‹ Les lettres harmonieusesChapitre 4 sur 13 · TEMPS · texte numérisé non relu

TEMPS

Battements bas, gauche, droite, haut

— Essayons.

Et le vieillard et l'enfant battirent successivement les mesures que M. Baurel indiqua. Paul y mettait un feu , une ardeur qui lui faisaient imprimer à tout son corps un mouvement semblable à celui d'un poussah qui oscille à droite et à gauche. Lorsque

M. Baurel l'eut laissé continuer ainsi durant quelques minutes, il s'arrêta.

— Fillot , lui dit-il , te voilà rouge comme une pivoine, tu as chaud.

— Dam ! parrain , si tu crois que ça ne réchauffe pas de battre la mesure, c'est comme pendant l'hiver quand on bat la semelle. Et puis j'ai mon épaule droite toute fatiguée.

— Eh bien ! au lieu de te donner autant d'agitation qu'un télégraphe qui frappe l'air de ses grands bras , essaie de battre la mesure avec la main seulement. Là. . le coude au corps, laissant ton bras en repos.

— Oh! ça va mieux, reprit Paul.

— Ça ira mieux encore dans un instant. Cherchons quelque chose de moins compliqué, revenons à notre svstème de simplification.

— Comment, parrain?

— Décomposons les mesures en temps; frappons , comme nous en sommes convenus, deux mouvements dans chaque temps : bas , haut.

— C'est vrai , bon ami.

— Essayons donc.

Après un moment d'exercice , le professeur continua :

— Nous savons comment on indique les mesures, comment on les bat, est-ce tout?

— 2ÎJ -

— Je crois bien que oui.

— Voyons, je suppose que je t'érrive ceci :

iKMi II lie uuunie oooouuuu ic i loooooouooe

et que j'ajoute : C'est une mesure à deux temps binaires. Qu'eu feras-tu ?

— C'est une mesure à deux temps binaires , distu, parrain? Que renferme chaque mesure? Deux i, ou un e , ou quatre o.

— Eh bien ! supposons que tu veuilles me marquer la séparation des mesures, comment t'y prendrais-tu?

— Ce n'est pas difficile. Regarde : -y I I I I e I I I I I I I I I I e I u u u u I I e 1 o o o o |

I uuuu I I 0 I 1 1 I e I ooo o I ()(»oo I e 1

— C'est bien. Tu as trouvé tout seul ce qu'on nomme les barres de mesures , c'est-à-dire les lignes qui servent à séparer les mesures les unes des autres. Mais cette barre devra se doubler au commencement et à la fin de chaque morceau de cette manière : Il

— Je comprends très-bien.

— Maintenant , il s'agit de nous exercer. Voici de petits morceaux de bois pour cela.

M. Baurel ouvrit alors un paquet qui tentait l'œil de Paul depuis le commencement de la leçon. C'était

nue quanlilé de cubes de bois, recouverts de papier, dont les six côtés portaieut les signes représentatifs des valeurs, les indications nécessaires pour les mesures. On avait surtout multiplié les signes usuels, diminuc'nt le nombre de ceux dont le besoin est moins fréquent.

— Les drôles de dés! s'écria Paul.

— C'est un jouet de mon invention , dit le parrain , je suis sûr qu'il te plaira. Il va nous servir à composer des rhjthmes de toute espèce. Tu n'auras qu'à placer les dés les uns à côté des autres. Kssavons. Forme quatre mesures à deux temps binaires avec des e, des i, des <>, des u et des points.

Paul clicrclia un peu l'I s'écria enfui Irionipiiant :

— Voilà!

'~- Bien. Exécutons ce que tu as écrit.

— Maintenant, assemble six mesures de trois temps ternaires comme tu voudras.

L'enfant hésita davantage . ]>laça , déplaça, plaça

encore, et iuuileiiKMil répéiti son interj<'cli{)ii Irioniplianle :

— Voilà !

Paul jirenait goùl au jeu. Aux mesures à deux temps succédèrent celles à trois temps , à quatre temps; après les mesures à temps binaires venaient celles à temps ternaires, à temps quaternaires. Paul y trouvait un plaisir extrême.

A ce moment, M'"® Dorval entrait dans la salle d'études de ses enfants.

— Lites-vous content de votre élève, maître? ditelle dans un sourire.

— Je serais injuste de répondre non. Voyons , Paul , qu'as-tu appris jusqu'à présent?

— Le rhvtkme, les valeurs, les temps, la mesure.

— Oh ! oh 1 voilà bien des choses en peu de temps, fit M™*^ Dorval d'un ton demi-railleur.

— Ce n'est que le prélude, répondit M. Baurel avec un air de bonhomie affectée.

Et s'adressant de nouveau à l'enfant :

— De toute ta science nouvelle , que pourrais-tu faire ?

— Je sais battre le tambour, et demain dimanche

je ferai danser Claire et ses amies au son du tambourin.

— Miséricorde ! . . . celte maison va devenir bruyante comme une caserne. Enfin, prenons-en notre parti. Vu donc, mon cher Paul, t'exerccr en attendant.

— Auparavant, petite mère, laisse-moi ajouter que j'ai appris autre chose encore.

— Quoi donc? fît M. Baurel un peu étonné.

— A ne plus m'ennujer à mes leçons de musique et à aimer davantage mon professeur, répondit l'enfant en sautant sur les genoux du vieillard.

Une larme humecta les paupières du parrain et de la mère.

lY

L'intonation.

Deux nouvelles leçons furent consacrées par M. Baurel à affermir son jeune élève dans les connaissances acquises ; le prudent professeur avait pour maxime que le temps consacré aux exercices d'application, loin d'être un retard pour Paul, devait lui faciliter les éiudes ultérieures.

— Rien n'est fait , disait-il , dans une science quelconque , tant qu'on laisse derrière soi un point non complètement élucidé. Le vrai mojen d'avancer vite, d'avancer sûrement , est de ne faire un pas nouveau qu'après s'être assuré du terrain qu'on a parcouru déjà.

D'ailleurs, la variété des formes que présente le dessin rhjthmique , l'ingéniosité du professeur à les faire se succéder, empêchaient l'enfant d'j trouver de l'ennui. M. ^Baurel ne dédaignait pas , on l'a vu , les

artifices méciiniques : !'( sprit des enfiints saisit facilement les choses matérielles, il se refuse aux spéculations purement scientifiques.

Bientôt on aborda l'inlonalion.

— De quoi nous sommes-nous servis , demandal-il à Paul, pour représenter nos valeurs?

— De lettres.

— Tu n'as pas trouvé cela trop difficile , trop compliqué ?

— Dam ! bon ami . il v a lonj^temps que je connais mon alphabet.

— Maintenant, il s'ag'it de chanter. Que pourronsnous employer ?

— Oh ! mon Dieu ! exclama l'enfant , nous revoici aux croches, aux clefs, aux portées. Ça va redevenir ennuyeux.

— Pas tant, pas tant, fiUot. Puisque les voyelles nous ont si bien réussi , ne pourrions-nous demander aux consonnes de nous venir en aideV

— Ça vaudrait mieux. Mais comment faire? Je ne sais pas.

— Cherchons donc à nous deux. Si tu n'as pas retenu grand'chose des leçons de M. Louis, du moins connais-tu le nom des notes.

— Oh 1 ])()ur ea , oui, lorrain. Ecoute : Do, l\e , Mi, Fa, Sol . La , Si.

— A ineivuillo. Tu vois que le aoni de cliuciuie (les notes commence par une consonne; que ces consonnes sont différentes les unes des autres , à piirl la septième ot la cinquième, Si et Sol, commençant par un S. Cliang'cons celte septième, S en H, et ne nommant que les consonnes nous obtiendrons?

— Bravo. Toutes les g'ammes se composent uniformément, en d'autres termes, renferment des éléments semblables disposés d'une même façon. Ajoutons à cliacune des consonnes ci-dessus un i pour mesurer notre chant , battons la mesure et nous aurons la gamme :

Di Ri Mi Fi Si Li Bi

L'enfant essava une gamme , soutenue par le vieillard. A cette première gamme en succéda une seconde un peu plus basse, puis une troisième un peu plus élevée. Paul s'en tirait sans difficulté.

— Tu vois, continua M. Baurel , que nous avons toujours fait une même suite de sons , prenant un point de départ tantôt plus bus, tantôt plus haut.

— Qu'est-ce qu'un son? interrompit Paul.

— Un son est , en musique , ce qui peut être imité par une voix ou par un instrument. Il j a donc deux sortes de musiques : la musique vocale , la musique instrumentale.

— Je comprends bien cela, parrain.

— Les sons résonnent plus haut ou plus bas , de même les gammes diffèrent entre elles par leur degré d'élévation. Nous avons chanté la même chose; toi avec ta voix d'enfant , qui est élevée , tu as fait entendre des sons aigus ; j'ai chanté avec ma voix d'homme, j'ai fait entendre des sons graves. Entre les sons aigus et les sons graves, il en est d'autres moins aigus et moins graves , comme ceux de la gamme que chanterait ton cousin le rhétoricien, nous les nommerons sons du médium. Tu pourras en donner de plus aigus encore , nous les nommerons sur-aigus ; de même on peut en faire entendre de plus graves. Nous pouvons donc imaginer cinq successions de sons. Comment indiquer ces différences d'élévation ou d'abaissement?

— Je t'en prie, parrain, ne me ramène pas aux clefs et aux portées.

— Eh ! qui te parle de cela? Nous sommes convenus d'écrire toutes nos gammes au moyen des sept lettres D R M F S L B. Ne sortons pas de nos conventions.

— Alors, je ne vois pas

— Eh bien! tu vas voir. Si nous convenons que la gamme moyenne, celle du médium, s'écrira simplement avec les lettres D R M F S L B , ne pourrionsnous indiquer la gamme aiguë par un point . au-

dessus de lu eoiisoiiiu', la ganiiiii; grave par un [)oint . au-dessous; lu gamme sur-aiguë par deux points .. , la gamme plus grave également par . . ?

— Compris! s'écria Paul eu battant des maius. Regarde.

Et l'enfant trara à la craie sur le tableau noir la ligne suivante :

DRMFSLB DRMFSLB DRMFSLB DRSli SLB DRMÏ'sï.ii

— Et comprends-tu maintenant pourquoi je ne mets pas de points sur mes i ?

— Sans doute, pour qu'on ne prenne pas le point pour l'indication de la gamme aiguë.

— Décidément, tu es très-savant, fit le bon M. Baurel. Tu vas donc me lire très-bien ceci.

Et il écrivit :

DRMDBLBDSDRMSLBDBRMDSMDMSD

— Ce n'est pas malin, les lettres me disent les notes.

— Rendons la chose plus simple encore , et pour cela , ne lisons plus les consonnes ni les notes.

— Ah ! fit Paul , les veux tout étonnés, que lironsnous donc?

— Nous lirons autre chose. Le rang des notes dans la gamme peut se compter par degrés ; toutes nos gammes s'écrivant par la même formule DRMFSLB,

le premier degré sera toujours 1), le second 11, le troisième M , le cinquième S, le septième B. Rien ne s'oppose donc à ce que nous appelions les notes par leur rang numérique. Ecrivons les sept consonnes et mettouj dessous les chiiîres qui indiquent leur ordre , nous aurons :

Procédant de cette façon , nous écrirons les lettres et nous les nommerons par leur chiffre. Essayons.

Le maître et l'élève reprirent la ligne précédemment tracée et lurent :

— Très-bien , dit M. Baurel. Exerçons-nous à la lecture.

Et tous deux lurent une page entière que le professeur avait écrite d'avance pour l'application de sa leçon.

— Mais cela ne suffit pas, continua-t-il ; nous avons appelé des chiffres , nous n'avons pas donné de sons. Nous aurons donc à ajouter quelque chose à ce que nous avons fait , il faudra nous occuper de l'intonation. Demandons un soutien au piano.

— Hum ! le vilain instrument! interjeta Paul. Je croj^ais en avoir fini avec lui.

— Il ne fuut pas, fillol, diio un vilain instnimenl! Tout dépend de la manière de s'en servir. En attendant que tu le trouves charmant , tu vas le proclamer utile , commode et très-facile. D'abord , considère un peu ectte portion de clavier de piano ;

Cet assemblage de morceaux blancs et de morceaux noirs, de l'ivoire et de Tébène, se nomme des touches. En les frappant successivement, on met en jeu un mécanisme qui va faire résonner des cordes, lesquelles produisent des sons. Tiens, voici la gamme.

M. Baurel exécuta la gamme du médium.

Paul la répéta après lui.

Puis tous deux la recommencèrent en nommant les chiffres des notes.

Les intervalles.

— Nous avons vu hier, fillot, que la gamme pour nous s'écrira I) U M F S L B et se lira 12 34567. Mais le chant ne suit pas toujours ce même ordre , on ne va pas sans cesse d'une même note à une autre même note ; en d'autres termes, après D nous pouvons avoir M , ou F, ou S, etc. La distance qui sépare les sons se nomme intervalle. De la grandeur exacte de cet intervalle résulte la justesse dans l'exécution. Nous avons donc à apprendre la dimension de ces intervalles. La connaissance de cette partie de la musique est la science de l'intonation.

— Ça me paraît bien difficile, parrain.

— Mais non. Chantons la gamme en suivant sur le clavier du piano :

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