PROLOGUE
C'ktvit une charmante petite fille que Claire Dorval. Elle avait dix ans, des joues rosfs et si bien remplies que c'iîlait plaisir de les embrasser, comme eût fait un gourmand d'une pomme d'api; elle possédait en outre un cœur d'or et sensible au plus liaut point.
Tarmi ses amours les plus vifs, il fallait compter des premiers celui (pfelle portait à Paul, son frérecadct de trois ans. Claire était d'une intelligence aussi prompte (\uo Paul était lent à comprendre. La petite fille servait souvent de médiateur entre M"ue Dorval et son fils, lorsque l'enfant avait encouru quelque reproche, et si elle ne parvenait pas toujours à lui épargner ces légères punitions nécessaires au jeune âge, du moins elle se faisait alors son ange consolateur.
Or, c'est précisément au milieu de circonstances de ce genre que s'ouvre notre récit.
— Non . vuis-tu , ma sœur, disait Paul , jamais je ne pourrai apprendre la musique. Toutes ces mesures m'embrouillent , ça change a chaipie in.^laiit. Puis, ces dièzes, ces bémols, ces
bécarres voient dovaiil mes yeux (•(tiimio des iiiuiictics . et pui;-. . . . et puis. . .
Et l'enfant s'interrompait pour fr:i|)p(>i tlu pied d un air mutin et reprenait :
— Non , je ne veux pas apprendre la musique ! ça m'em . .
— Mon petit Paul, répondait Claire, il faut un pou de |)atiencc Tu commences seulement, coumie je le (is moi-même , il y a trois ans . quand j'avais tJii à:;e. ... Je ne suis |ias bien forte encore, mais enfin , cela va mieux.
— Trois ans! dit Paul. C'estl^ien long, ça. Ça fait hien des Jours. . . . bien dos jours à s'ennuyer. . . . Non , je ne veux pas.
— Calme-loi, petit frère, je t'en prie. Si inaiiKin rciiliail et te voyait en cet étal , tu serais gronde .... Je ne suis pas même sftrc que lu ne le seras pas, car notre prole.sseur était bien fâché contre toi nijourdliui.
— Eh bien ! .s'il est fâché, tant mieux Est-ce qu'il croit que j'y liens à .ses notes, à ses croches, à ses soupirs? .\li ! on verra . . .
— yu'cst-ce que i On verra donc? iiilerrompit en entrant Mme Dorval
Paul se taisait
— Vous ne voulez pas me rejiondre ?
— Petite mère, dit Claire, ne sois pas sévère pour Paul Il se dé.iîespéraildc ne pouvoir apprendre la musique. . . . Mais déj;i il reprend courage. . . Je veux l'aider. . . N'est-ce pas, l'.nil. t|ii(' nrius eludieions cii-cinliic.
Puul l)Ouilait de plus belle.
— Je ne crois guère, reinit Mi>h" Dorv.il. D'iiiileurs, il est grand temps de prendre une bonne rt'snlution. ... M. Louis, le professeur de Paul . niCsl venu trouver ce matin et m'a dit qu'il refusai! absolument de continuer ii s'oecu|)er de lui. . Comme cela devait mètre agréable ! il s"est plaint de (luelquc chose de grave, de l'indocilité de son élève. . . . Paul , vous me faites de la peine. . . . beaucoup de peine.
Des larmes se pressaient sous les paupières du petit garçon.
— Maman! voulut intercéder Claire.
Mais la mère lui ferma la bouche d'un regard.
Elle souffrait réellement de voir la lentiuir d'esprit de .son fils, cl elle cherchait un moyen de concilier la sévérité et l'indulgence. Elle eût voulu une démarche de Paul , un mol
rien; l'enfant, les yeux baissés, tournait inacliinalement ses doigts autour de la boucle de sa ceinture. L'entêtemenl des natures moins intelligentes le fai.<ait se raidir.
Heureusement, entrait en ce moment un vieillard à l'air souriant et que chacun dans la maison appelait le bon ami. M Baurel était le parrain de Paul, et il avait toutes sortes de .secrets pour adoucir et faire plier ce caractère difficile.
A son entrée, Claire accourut lui présenter son front a baiser.
— Bonjour, ma petite fille, lui dit-il en l'embrassant. Puis tendant la main , a la façon anglaise, à M'"<' Dorval : Bonjour, chère dame, vous allez toujours bien?
— GraiHl miTci , M Baurel. nous irions lre»-bien s'il ny avait ici pour tout j^àlcr un mOcliant |K'lil garçon.
— Qui donc ? ce ne peul être Paul ....
— Hclas!
— Oua-t il donc fait?
— Le vilain enfant ne veut plus travailler, il désespère son professeur de musique ; demain ce sera son maître de français qui le congédiera a son tour.
— Ouoi ! vraiment . Paul , M. Louis la donné ton congé. . . . Viens donc me raconter cela.
Et le bon vieillard alla vers l'enfant qu'il prit par la main
Puis il revint s'asseoir dans un large fauteuil . et plaçant lenfant entre ses doux genoux :
— Dabord . dis-moi bonjour et embrasse-moi. L'enfant ne bougeait pas.
— .Ml ! c'est moi qui dois céder, alors
Et il donna à Paul deu.\ baisers pleins d'effusion. La mère regardait dun air qui semblait dire : Vous me gâtez mon enfant. Mais lui repondait du coin de l'œil, avec une expression de douce malice : Fiez-vous donc à moi .
— Et maintenant, dis-moi ce qui l'arrivé.
Paul releva ses grands yeux bleus et prenant une résolution soudaine :
— Ce qui m'arrive. \»>n ami. c est que je ne veux plus apprendre la musique , lu !
— Maiï. , on pciil vivre .sans cela .... Ce nc.st pas bien amusant , d'ailleurs, la musique.
— l.à , lu vois bien , maman, rcmaiwina i'anl avec un ton triomphant.
— Il est vrai, reprit nejilinemment M Banrel , qu'il est parfois agréable de derhiffrer une jolie lofnance, de faire danser ses pelites amies au son d'une polka ou d un (juadrille. Mais il y a des gens qui ne chantent pas , sans tHre muets ; qui ne dansent pas. sans iHre boiteux
— Ça , c'est bien sûr, bon ami , dit Paul.
— Aussi , mon avis , continua le vieillard en se levant, est qu'on peut parfaitement vivre sans connaître la musique.
Il se dirigeait en parlant vers le piano.
— Ah ! ma petite Claire, ceci est le dernier envoi de ton marciiand. . . . Quelle jolie image ! fit-il en ouvrant un album. Je suis sûr que la musique en doit être agréable. Veux-tu que nous res.>îayions en.«jemble, ma fille?
— Volontiers, bon ami. répondit Claire ; c'est justement la romance que je viens d'apprendre.
— Kh bien ! je t'accompagnerai.
La romance était une mélodie simple et dune poésie un peu rêveuse. Toute musique écrite avec un sentiment vrai doit produire son effet , et le nombre est bien petit de ceux sur lesquels elle est impui.-;sanle La fable nous a repré.senté Linus et Apollon charmant iiar leurs accords les bétes sau\ages elles-nièmes : Ampliion animant des corps insensibles, les
pierres des murs de Thèbcs , aux sons de sa lyre. L'exagération pcrtnisc aux poêles n'est que le développement hors des limites naturelles d'une vérité primordiale.
La mélodie que cliantail Claire, une sorte d'éclio de Schubert , alla faire vibrer dans l'âme de Paul une corde demeurée muette jus(iue-la , et insensiblement l'enfant se rapprocha du piano.
Lorsque la romance fut terminée , M. Baurel se retournant vers son filleul dont il avait suivi le petit manège :
— Bah ! après tout, c'est gentil la musique.
— Oui, fil l'enfant sans remarquer les contradictions par lesquelles on le faisait passer; oui. . . . quand on sait, ajouta t-il avec un soupir.
— Et tu voudrais bien savoir ?
— Dam ! ... je crois que oui. Mais. . . .
— Quoi donc ?
Paul se taisait. Claire intervint :
— Petit frère voudrait savoir, mais il y a pour l'embrouiller les mesures de toute es|)èce , les clefs de toute sorte , les croches et les doubles croches, les diézes et les bémols.
— Paul a bien raison, fil le vieillard.
— Là, vous voyez bien , ajouta Paul, heureux de cet appui inattendu.
— Et voudrai.s-tu apprendre la inusi(iuesi nous en retranchions tout ce que vient ({l'iiunirrcr la .'^(l'ur?
— Oh!(Mii, bon ami , répondil vixenieni le pclil p:arron
— >l;uvlu' roiiclii , Uipc
L'i'iir.int posa sa pt>lil<> iiiaiii ilaii> irlli- de W Itaurcl i|iii l.i serra affccliiciisiMin'iit.
— Kl inainloiiaiit . va jouer avoc la sn-iir; demain, nous commoncorons
Lorsque les deux enfants furent sortis. M""' Dorval, avec un coup-d'œil reconnaissant, s'adressa au vieillard :
— Que vous tHes toujours bon. dil-elie , el que vous savez bien calmer ces petites leuiptHes de mon enfant... Mais quelle est cette promesse que vous venez de faire a Paul ? Supprimer les diverses sortes de mesures, les accidents, les armatures, la notation C'est une révolution , ou bien c'est une plaisanterie.
— A vrai dire, cela a tout l'air d'une pliisanteric. . . . cl cependant rien n'est plus sérieux. ^)uanl a une révolution , non , ce n'en est pas une. J'ai trop vu que les révolutionnaires détruisent et no savent i)as édifier; je me défie de tout ce qui tend à renverser ce qui existe Seulement, je suis a.ssez de mon siècle pour préférer une route droite, avec un chemin de fer qui abrège le temps, diminue les fatigues', à une série de chemins vicinaux , de routes dé|)artementales, avec pataches et diligences. Depuis longtemps, j'ai médité un système spécial de notation qui doit, à mon sens , aplanir les difficultés de la langue musicale, on facililop grandement l'étude, siniplificrla pratique Puis, pour ne lien renverser, lorsque la première partie du chemin est parcourue, en quelques heures, j'initie mon élève à la méthode ordinaire
— Alors , piiurquoi avoir coniuicnco d'une autre façon , puis(]n(' vous en revenez a laneienne manière?
— J'aurais plus d'une r«*ponse a vous faire; la suite me jusliliera, je l'espère, el vous m'en rendrez lémoignage. Ma metiioile sera suflisanle pour les eounnenranls, jjour rcux-là aussi (|ui veulent se livrer a ICIude de la musique dans le but d'une applicalidu restreinte a l'usaj^e d'amateurs ordinaires; c'est pourquoi je l'appellerai : Méthode simplifiée pour /'en- SEKiNEMENT poi'iLViRE de In musique vocale; elle sera d'un urand serours pour ceux qui auraient l'intention de pousser plus avant leur eduealiun musicale, ixiurceux (|ui voudraient se faire conservatoire.^.
Et le bon vieillard eut une suprcMiie finesse en prononçant ce dernier mot. Il sortit bientôt , laissant M""" Dorval assez intriguée el curieuse d'assister à cette expérimentation , rassurée d'ailleurs par le l)()n sens de M Haurel et son dévoùment à son fdleul.
C'est la suite de ces leçons que nous offruns au lecteur dans un ii'cit sommaire; nous avons la conviction que plus d'une mère de famille y trouvera les éléments d'une charmante occupation , et c'est le vœu (|ue nous formons |)our inie méthode dont les résultats, après en avoir maintes fois vu la pratique , n(»us ont enfiagé à écrire ces pages; heureux alors d'avoir contribué poiu' notre faible part au développement d'un art enchanteur et éminemment propre à moraliser