CONCLUSION
La maison de campagne de M'"" Dorval avîiit pris un air de fête, des fleurs ornaient la salle d'études, Claire et son frère avaient fait une toilette plus soignée que celle des jours ordinaires.
Paul sentait bien quelques appréhensions à la perspective de l'examen annoncé — et aussi pensait^ il un peu à.... ce qui s'en suit.
Claire n'avait pas plus que lui trouvé la signification de ces mots. Et puis M. Baurel avait annoncé un visiteur dont il n'avait pas dit le nom. Quel était ce visiteur?
M™^ Dorval avait bien l'air d'en savoir plus long que ses enfants, mais elle gardait le secret.
Enfin on entendit un coup de sonnette à la grille , les enfants allaient se précipiter au-devant de l'arrivant ; un regard de la mère les retint, le nivstère continuait.
M'^*' Dorval sortit et ne tarda pas à revenir, elle
était accompag'uée de M. Baurel seul. Le vieillard lui-même s'était endimanché^ il avait mis son frac bleu de roi que recouvrait un léger pardessus noisette ; le coiffeur avait bien certainement relevé les boucles de ses cheveux blancs ; sa vieille gouvernante avait frotté longuement la pomme d'or de sa canne, on eût dit un soleil. Il tenait sous le bras un paquet non moins mystérieux que le reste.
— Seul! parrain! s'écria Paul.
— Tu le vois, répondit M. Baurel évitant de répondre plus directement. Est ce que cela te contrarie?
— Oui et non. Non, parce que je n'aurai pas si peur de mes juges. Oui , parce qu'au fond je n'aurais pas été fâché de voir comment ça aurait marché , et puis je voulais faire honneur à mon professeur.
— Quand on n"a pas ce que l'on aime, Il faut aimer ce que l'on a,
dit un vieux proverbe. Contente-toi de nous avoir ta mère et moi pour juges du camp.
En attendant , laisse-moi reposer un peu , et ta mère durant ce temps verra à ce qu'on ne vienne pas nous interrompre quand nous aurons commencé.
Au bout de quelques minutes employées à disposer tableau, craie, cahiers, cubes, etc., M. Baurel dit à haute voix :
— La séance est ouverte.
On entendit à ce moment un léger bruit à la boi-
série de la porte de la pièce voisine , mais personne n'y parut prendre garde.
— M. Paul Dorval , exposez- nous rapidement l'ensemble de la méthode nommée langue des sons , dit M. Baurel.
Paul rougit , se gratta le front , regarda sa mère , regarda son parrain , regarda sa sœur, finit par s'enhardir et commença le résumé suivant :
La science de la musique, résultat des sons produits par les voix ou par les instruments , se compose de deux principaux points : la connaissance des valeurs , la connaissance des sons.
Les valeurs que l'on nomme ordinairement ronde , blanche, noire, croche , double croche , triple croche , quadruple croche , seront représentées dans la langue des sons par les voyelles a e i o u et les diphthongues eu, ou, que l'on écrira v A.
Ces voyelles ont des valeurs différentes comme les notes et valent :
8 unités 4 2 1 1/2 1/4 1/8
Un point placé à la droite d'une de ces voyelles augmentera la valeur de moitié , un second point augmentera de la moitié du premier ou du quart de la valeur primitive.
Les valeurs forment des temps.
Les temps sont binaires lorsqu'ils se composent de
deux unités; lernaires quand ils en renfeinicnl tiois ; quaternaires lorsqu'ils en comprennent quatre.
Le temps se bat au moven de deux mouvements de la main : bas , haut. Le battement du bas renferme une unité dans le temps binaire, deux dans le temps ternaire et dans !e temps quaterne ; celui du haut en renferme une dans le temps binaire et dans le temps ternaire , deux dans le temps quaternaire. Donc les battements sont égaux dans les temps binaires et les temps quaternaires, le battement du bas est double de celui du haut dans les temps ternaires.
Les temps forment les mesures.
Il y a donc trois sortes de mesures : binaires , ternaires, quaternaires. La mesure se compose d'un temps, de deux temps , de trois temps ou de quatre temps.
Les mesures à temps binaires s'indiquent (^ ou
Les mesures a temps ternaires, -— , —, —, — ;
Les mesures à temps quaternaires, 3 , fl ou 2.
La valeur de chaque mesure est marquée par les signes employés pour les désigner : (^ indique la mesure à quatre temps binaires, le (T marque la mesure à deux temps quaternaires , les chiffres 3 et 2 indiquent les mesures à trois temps et à deux temps quaternaires; les mesures à temps binaires sont désignées par une fraction dont le chiffre inférieur est 4 ,
le chiffre supérieur 1, 2, 3, 4 marque que la mesure comprend 1 , 2 , 3 ou 4 temps ; les mesures à temps ternaires se signalent par le chiffre 8 inférieur et 12 , 9, 6 ou 3 pour le nombre supérieur, selon qu'elles sont à4, à3,à2ouàl temps.
— C'est très-bien. Mais pourquoi avoir choisi ces chiffres plutôt que d'autres?
— Parce que le chiffre inférieur indique en combien de parties a été divisée la valeur de a , et que le chiffre supérieur indique combien de fois on prend ce nombre de parties pour former la mesure.
— Explique par un exemple.
marque que la mesure se compose de trois
fois la quatrième partie de a. La quatrième partie de a est I, donc — est une mesure composée de 3 i.
— marque que la mesure se compose de 9 fois la huitième partie de a. Le huitième de a est o, donc — est une mesure renfermant 9 o.
Je borne là ce que j'avais à dire des valeurs,
— C'est fort bien , dit la mère en embrassant Paul , tu es vraiment éloquent.
— Je le dois à Claire qui a bien voulu écouter mon résumé et me faire répéter en rectifiant.
— Claire est une bonne sœur, dit M. Baurel, je veux l'embrasser aussi.
Maintenant, passons aux intonations.
— Les sons de la gamme sont au nombre de sept , on les nomme habituellement do, re, mi, fa, sol, la, si; ne conservant que les consonnes du commencement , on obtiendra la formule D R M F S L B, cette dernière lettre étant substituée à S qui sert déjà pour le sol.
A la lecture, on appellera les notes par le chiffre du degré que chacune d'elles occupe dans la gamme, de telle sorte que la tonique ou D sera 1 , la médiante M sera 3, la dominante S sera 5, etc. Ainsi :
Ces lettres seront celles de la gamme du médium , la gamme aiguë s'indiquera par un point placé audessus, la gamme grave par un point placé au-dessous.
En unissant les voyelles et les consonnes , on formera des sjllabes dont chacune aura l'avantage , en deux ou trois lettres , d'indiquer l'intonation et la valeur. Si le dièze ou le bémol venait altérer le son d'une note , cet accident se marquerait par la lettre z ou la lettre 1 , le bécarre serait un r.
— Très-bien , je te tiens quitte , et Claire va continuer la suite de nos leçons.
Il est inutile de reprendre la série d'exercices et d'applications auxquels on se livra. Il suffira de dire que M™^ Dorval convaincue et M. Baurel triomphant criaient à qui mieux mieux : Bravo !
Et comme un éclio on entendit : Bravo ! dans la pièce voisine,
— Maman , il y a là quelqu'un , dit Paul.
— Eh bien ! oui , fit M, Baurel , il j a le vieil ami à moi dont je vous ai parlé , lequel a entendu toute la leçon....
— Et qui vous félicite, professeur et élèves, continua M. Louis en entrant.
Paul rougit de plaisir et d'orgueil ; il se sentait réhabilité.
— Je vous fais mon sincère compliment, continua le professeur en titre , vous avez fait de l'étude de la musique la chose du monde la plus facile.
— Et bien amusante ! hasarda Paul.
— En ce cas, mon petit ami, dit M. Louis, nous ne l'abandonnerons pas , cette méthode de votre bon parrain. Ce que j'ai entendu m'a convaincu ; je veux apprendre moi-même , et désormais me servir de la langue des sons pour mes commençants. La transposition me charme singulièrement , et nous aurons là une mine à exploiter.
— Puisque l'examen est terminé, nous allons procéder à la distribution des récompenses.
Classe de demoiselles: Prix unique, M^^^ Claire Dorval. Pendant ce temps, M"^® Dorval ouvrit le paquet
mvslérieux ; c'était d'abord un joli album de romances que M. Baurel donna à la jeune fille.
Classe de garçons : Prix d'honneur, d'application et d'encouragement, M. Paul Dorval.
Ce fut M. Louis qui remit au destinataire un gros livre et un rouleau. Le livre était rempli de ces belles histoires qu'aiment tant les enfants. Le rouleau était plus précieux encore : il se composait d'une trentaine de feuilles oîi le bon parrain avait écrit sous forme sjnoptique les tableaux résumés de sa méthode ; il j avait joint des feuilles d'exercices , du papier réglé de diverses façons, un pinceau plat, une boule de noir à délayer pour faire de l'encre, une baguette pour indiquer, enfin les ustensiles nécessaires à une classe.
— Parrain , dit l'enfant la voix tremblante d'émotion , tu me traites en professeur, tu n'en auras pas le démenti. Je vais enseigner la musique à mes cousins , à mes camarades ; tu verras.
— Chère dame, dit M. Baurel à M™^ Dorval , nous avons éveillé l'émulation, j'ai gagné ma cause.