exemple, ou Démosthène, même après les malheurs publics dont il semblait la cause et qui partout ailleurs l'auraient perdu. — On les dit jaloux de toute supériorité; et nulle part, même dans la plus éclairée des monarchies modernes, le mérite des grands hommes n'a été l'objet d'une faveur plus générale et plus persistante.
Je sais les objections que l'on fera ici : la mort de Socrate, l'ostracisme. Oui, Socrate a été mis à mort par Athènes en un jour d'égarement; mais il y avait vécu tranquille jusqu'à soixante-dix ans; où donc Socrate, le hardi penseur, eût-il été si longtemps possible, je ne dis pas dans l'antiquité, mais dans la plupart des États modernes? Ajoutons que s'il s'est défendu comme on le rapporte, c'est qu'il voulait être condamné. Oui, Athènes a une fois commis le crime de tuer un penseur, mais a-t-elle jamais proscrit la pensée elle-même? Pour nous, chez qui et les idées et
aliments. Il y avait à Athènes un médecin des pauvres. » (Disc, d'ouverture du cours de littérature anc. à Poitiers, 1863, p. 28.)
les hommes ont été si longtemps étouffés avec un égal acharnement, rappelons-nous qu'une notable part de notre gloire littéraire, depuis Pascal jusqu'à madame de Staël, se compose de livres proscrits, brûlés, mis au piloii; demandons-nous. surtout ce qui nous resterait de notre plus incontestable gloire, nos prosateurs*, si l'autorité avait pu être à leur égard aussi coupable qu'elle voulait l'être; et soyons modestes.
Soyons-le également quand nous prononçons le mot d'ostracisme. Condamnons, je le veux bien, cette mesure de précaution qui éloignait temporairement un citoyen dangereux d'un territoire de quelques lieues, et qui fut appliquée dix fois scut lement en un siècle. Mais n'oublions pas ce que M. Grote nous rappelle, c'est qu'aucun pays moderne n'a hésité non pas seulement à éloigner un citoyen compromis par son ambition personnelle, comme faisait Athènes, mais à bannir soit des classes entières, comme lors de la révocation de redit de Nantes, soit des familles, des personnes qui n'avaient d'autre tort que leur naissance; comptons seulement depuis un demi-siècle sur combien de personnes nous avons appliqué ce dernier genre d'ostracisme, et ne parlons pas trop de l'ostracisme athénien.
1. Les Provinciales, Télémaqtie, les Lettres persanes, le Siècle de Louis XIV, Charles X!!, V Emile, le Contrat social, etc., tous livres défendus, sans parler de nos Mémoires,
c Athènes, a dit M. Ernest Havet, a conçu et essayé la démocratie avant le temps ; elle a aimé, du moins pour ses citoyens, l'égalité, le droit, la seule souveraineté de la loi et de 1* opinion ; elle a fait voir dans l'antiquité l'effort le plus indépendant et le plus hardi que la liberté humaine ait fait vers l'idéal politique; la république de l'avenir a donné là ses prémices, bien imparfaites et cependant bien grandes ^ »
Tout en applaudissant à ce jugement élevé, je reconnais sans peine que la liberté politique, telle que l'espèrent et l'attendent tous les nobles cœurs, aura beaucoup à retrancher et à ajouter aux traditions athéniennes. Mais pour la république des lettres , puisque enfin elle est immortelle et que Napoléon lui-même en réclamait le maintien, contentons-nous de souhaiter à cette fille d'Athènes de se modeler un peu sur sa mère et de comprendre toujours aussi bien qu'elle les droits et les devoirs de la pensée.