‹ Les lettres persanes et les archives de La BrèdeChapitre 2 sur 3 · BARCKHAUSEN · texte numérisé non relu

BARCKHAUSEN

des Sceaux nous fit l'honneur, que nous ne saurions trop reconnaître, de nous confier le soin d'éditer à l'Imprimerie nationale les Lettres persanes et les Considérations sur les Causes de hi Grandeur des Romains et de leur Décadence.

Le présent volume est consacré aux Lettres persanes, le plus populaire des ouvrages de l'ancien président au Parlement de

Bordeaux.

Nous ae ferons pas ici l'éloge, encore moins la critique de ce livre si original, où toute une époque se reflète, avec ses qualités et ses défauts. On peut dire qu'il esl comme l'ouverture de la littérature française du xvme siècle. Les compositeurs de musique mettent en tête de leurs opéras un morceau où ils rassemblent les motifs qu'ils comptent développer à la suite. Dans le premier chef-d'œuvre de Montesquieu, bien des passages annoncent en quelque sorte par leur accent les écrits futurs des plus illustres contemporains do l'auteur. On s'étonne peu d'y trouver la verve ironique de Voltaire, qui, par parenthèse, s'est inspiré plus d'une fois des Persanes, dans Zadig surtout. Mais on est plus surpris, en lisant les Lettres 67, 105 et 126, par exemple, d'y rencontrer la note sentimentale et même la note paradoxale familières à Jean-Jacques Rousseau. Celle ressemblance a quelque chose d'imprévu, parce qu'on méconnaît trop souvent la variété, sinon l'étendue du génie auquel nous devons YEsprit des Lois. Doué d'une pénétration admirable, qu'un peu de sécheresse accompagne en général, il savait pourtant s'attendrir en se contenant, et, tout en donna ni aux problèmes des sol n lions tempérées et pratiques, il discernait clairement les raisons spécieuses que pouvait lui opposer nue logique extrême el aveugle.

Frivoles, en apparence, et, en réalité, si profondes, les Lettres persanes répondaienl trop bien aux sentiments de la génération qui les vil paraître en 1721, pour n'avoir pas un succès tout a l'ail exceptionnel. El d'abord, on en fit, en un an, dix à douze éditions on tirages. Puis, quinze à vingt autres se suivirent de plus on moins pies, jusqu'à la mort de Montesquieu | I ).

o1 l-es bibliographes en signalenl dix-riieiif, donj une de I7"J, trois de 17. m.

Mais jamais celui-ci ne reconnut officiellement son œuvre. Tant qu'il vécut, elle resta anonyme. Il assure même quelque part 1) s'être désintéressé (jusqu'en L754) de toutes les éditions qui vinrent après la première. C'est ce que nous admettrons sans peine pour le plus grand nombre d'entre elles. Il dut, en particulier, n'être pour rien dans cette combinaison d'un imprimeur ingénieux qui, pour donner au livre un ragoût nouveau, y joignit les Lettres turques de ce pauvre Saint-Foix !

L'espèce de mystère dont fut entourée trop long-temps la publication des Lettres persanes n'en a pas moins eu une fâcheuse conséquence : c'est que, de tous les chefs-d'œuvre de la littérature française du xvme siècle, il n'en est guère dont l'histoire soit plus obscure et soulève plus de questions, dont quelques-unes pourraient bien rester insolubles.

Nous allons énumérer les controverses auxquelles les Lettres persanes donnent lieu.

La première est relative à l'édition princeps. Tout le monde s'accorde pour admettre qu'elle fut publiée en 1721. Seulement (nous l'avons dit) on trouve dix à douze éditions ou tirages divers qui ont cette date. Les frontispices des uns portent l'indication : « A Cologne, chez Pierre Marteau », tandis qu'aux autres on lit : « A Amsterdam, chez Pierre Brunel, sur le Dam ». Or les amis de l'auteur nous apprennent qu'il fît imprimer d'abord son œuvre en Hollande (2). C'est donc parmi les éditions de Brunel qu'on semblerait avoir à choisir. Les bibliographes les plus compétents n'en ont pas moins fini par conclure en faveur d'une édition de Marteau que distinguent

deux de 1731, une de 173", une de 1739, une de 1740, deux de 1744, une de 1748, une de 1750, une de 1752, une de 1753, deux de 1754, et deux de 1755. — Voir Montesquieu, Bibliographie de ses Œuv res, par Louis Dançean [lisez M. Louis Vian] (Paris, P. Rouquette, 1874), paçes 3 et 4 ; et Lettres persanes, par Montesquieu, édilées par M. André Lefèvre Paris, A. Lemerre, 1873», tome II, pages 212 et 213.

(1) Archives de La Rrède, Pensées (manuscrites), tome III, folio 522 verso.

(2) C'est l'abbé de Guasco qui nous l'apprend dans une note qu'il a mise à une lettre de Montesquieu au père Cerati — Voir le tome VU, page 230, note 2, des Œuvres complètes de Montesquieu, éditées par M. Edouard Laboulaye, à- Paris, chez Garnier frères, 1875-187(1. — C'est à l'édition de M. Laboulaye, la plus complète de toutes celles qui ont paru jusqu'ici, que se rapportent les renvois de notre Avant-Propos.

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les fleurons suivants : un ornement en forme de monogramme, au tome I, et. au tome II. deux enfants assis sur un chérubin. Leur argument principal est la présence de cinq à six cartons, dont le texte a été reproduil dans tontes les autres éditions, jusqu'en L754. Est-ce là une raison péremptoire, qui nous autorise à ne voir dans le nom de Pierre Marteauquan pseudonyme, pour dépister la police ?

D'un autre ordre est la discussion dont l'objet est aussi une édition datée de 1721 ; mais celle-ci ne saurait être la première, car elle se donne elle-même pour une « seconde édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée par l'Auteur ». Elle aussi est en deux volumes et porte la mention : « A Cologne, chez Pierre Marteau ». Seulement les titres des deux volumes sont ornés d'un même fleuron, qui n'est autre que celui du tome I de l'édition princeps, ou supposée telle. A cette différence s'en ajoutent d'autres, et plus graves. Au lieu de compter cent cinquante lettres, la « seconde édition » n'en a que cent quarante. Bien plus, de ces cent quarante, il n'en est que ci- ii t trente-sepl qu'elle ait en commun avec l'édition princeps, attendu qu'elle en a trois de nouvelles. Enfin, les cent trentesepl lettres communes y ont des variantes et n'y sont pas rangées dans un ordre identique. Pour expliquer tous ces changements, un biographe de l'auteur, M.JLouis Vian, a supposé que cette réimpression (soi-disant assagie) des Lettres persanes aurait été faite par Montesquieu, candidat à l'Académie française en 1727, dans l'espoir de désarmer l'opposition qui lui était faite par le cardinal de Fleurv I). Il s'ensuivrait que In date de 1721 serait fausse. C'est là, d'ailleurs, la moindre objection que suggère une hypothèse que nous examinerons tout à l'heure à loisir.

Maintenant, nous avons à dire un mot des éditions aux frontispices desquelles on lit : « A Amsterdam, chez Pierre Brunel, mu le Dam, 17*21 ». Si l'on en croit certains bibliographes, la plupart d'entre '-Iles auraient été imprimées à Rouen et dans un ordre qu'on pourrait déterminer d'après le nombre ((('croissant des fautes qu'elles renferment (2). dette classification

I Montesquieu, sa Réception <i V Académie française, et lu deuxième Édition des Lettres persanes » par Louis Vian , Paris, Didier H ('/"' isil'.i . 2) Bibliothèque de feu Rochebilière, t" Partie. Editions originales (l'.'iris, A.

Oh ml in. IVi' , p. 109.

nous semble peu sûre : car, en général, de réimpression en réimpression, les erreurs se multiplient. En tout cas, il est fort probable que les typographes français ont copié une édition hollandaise sans en modifier le titre plus que le texte. Pseudonyme pour pseudonyme, Pierre Marteau valait bien Pierre Brune/. S'ils ont mis Pierre Brunel, c'est qu'ils avaient sous les yeux des exemplaires d'Amsterdam avec ce nom. Serait-il possible de discerner l'édition qui leur a servi de modèle, et qui, par suite, serait la plus ancienne de la série, alors même qu'elle serait la plus correcte ?

Des éditions primitives, nous allons passer brusquement à celle qui parut en 1754 avec un Supplément de 28 pages, contenant onze lettres et quatre fragments de lettres précédés de Quelques Réflexions sur les « Lettres persanes ». On a dit que ce Supplément fut publié d'abord en 1744 (1). Devons-nous l'admettre ? C'est au moins douteux pour des raisons qu'on verra plus loin. Nous rechercherons en même temps si les Quelques Réflexions sont de Montesquieu, ou s'il faut les retrancher de ses œuvres, à l'exemple de certains éditeurs (2).

Il nous reste à signaler un dernier problème qui a trait à l'édition des Œuvres de Monsieur de Montesquieu dont le frontispice porte : « A Amsterdam et à Leipsick, chez Arkstée et Merkus, 1758(3) ». Les Lettres persanes y sont imprimées au commencement du tome III, mais avec des centaines de variantes dont rien n'indique l'origine. A peine une note de la page 299 nous apprend-elle que « l'auteur... avait confié de son vivant aux libraires » un manuscrit où il avait a jugé à propos de faire des retranchements ». Mais tous les changements introduits dans le texte ne sont point des retranchements, bien s'en faut. Aussi a-t-on vu des éditeurs modernes rejeter en bloc toutes ces corrections pour s'en tenir à l'édition de 1754 avec Supplément (4). Ont-ils eu raison ou tort d'en agir ainsi? C'est là le plus important de tous les problèmes que nous venons d'indiquer : car, selon la solution qu'on lui donnera, on

(1) Montesquieu, Bibliographie de ses Œuvres, par Louis Dangeau, page 3.

(2) Œuvres de Montesquieu, à Paris, chez A. Belin, 1817 (2 volumes in-8°). — On y chercherait vainement les Réflexions, avant ou après les Lettres persanes.

(3) Cette édition est en 3 volumes in-4°.

(4) Voir les Lettres persanes, par Montesquieu, éditées par M. André Lefèvre, et spécialement l'observation qui se trouve à la page 213 du tome II.

b II. HAHCKHAUSEN

devra regarder comme définitif tel texte des Lettres persanes ou tel autre.

On voit que les littérateurs ne sont pas moins intéressés que les bibliographes et les bibliophiles aux recherches que nous allons entreprendre dans les manuscrits de La Brède pour trouver réponse aux cinq ou six questions précédentes.

Parmi les papiers de Montesquieu dont nous avons eu communication, il en est un certain nombre qui forment ce qu'on peut appeler le Dossier des « Lettres persanes », dossier qui contient trois cahiers et six feuilles volantes.

Sur les feuilles volantes, dont trois sont doubles et trois simples, on lit des Lettres ou fragments de Lettres persanes inédites, plus quelques notes sur certains passages des Lettres connues.

Quant aux trois cahiers, ils ont tous rapport à une édition du livre que l'auteur préparait vers la fin de sa vie, pour donner une forme définitive, achevée, à son œuvre.

Le premier, qui a 25 centimètres de haut sur 18 de large, n'a pas moins de 120 pages, dont une vingtaine est restée en blanc. Il a pour titre : « Corrections des « Lettres persanes », sur la première édition, imprimée à Cologne, chez Pierre Marteau, en 1721, en 2 volumes in-12 — Nouvelle copie ». Au

bas de ce titre, on lit une note ainsi conçue : « Cette copie n'est plus la dernière : j'ai fait depuis des corrections qui ont été mises dans la copie faite en grand papier, et je pourrai rectifier celle-ci par celle-là en cas de besoin ».

Les collections du tome I remplissent les pages 3 à 38, tandis que celles du tome II vont de la page 39 à la page 95. Au bas <\r cette dernière est l'indication suivante : « Fin des Corrections drs « Lettres persanes », 17 5 i ». .Mais, à la suite (pages !)7 .i lo-j se trouvenl les Quelques Réflexions sur les « Lettres persanes », qui sont devenues, depuis 1758, comme l'introduction de l'ouvrage.

Nous n'avons pus découvert dans ce premier cahier, très soigneusement transcrit par un secrétaire de Montesquieu, un seul mot qui fût de la main du Maître.

Plus grand est le cahier auquel nous donnerons le n° 2, celui qui est vis»'' dans la note dont nous avons cité à l'instant le texte. Il n'a pas moins de 37 centimètres de , haut et de 24 de large. En revanche, il ne compte que 116 pages, sur lesquelles il en est 22 où il n'y a rien d'écrit.

Le titre ne porte que : « Corrections des « Lettres persanes ». — Dernière copie ».

Comme dans l'autre cahier, les corrections du tome II suivent naturellement celles du tome I et sont suivies à leur tour des Réflexions.

Seulement ici les ratures et les surcharges abondent. En outre, l'écriture varie, et l'on peut en quelques endroits reconnaître la main de Montesquieu lui-même. Bien mieux, à une feuille simple intercalée entre les pages cotées 40 et 41 est fixée par une épingle une feuille double sur laquelle est l'original autographe de la soixante-dix-septième Lettre persane. Cette lettre manque dans le cahier n°l, où l'on en trouve pourtant le contenu, mais sous forme d'alinéa final à ajouter à une lettre des éditions primitives. Cette différence est la plus curieuse qu'il y ait entre les deux manuscrits.

Pour le troisième cahier, qui n'a que 48 pages, de 20 centimètres et demi de haut sur 16 de large, c'est une simple mise au net des dix lettres et des Réflexions que le grand cahier (n° 2) donne comme devant être insérées dans les éditions futures des Lettres persanes ; il n'y a donc pas lieu de s'y arrêter.

Mais, en dehors du dossier spécial que nous venons de décrire, il existe à La Brède d'autres sources de renseignements qui présentent un intérêt majeur pour l'étude que nous poursuivons.

On y conserve, en effet, trois volumes qu'on peut désigner sous le nom de Pensées de Montesquieu, bien qu'ils renferment aussi de simples notes et même des extraits de nature très diverse. Dans ces recueils, il y a des observations où les Lettres persanes sont mentionnées incidemment. Il s'y trouve encore des lignes, des pag-es et même des séries de pag-es qui ont un rapport direct avec la même œuvre.

Au tome IL par exemple, sont transcrits, d'abord, l'épigraphe que l'auteur avait choisie pour elle, et plus loin 18 pages

b H. BARGKHAUSEN

de texte, en tête desquelles on lit ce titre : « Fragments de

vieux matériaux des « Lettres persanes ». — J'ai jeté les autres, ou mis ailleurs. »

Ce n'est pas tout : si nous feuilletons le tome III des Pensées, nous v découvrons trois rédactions successives de l'apologie que Montesquieu crut devoir écrire à la défense de son premier livre.

Tels sont les documents inédits qui nous permettront sans doute de résoudre au moins quelques-unes des difficultés dont nous avons exposé l'objet tout à l'heure.

La question de l'édition princeps n'en est plus une pour nous.

Montesquieu lui-même nous apprend que son livre a paru, d'abord, en 1721 et en 2 volumes in-12, avec la marque : « A Cologne, chez Pierre Marteau ». Or, parmi les éditions qui remplissent les conditions indiquées, il en est une et rien qu'une dont la pagination corresponde exactement aux renvois des deux cahiers de Corrections où sont consignés les changements que l'auteur voulait introduire dans l'édition princeps. C'est, du reste, celle que les bibliographes ont fini par adopter comme la première pour une raison typographique : la présence de cartons, au nombre de six ou de sept. Donc nous regardons comme établi que l'édition princeps est bien celle qu'ornent les fleurons signalés plus haut, soit un ornement en forme de monogramme et deux enfants assis sur un chérubin. Ajoutons que le tome I compte 311, et le tome II, 347 pages cotées.

La mention : « A Cologne, etc. » est d'ailleurs fictive et dissimule sûrement quelque atelier de Hollande. C'est par centaines que des livres plus ou moins téméraires furent publiés, au xviie siècle et au xvnr, sous le nom du soi-disant Pierre Marteau l). On ajoutait même quelquefois : « Imprimeurlibraire près le Collège des Jésuites », sans doute pour rassurer les lecteurs candides.

(1 ) Imprimeurs imaginaires et libraires supposés, par Gustave Brunet (Paris, Tross, 1866), pages 112 à 144.

Nous serions heureux d'obtenir des résultats aussi précis pour la fameuse « seconde édition ». Malheureusement nous ne sommes arrivés,, par rapport à elle, qu'à nous convaincre absolument d'une chose : c'est qu'elle n'a point contribué à faire de Montesquieu un membre de l'Académie française.

Parmi les lettres qui y manquent, il y en a qui n'ont pu être supprimées que pour des raisons littéraires : car le fond en est reproduit ailleurs (1). D'autres sont d'une innocence telle qu'elles n'ont jamais dû choquer personne (2). Enfin, la plupart n'ont trait qu'à des incidents de sérail, auxquels on peut s'intéresser plus ou moins sans doute (3). Mais à qui fera-t-on croire que le cardinal de Fleury se fût ému, par exemple, des ang-oisses de cet esclave qui défend son intégrité contre le chef des eunuques noirs d'Usbek ? Au xvme siècle, les soprani chantaient à Rome en public.

En revanche, dans une édition faite à l'usage d'un prince de l'Eglise, aurait-t-on laissé la proposition scandaleuse que voici : « Le Pape est... une vieille idole qu'on encense par habitude » ; ou encore : « Dans l'état présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans » (4) ? Voilà des passages qu'il eût fallu ôter, arracher du livre, et non les histoires orientales de Pharan, de Zachi ou de Suphis !

Et si maintenant l'on examine les lettres ajoutées dans cette édition « diminuée et augmentée par l'Auteur », qu'y remarque-t-on de suite ? C'est qu'une des trois, sur les libéralités des princes envers leurs courtisans, est d'une violence tout exceptionnelle. Fleury n'était pas avide, il est vrai. Mais jamais haut fonctionnaire, sous l'Ancien Régime, n'eût admis qu'on parlât ainsi du Pouvoir. L'addition de la Lettre 124, pour le moins inutile, était donc imprudente et plus qu'imprudente, si l'on s'était proposé de séduire le premier ministre de Louis XV.

Des arguments d'un autre ordre, matériel et non plus moral, renforcent ceux qui précèdent.

(1) C'est le cas de la Lettre 10, résumée au commencement de la Letfr 11.

(2) Nous citerons comme exemple la Lettre 16.

(3) Voir les Lettres 41, 42, 43, 47, 70 et 71.

(4) Ces propositions se trouvent dans les Lettres 29 et 117.

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La " seconde édition » est imprimée avec les mêmes caractères que la première el sur du papier analogue. Elle a donc été faite en Hollande. Or, dans l'hypothèse que nous discutons, on aurait eu moins d'un mois pour se décider à l'entreprendre et pour l'achever, (l'est le 11 décembre 1727 que l'Académie française sut que le Cardinal s'opposait à l'élection de Montesquieu, et c'est le 5 janvier 17*2S que Montesquieu fut élu avec l'assentiment du Cardinal. Entre temps était-il possible, au XVIIIe siècle, qu'un habitant de Paris lit imprimer un ouvrage en deux volumes à Amsterdam et se le fît apporter d'Amsterdam à Paris (I )?

De plus, l'édition se distingue par des détails typographiques qui témoignent d'un soin tout particulier. On y a, par exemple, introduit des guillemets pour empêcher de confondre le texte courant avec les citations plus ou moins fictives qu'il renferme. Se serait-on donné cette peine dans un travail exécuté d'urgence, que l'on compliquait ainsi sans nécessité ?

Tout résiste à l'hypothèse de M. Vian.

Elle n'explique pas, d'ailleurs, l'apparition en 1730, chez Jacques Deshordes, à Amsterdam, de deux reproductions fidèles de l'édition qui nous occupe. Bien qu'elles se donnent, l'une et l'autre, pour une « troisième édition», elles diffèrent beaucoup par le format el par la grosseur. La plus grande a pour fleurons un phénix, et la plus petite, un monogramme. Celle-ci a le mérite de rendre, page pour page et ligne pour ligne, h' type dont elle est une copie. Les caractères en sont semblables, mais neufs, au lieu d'être usés, (l'est un très joli livre, qui n'est pas sorti de l'officine suspecte de quelque contrefacteur (2 . < )r, lorsqu'il fut imprimé, Montesquieu était, depuis deux à trois ans, à l'Académie française. Il n'y avait certes plus à s'inquiéter de sa candidature. Pourquoi donc, en 1730, republier à deux reprises les Lettres persanes d'après le texte modifié d'une édition qui (dit-on) n'aurait été faite que

pour le cardinal de Flctirv ?

1 ' asidérations ont été développées par M. Laboulaye, dans la préface

qu'il ;i un--'- --H tête des Lettres persanes, :< la page •!!• du loin»' I de son édition des Œuvres complètes de Montesquieu.

mus en parlons d'après un charmant exemplaire qui nous a été communiqué par M. Louis de I3ordes de Fortage, président de la Société des Bibliophiles de Guyenne.

MONTESQUIEU ET LES LETTRES PERSANES il

Notons, en passant, que des bibliographes, frappés des ressemblances matérielles que l'édition au monogramme de Jacques Desbordes présente avec l'édition princeps, se sont crus autorisés à admettre que la marque : « A Cologne, chez Pierre Marteau », peut se traduire par : « A Amsterdam, chez Jacques Desbordes ». La première édition des Lettres persanes serait alors due à l'imprimeur qui publia la première des Considérations sur... la Grandeur des Romains. C'est, en effet, des ateliers de Jacques Desbordes que sortit, en 1734, l'édition princeps du second chef-d'oeuvre de Montesquieu.

Pour en revenir au problème que nous discutons, l'origine de la« seconde édition » des Lettres persanes reste une énigme pour nous. Il n'y a aucune raison pour ne pas croire qu'elle fut publiée en 1721, comme l'indique le frontispice. Mais pourquoi et par qui furent introduites les corrections, additions et suppressions qu'elle renferme?

A part deux ou trois, ces changements ne révèlent aucune préoccupation de dogme et semblent trahir tout au plus un critique minutieux et austère dans une certaine mesure : ils réduisent la partie romanesque, qui sert de cadre à l'ouvrage, et renforcent la partie morale et politique.

Est-ce Montesquieu lui-même qui modifia son œuvre de la sorte ? Si c'est lui, il faut avouer que son goût varia singulièrement. Nous savons, en effet, qu'en 1754 il prit l'édition princeps pour fondement d'une revision générale et nous ferons remarquer qu'il ajouta quatre ou cinq lettres nouvelles à la partie romanesque, loin d'en retrancher une seule.

D'un autre côté, si la « seconde édition » fut corrigée parun tiers, ce tiers dut être nanti de papiers inédits de notre auteur. Les lettres qu'il inséra étaient bien les soeurs de celles qu'il laissa ou supprima. Leur père les reconnut plus tard dans ses cahiers de Corrections définitives, où s'en trouvent deux sur trois. Seulement, on peut admettre qu'elles parurent en 1721 par suite d'une indiscrétion et sans le consentement de Montesquieu. Celui-ci annonce, il est vrai, dans sa correspondance qu'on lui « mande de Hollande que la seconde édition des L. P. va paraître avec quelques corrections » (1). Mais

(1) Lettre à M. de Caupos. 1721 (?). — Œuvres complètes, tome VII. page 215.

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parlait-il de notre « seconde édition », et, s'il en parlait, connaissait-il tous les remaniements qu'on avail t'ait subir au texte primitif? L'imprimeur d'Amsterdam peul s'être permis des libertés grandes, non autorisées. C'est même ce que semble nous apprendre le projet de préface des Lettres persanes qu'on lit dans le tome III des Pensées manuscrites (1). Il y est dit en propres termes : « De toutes les éditions de ce livre, il n\ ;i que la première qui soit bonne : elle n'a point éprouvé la témérité des libraires. »

Les déclarations des préfaces, au xviue siècle surtout, nous sont généralement suspectes. Celle qui précède nous confirme néanmoins dans la pensée qu'il faut attribuer à l'éditeur de Hollande la plupart des variantes de la « seconde édition ». Peut-être crut-il accroître le succès du livre en en retranchant, même sans l'aveu de l'auteur, alors peu connu, les passages qu'il jugeait insignifiants, ou qu'il savait de nature à scandaliser telle ou telle catégorie de lecteurs. Entre toutes ces corrections, il en est une qui mérite une attention spéciale. A propos du Pape, dans la vingt-deuxième lettre de l'édition princeps (2), Rica se raillait de la Trinité et de l'Eucharistie. La « seconde édition » conserve les plaisanteries sur l'Eucharistie, tandis qu'elle supprime l'allusion à la Trinité. Elle laisse donc ce qui doit choquer les Catholiques, mais fait disparaître ce (jui offense les Calvinistes. Ces derniers ne devaient aussi goûter que médiocrement certaines phrases sur « la Vierge qui a mis au monde douze prophètes », et sur les erreurs de Moïse en matière de preuves juridiques. Les lettres où ces phrases se trouvent (3) sont exclues dû tome I. Enfin, les détails physiologiques des histoires de Pharan et de Suphis pouvaient offusquer la pruderie huguenote (4). Ne serait-ce point pour cette raison qu'on les condamna?

Dans celle hypothèse, la « seconde édition >> et celles qui en reproduisent le texte auraient été imprimées en vue d'un public protestant, et surtout, sans doute, [tour les Français réfugiés dans les Provinces-Unies à la suite des persécutions

1 1 ) Pensées, tome III, folio 322 verso. Test la Lettre 2 I de cotre irlition.

e sonl les Lettres 1 et 71.

(4) Voir les Lettres 41, 42, 13, 70 et 71.

religieuses de Louis XIV. L'addition d'une diatribe contre les hommes de Cour n'était pas de nature à froisser les lecteurs de cet ordre. On ne risquait point davantage de, leur déplaire en ne retranchant rien des saillies les plus violentes contre l'Eglise de Rome.

La « seconde édition » n'est pas, d'ailleurs, la seule qui justifie les plaintes de Montesquieu touchant « la témérité des libraires ». Il en existe une autre, de 1731, à laquelle on ne s'est pas contenté d'adjoindre les Lettres turques de Sai-nt-Foix. C'est une étrange combinaison de l'édition princeps et de la « seconde édition » des Lettres persanes. On y trouve, dans un ordre un peu différent, les lettres de la « seconde édition », sans toutes les variantes, et, de plus, trois des lettres qui lui manquent. Mais, comme les deux premières n'y sont pas cotées et que deux autres ont le même numéro d'ordre (J/), cette édition se termine aussi par une Lettre 1 40, qui en est en fait une cent quarante-troisième (1). Du reste, tout indique, jusqu'aux négligences matérielles, qu'on n'a là qu'une simple et mauvaise contrefaçon. Il n'y a donc pas lieu de s'y arrêter plus long-temps.

Pour les quatre, cinq ou six éditions qui ont la marque : « A Amsterdam, chez Pierre Brunel, sur le Dam, 1721 », on sait que certains bibliographes les estiment d'autant plus anciennes qu'elles renferment plus de fautes. Nous donnerons, au contraire, le premier rang- à l'une d'entre elles qui est relativement fort correcte. Elle a pour fleurons, au tome I. un cartouche enguirlandé, dans lequel on disting-ue un vase de fleurs, et, au tome II, une sphère. Visiblement, elle a été faite sur l'édition princeps, qu'elle rend, en caractères analog-ues, bien qu'un peu réduits, presque lig-ne pour ligne. Sur 648 pages, il y en a plus de 600 qui commencent parla même syllabe. Nous sommes persuadé qu'elle fut aussi imprimée en Hollande, et qu'elle servit de type aux reproductions attribuées par les connaisseurs à des typographes de Rouen ou de Paris.

C'est également en France que dut être faite l'édition de 17o4. qui présente un bien autre intérêt au point de vue littéraire,

(1) C'est à l'obligeance de M. Ernest Labadie que nous devons la connaissance de cette édition bizarre, qui porte la mention : « A Cologne, chez Pierre Marteau », et qui a pour fleurons une sphère, au tome I, et, au tome II, une figure allégorique de femme entourée de divers attributs.

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grâce au Supplément dont elle est suivie (l).Dans cette annexe, on trouve, en effet, les trois lettres ajoutées à la fameuse « seconde édition ». plus huit autres que Montesquieu crut devoir insérer dans son œuvre, en lui donnant sa forme définitive. Elle renferme aussi les Quelques Réflexions sur les « Lettres persanes ». qui sont une apologie du livra.

Vous avons rappelé déjà que certains bibliographes ont prétendu que le Supplément des « Lettres persanes » aurait paru dès 1744. Il est fort possible qu'on en rencontre quelque exemplaire relié à la suite d'une édition portant cette date. Mais nous allons démontrer qu'il n'a pu être imprimé que plus tard et même dix ans plus tard.

Dans le tome III des Pensées (manuscrites), on lit, entre autres défenses des Lettres persanes, une rédaction première des Quelques Réflexions, portant le titre de Préface de V Editeur. Or, il y est fait mention d'une œuvre de Mme de Grafigny qui ne parut qu'en 1747 (2). C'est donc en 1747, tout au plus, que les Quelques Réflexions auraient pu être écrites.

En outre, parmi les onze lettres du Supplément se trouve la soixante-dix-septième, sur ou plutôt contre le suicide. Mais (nous l'avons dit), lorsque fut transcrit le petit cahier des Corrections, qui est daté de 1754, cette lettre n'existait, pour ainsi dire, qu'en germe, sous forme d'un alinéa final à joindre à une autre lettre, qui la précède maintenant. L'original autographe, qui en subsiste, fut attaché après coup, par une épingle, au grand cahier des Corrections, où l'on avait copié d'abord et où l'on biffa ensuite soigneusement le projet d'alinéa complémentaire. La Lettre 77 n'existait pas en 1753. Elle ne fut donc rédigée qu'en 1754, année de sa première, et non de sa seconde publication.

A jouions qu'en 1 744 Montesquieu achevait Y Esprit des Lois el devail avoir en tête autre chose qu'une révision des Lettres persanes. Nous savons, au contraire, que, lorsque son grand livre eu! paru, il soumit à un examen nouveau ses œuvres publiées ou inédites. En outre, au moment où l'Esprit des Lois

Il Les caractères, les ornements, l'orthographe de cette édition, nous paraissent déceler une origine française. Ne serait-ce pas celle;') laquelle Iluarl, libraire ■\ Paris, songeail en 1752, ainsi que Montesquieu nous l'apprend dans nue lettre du 4 octobre 'le cette année, adressée à l'abbé de Guasco ?

- Pensées, tome III, folio 321. — Voir la page 307 de notre édition.

fut en butte à des critiques plus ou moins violenter, le premier chef-d'œuvre de notre auteur le fut également. Un certain abbé Gautier publia, en 1751, un volume sur les « Lettres persanes » convaincues d'Impiété. Peut-être est-ce à ce factum de 103 pages grand in-12, que nous devons les apologies du tome III des Pensées manuscrites et les Quelques Réflexions du Supplément de 1754.

Que ces Réflexions soient de Montesquieu lui-même, et non de son éditeur, c'est incontestable. Les copies que l'on- en conserve à La Brède ne sont pas, il est vrai, de sa main. Mais il v a fait des corrections autographes, qui confirment ce que le style suffirait à nous apprendre.

L'imprimeur qui fit l'édition que nous sommes en train d'étudier fut évidemment en rapports directs ou indirects avec l'auteur. C'est à lui qu'il dut communication des pièces du Supplément, ou, du moins, de la plupart d'entre elles. Xous ne croyons point, toutefois, que le Président ait pris part à la publication du corps même du livre, qui renferme les cent cinquante lettres connues depuis 1721. S'il en eût revu les épreuves, il y aurait introduit, à la place qui leur revenait,, les variantes de ses cahiers de Corrections, rédigés alors, et surtout les quatre modifications indiquées aux pages 10,, 13 et 15 du Supplément. Remarquons, en outre, que l'imprimeur n'a pas même rétabli dans le texte le membre de phrase que l'édition princeps omet au début de la Lettre 86, bien que cet oubli (réparé, par parenthèse, dans la « seconde édition ») rende inintelligible le premier alinéa.

Le grand travail de revision des Lettres persanes dont les archives de La Brède nous ont conservé les résultats authentiques fut utilisé seulement par Richer, avocat au Parlement de Paris, dans l'édition qu'on trouve au tome III des Œuvres de Monsieur de Montesquieu, parues en 1758, « chez Arkstée et Merkus ». Nous connaissons maintenant l'origine des variantes alors introduites à tant de pages du livre. C'est un des deux cahiers des Corrections ou plutôt une copie, plus ou moins fidèle, faite exprès pour l'éditeur, qui guida ce dernier dans son travail. A quelques exceptions près, il se conforma aux intentions de l'auteur, telles que le irrand cahier les révèle. Donc les changements qui distinguent le texte de 1758 sont,

16 H. BARCKHATJSEN

t>n principe, parfaitement légitimes et doivent être adoptés sans scrupules.

Toutefois, lorsqu'on examine ce texte de très près, on s'aperçoit que, pour l'établir, c'est l'édition de 1754 avec Supplément, qui a été prise comme point de départ des corrections, et non l'édition princeps, sur laquelle Montesquieu avait procédé à la revision de son œuvre. De là, bien des menues divergences, qui constituent autant d'inexactitudes. Peut-être l'édition princeps était-elle alors déjà rare, presque introuvable, tellement que Richer s'en passa, à regret sans doute (1).

C'est encore à cette substitution que nous attribuerons un autre effet, plus curieux. Dans l'édition de 1758, après la Lettre 144, a été insérée celle d'Usbek à***, sur les hommes d'esprit et sur les savants. Or cette lettre figure bien dans le Supplément de 1754, à la page 20, mais n'a été admise dans aucun des cahiers des Corrections ; ce qui nous indique qu'elle fut condamnée par l'auteur en fin de compte.

Moins explicable est le soin puéril qu'a pris l'éditeur de 1758, en remplaçant par la préposition De la préposition A dans toutes les dates de lettres où cette dernière avait été mise primitivement. Montesquieu n'a rien prescrit (que nous sachions) à cet égard. N'est-il pas, d'ailleurs, naturel que les formules épistolaires varient dans un recueil de lettres émanant de personnes dont l'origine, l'âge, la condition, sont les plus diverses?

Il est un autre ordre de changements non autorisés sur lequel nous n'insisterons point : c'est celui qui intéresse l'orthographe ; par exemple, la manière d'écrire le mot même, restant invariable dans nous-mêmes et autres cas analogues.

Ou nous permettra d'insérer ici de courtes observations sur le travail critique auquel Montesquieu soumit son premier chef-d'œuvre pendant les derniers temps de sa vie.

H) Grâce a ['obligeance de M. le baron de Montesquieu et de M. Ernest Labadie, nous avons eu entre les mains deux exemplaires de l'édition princeps. L'un d'eux n'a pas les cartons du premier volume. Nous avons pu constater ainsi que ses cartons n'avaient pour objet que des corrections typographiques.

Lorsqu'on feuillette les cahiers des Corrections des « Lettres /jersattes », on se prend à admirer la conscience de l'auteur, conscience d'écrivain et d'artiste. Peu lui importe le succès, les trente et quelques éditions qu'a eues son livre. -Il le reprend ligne par ligne et mot par mot, au point de vue du fond comme de la forme, de la grammaire et du style, comme de l'exactitude des faits ou des idées.

Dans une lettre qu'il écrivait le 4 octobre 1752, à l'abbé de (îuasco (1), il parle de juvenilia qu'il se proposait de faire disparaître. Mais sa revision porta sur bien d'autres points que sur les passages que l'on pouvait taxer d'imprudence ou estimer d'un goût douteux. Peu nombreuses même sont les modifications qu'il fit afin d'éviter un de ces deux reproches. En revanche, elles nous paraissent toutes louables. Ce n'est pas nous qui les accuserions de trahir une timidité sénile.

S'il ne suffit point qu'une plaisanterie soit dirigée contre des prêtres, voire contre des Jésuites, pour qu'on doive la trouver bonne, on ne saurait être surpris que le Président ait retranché de la Lettre 14S les joyeusetés pharmaceutiques par lesquelles elle se terminait. Il songea même à la supprimer complètement; ce qui eût été dommage. Mais, en l'allégeant d'une série de formules burlesques, il rendit à son ouvrage tout entier l'unité de ton, que ces grosses farces lui faisaient perdre.

.Vous qualifierons aussi de sagesse, non de crainte, le sentiment qui lui inspira les atténuations introduites dans la métaphvsique de la soixante-neuvième lettre et les objections présentées, dans la soixante-dix-septième, contre les théories morales de la soixante-seizième. Lorsque l'on disserte sur l'accord de la prescience de Dieu et de la liberté de l'Homme, il est plus prudent de rappeler les opinions des autres que d'en exposer de personnelles. Et, quant au suicide, c'est une des questions sur lesquelles Montesquieu dut varier dès qu'il se mit à envisager les choses moins au point de vue individuel qu'au point de vue social. Dans YEsprit des Lois, il s'élève contre les doctrines religieuses qui donnent trop de mépris pour la mort » {2), parce qu'elles font que les « hommes échap-

(1) Œuvres complètes, tome VII, paçe 405.

(2) De l'Esprit des Lois, XXIV, xiv.

18 H. BAUCKHAUSEN

peront au Législateur ». La même préoccupation lui dicta la fin de la Lettre77, qu'il ue rédigea qu'en 1754, ainsi qu'il a été (lit [tins haut.

I ne série d'autres corrections de Lettres persanes s'explique par un désir de plus grande exactitude. Né dans le bassin de la Garonne, l'auteur avait pour l'hyperbole un penchant naturel. Pendant ses longs séjours au nord de la Loire, il apprit sans doute qu'il était des pays où l'on prenait les mots et les nombres à la rigueur. En conséquence, il baissa certains de ses chiffreSj sauf à en relever d'autres, supprima des tous et des jamais, et changea des souvent en quelquefois et des ht plupart en quelques-uns. Du reste, il n'en conserva pas moins jusqu'à sa mort le goût des expressions Toiles. Qui n'a pas été frappé de l'usage, de l'abus peut-être, qu'il fait dans ['Esprit des Lois de la formule : « Tout est perdu » ?

Mais c'est surtout en artiste que Montesquieu critiqua son ouvrage. Il supprima les mots inutiles, remplaça les expressions lourdes et surannées, et modifia les termes impropres. Toutefois, il ne crut point devoir renoncer à l'emploi original qu'il avait fait de certains vocables nouveaux ou même de certains vocables anciens détournés de leur acception habituelle. Il revendiquait une grande liberté pour les écrivains qui se servent de langues vivantes ; les dictionnaires des langues mortes étaient les seuls qu'il admît (1). Etrange opinion de la part d'un membre de l'Académie française !

Constatons aussi qu'il persévéra dans les hardiesses de sa syntaxe. 11 ne cessa point d'opter entre le singulier et le pluriel, d'éloigner les pronoms des substantifs qu'ils remplacent, et d'omettre les compléments indirects ou directs des verbes, avec une liberté qui étonne les grammairiens modernes. Ses éditeurs mêmes ont été parfois induits en erreur par l'audace de ses procédés et n'ont pas craint de changer ce qu'ils necomprenaienl point.

II multiplia, au contraire, dans ses cahiers de Corrections les amendements de style, en grand artiste qu'il était.

Mi Pensées, tome I, page 196 : « C'est une mauvaise maxime que de faire des dictionnaires des langues vivantes : cela les borne trop. Tous les mots qui n'y son! pas sont censés impropres, étrangers ou hors d'usage. CYsl l'Académie même qui a produit les satires néo-logiques, pu en a été la cause».

Montesquieu est sûrement un des prosateurs qui méritent le plus qu'on étudie leur manière d'écrire.

Au premier abord, on est frappé de l'influence que sa profession semble avoir exercée sur lui. Qu'il résume' ses pensées, ou qu'il les détaille, on devine le légiste, même le magistrat : une espèce du genre. Visiblement, il aime surtout à formuler des réflexions générales en phrases indépendantes, brèves et concises comme un article de code. Mais, lorsqu'il expose des séries d'idées connexes, il les développe volontiers en propositions successives, parallèles, précédées d'un mot ou d'une expression qu'il répète, si bien que l'on songe aux considérants ou au dispositif de quelque arrêt solennel (1). Relativement, d'ailleurs, les exemples de ce genre sont rares dans ses livres, parce qu'il ne s'attarde guère aux analyses minutieuses; c'est aux synthèses que son génie le pousse.

Si l'on envisage maintenant les termes dont il se sert pour donner à ce qu'il écrit du trait ou de la force, on est étonné particulièrement des ressources qu'il trouve dans les verbes marquant des actions physiques. Les mots les plus ordinaires, tels que monter et descendre, attacher ou lier, charger ou soutenir, poster ou plonger, fatiguer ou suer, lui suffisent pour présenter les choses avec une netteté, un relief exceptionnels. Ce sont eux qui donnent à son style ses qualités plastiques (nous ne disons point sacouleur),bien plus que certaines comparaisons, un peu laborieuses, où il se propose de mettre tout un paysage sous nos yeux.

Mais c'est sur l'oreille que sa prose produit des impressions qu'il est surtout instructif de décomposer.

L'emploi qu'il fait des mots courts est déjà des plus curieux. Dans les Provinciales de Pascal elles-mêmes, nous n'avons point relevé une suite de monosyllabes ou d'autres vocables qu'on prononce en une fois, aussi formidable que celle du septième alinéa de la vingt-quatrième Lettre persane. Il yen a plus de trente à la file, dans une phrase qui n'est cependant pas rocailleuse.

(1) Voir à cet égard, la fin de la quatre-vingtième Lettre persane, la page 61 du tome I et la page 206 du tome II des Voyages, le sixième alinéa du chapitre vin des Considérations sur les Causes de la Grandeur des Romains, et l'avant-dernier alinéa du chapitre xiv du livre X de l'Esprit des Lois.

20 H. BARCKHAUSEN

C'est qu'à sa manière Montesquieu était un vrai musicien.

Pour démontrer qu'il l'était, nous nous bornerons à rappeler la grande lettre d'Usbek à Roxane(l), notamment le passage qui débute en ces termes :« Quand vous relevez l'éclat ili' \ otre teint... »

Un texte inédit nous apprend du reste que le Président avait pleinement conscience de son talent. Au tome I de ses Pensées manuscrites, on lit. en effet, un paragraphe dont voici la teneur 2) :

« Bien des gens en France, surtout M. de La Motte, soutiennent qu'il n'y a pas d'harmonie. Je prouve qu'il yen a, comme Diogène prouvait à Zenon qu'il y avait du mouvement, en taisant un tour de chambre. »

Notons seulement à propos de cette déclaration si hère que ce que le Président dit de l'harmonie doit s'entendre du rythme.

Pour les sons eux-mêmes, il avait un goût que partageaient les Grecs d'autrefois, mais que la plupart des Français désapprouvent, celui des répétitions. Il se plaisait, par exemple, à mettre « un nombre innombrable », tout comme un Attique eût écrit jadis 7r.6Xep.ov -o'/.iu.th . Un emploi itératif du même mot ou des chutes de phrases successives sur une rime ou sur une assonance ne le gênaient aucunement. Ce n'est pas lui qui se fût livré au calcul que l'on prête à un romancier moderne : jamais il n'a dû se demander au bout de combien de lignes on peut faire usag-e d'une expression une seconde fois.

Néanmoins il semble que son oreille se soit affinée avec le temps (3). Quelque ami ou quelque critique lui fit-il des observations qui le touchèrent ? Ce qui n'est pas contestable, c'est qu'un grand nombre des changements indiqués dans les Corrections des « Lettres persanes » visent des répétitions. Du reste, si l'auteur fit disparaître celles qu'il jug~ea inutiles, il en laissa encore assez pour conserver à l'ouvrage une fermeté de style très particulière. Il amenda sa manière primitive d'écrire, s;i ns enlever à son livre de début les rares qualités qui

(1) C'est la Lettre 26.

(2i Pensées, tome I, p. 374.

^ous parlons de cette oreille intérieure dont la finesse est indépendante de l'épaisseur du tympan ou de la sensibilité du nerf auditif.

lui assignent une place si enviable dans notre littérature française.

De ce qui précède, on peut induire aisément quel plan nous avons suivi et dû suivre dans notre édition des Lettres persanes. Nous n'avons eu qu'une seule ambition : celle d'exécuter les volontés de l'auteur. C'est, en conséquence, le texte de l'édition princeps que nous avons reproduit, en n'y faisant que les changements prescrits dans le grand cahier des Corrections.

Par suite, on peut deviner quelles différences existent entre le texte que nous publions, et celui qu'a donné Richer en 1758, dans les Œuvres de Monsieur de Montesquieu.

Travaillant sur l'édition de 1754, Richer n'a point écarté certaines variantes qui s'y trouvent, bien qu'elles n'aient été introduites que par la « témérité des libraires;», même dans les éditions supposées conformes à l'édition princeps. En grande majorité, ces leçons sont insignifiantes. Quelquesunes, cependant, constituent des contresens véritables. Ainsi, dans la Lettre 98, le mot de fortune a été visiblement employé par Montesquieu avec une intention ironique (2). Faute de s'en être aperçus, les imprimeurs ont bravement substitué à ce terme le terme opposé d'infortune, que nous nous sommes bien gardé d'admettre.

Nous n'avons pas davantage inséré dans le corps des Lettres persanes, sauf à la mettre dans un Appendice, la lettre d'Usbek sur les hommes d'esprit, On a vu plus haut qu'elle figure dans le Supplément de l'édition de 1754, et conséquemment dans l'édition de 1758 (2). Mais aucune des pièces manuscrites qui forment le Dossier des « Lettres persanes » n'en autorise l'insertion. L'édition princeps n'avait que cent cinquante lettres. C'est cent soixante, pas une de plus, que devaitcompter l'édition définitive d'après tous les documents conservés à La Brède.

Une autre série de divergences provient ou des distractions de Richer, ou bien des modifications plus ou moins heureuses qu'il s'est permises spontanément, ou encore de ce qu'il n'avait pas entre les mains un cahier des Corrections identique à celui dont nous avons pu nous servir.

(h Voir la page 177. licrne 8, de notre édition. (2) Elle y est insérée à la suite de la Lettre 143.

OS H. BARCKUArsEX

Nous n'en croyons pas moins être parvenu à publier le texte des Lettres persanes que Montesquieu avait arrêté en définitive, mais que la mort l'empêcha de faire imprimer lui-même. Les éditeurs qui voudront profiter de notre travail feronl bien, toutefois, de consulter, pour quelques nuances très légères, les Dotes que mois avons rejetées à la fin du volume.

Si nous avons établi notre texte en appliquant les règles d'une critique rigoureuse, nous n'avons pas cru opportun de

conserver l'orthographe et la ponctuation du w siècle.

D'ailleurs, il s'en faut que celles-ci soient constantes dans les éditions publiées de 1721 à 1758 (1). Chaque imprimeur ou libraire a suivi ses inspirations personnelles, sans que l'auteur semble en avoir eu le moindre souci. En ces matières, il poussait la négligence à un degré que l'étude de ses manuscrits permet seule d'imaginer. Aussi n'est-ce pas lui que nous rendrons responsable, par exemple, des étranges séries de deux points qu'on rencontre à telles pages de l'édition princeps.

Nous avons reproduit, cependant, certaines formes vieillies ou insolites qu'expliquent des préoccupations spéciales de syntaxe ou d'harmonie, et relevé dans nos notes les anciennes manières d'écrire qui présentent un intérêt quelconque pour l'histoire de la langue.

Le texte des Lettres persanes est suivi dans ce volume d'un Appendice, qui contient, outre la lettre d'Usbek sur les hommes d'esprit, Ions les morceaux inédits que nous avons su découvrir dans les archives de La Brède, et que Montesquieu avait destinés d'abord à son premier livre. Nous appelons en particulier l'attention sur l'épître du Grand Eunuque à Janum. L'analyse qui y est faite des passions humaines, en un style admirable, paraîtra d'autant plus curieuse au lecteur qu'il saura que Montesquieu avait eu l'idée d'écrire, entre autres ouvrages, une Histoire <lc lu Jalousie, dont il subsiste des fragments (2).

Après V Appendice, on trouvera les Noirs r/ Variantes, auxquelles nous avons l'ait déjà allusion plusieurs lois.

(1) Les bibliographes qui voudraient discerner les éditions françaises des bollandaises auraient ;i tenir grand compte des différences d'orthographe.

-' P • ées, tome I, page 104: « J'avais t'ait un ouvrage intitulé Histoire de la Jalousie ; je l'ai changé en un autre : Réflexions sur lu Jalousie. — Voici les morceaux qui n'ont pu entrer dans le nouveau plan. » — Suit une vingtaine de fragments.

Il eût été bien oiseux de recueillir, à titre de variantes, toutes les fautes dont l'insouciance et l'outrecuidance des typographes ou des marchands de livres ont doté rien que les trente et quelques éditions des Lettres persanes imprimées du vivant de Fauteur. Les seules leçons qui nous semblent mériter qu'on en tienne compte sont celles des éditions auxquelles le Président eut une part directe ou indirecte, au moins probable. Aussi nous sommes-nous contenté d'en conférer systématiquement quatre : 1° l'édition princeps ; 2° la fameuse « seconde édition » ; 3° l'édition de 1754 suivie d'un Supplément ; et, enfin, l'édition de 1758, due à l'avocat Richer.

Quanta nos notes, elles sont purement explicatives et historiques. Nous n'avons pas entrepris de signaler les passag-es qu'on doit blâmer ou admirer au point de vue littéraire. Encore moins prétendons-nous mettre en garde contre les erreurs de doctrine, morales, politiques ou économiques, commises par Montesquieu.

Il nous a paru, au contraire, utile d'analyser avec soin, dans un Index nouveau des noms et des choses, les idées générales qui abondent dans les Lettres persanes. La concision de l'auteur fait qu'elles échappent trop souvent. Si quelqu'un s'étonnait que nous nous soyons donné cette peine pour une œuvre romanesque, nous lui citerions le jugement de Michelet : (( Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver ce livre léger (1) ».

LTne planche et quatre fac-similés sont insérés dans ce volume. La planche reproduit la seule imag'e de Montesquieu qui ait une authenticité suffisante. Les quatre fac-similés, empruntés à l'édition princeps ou an grand cahier des Corrections, sont comme les pièces justificatives de notre étude sur l'histoire des Lettres persanes .

Pour dédommager un peu les lecteurs de l'aridité de cet Avant-Propos, nous leur communiquerons, en terminant, trois paragraphes extraits des Pensées manuscrites de Montesquieu et relatifs, plus ou moins, aux Lettres persanes.

(1) Histoire de France, tome XV, page 434 (Paris, Chamerot, 1865).

?-t H. BAnr.KMArSF.N

Celles-ci ne sont pas nommées dans le fragment que nous citerons d'abord, bien qu'elles aient été le motif ou le prétexte .les dénonciations qui y sont visées (1) :

« Je dis contre les écrivains de lettres anonymes (comme le père Tournemine, qui écrivit au cardinal de Fleury contre moi, lorsque l'on me nomma à l'Académie française) : « Les <( Tartares sonl obligés de mettre leurs noms sur leurs Huches, « afin qu'on sache de qui vient le coup. »

dette idée a été reprise par l'auteur, dans l'Esprit des Lois, au chapitre xxiv du livre XII.

D'ordre purement littéraire sont les réflexions exprimées dans la note suivante (2) :

Voiture a de la plaisanterie, et il n'a pas de gaîté. Montaigne a de la gaîté et point de plaisanterie. Rabelais et le Roman comique sont admirables pour la gaîté. Fontenelle n'a pas plus de gaîté que Voiture. Molière est admirable pour l'une et l'autre de ces deux qualités, et les Lettres provinciales, aussi. J'ose dire que les Lettres persanes sont riantes et ont de la gaîté, et qu'elles ont plu par là. »

Le t roisième et dernier morceau se rapporte à l'histoire d'un genre, d'une forme littéraire (3):

" Autrefois le style épistolaire était entre les mains des pédants, qui écrivaient en latin. Balzac prit le style épistolaire et la manière «l'écrire de ces gens-là. Voiture en dégoûta, et, comme il avait l'esprit fin, il y mit de la finesse et une certaine affectation, qui se trouve toujours dans le passage de la pédanterie à l'air et au ton du monde. M. de Fontenelle, presque contemporain de ces gens-là, mêla la finesse de Voiture, un peu de sou affectation, avec plus de conaissances et de lumières, et plus de philosophie. On ne connaissait point encore M"" de Sévigné. Mes Lettres persanes apprirent à faire des romans en lettres. »

Nous voudrions nous arrêter après cette citation du Maître;

mais il ! s reste ;'i accomplir un devoir, à remercier les per-

sonnes qui nous onl ;\\<\v dans notre travail par leurs encou-

1 1 | Pensées, tome I, page 100.

- i' . tome II, folio 238 verso.

■ P< • tome II, folio Vlk

ragements, leurs conseils, leurs prêts de manuscrits ou de livres.

Et d'abord, nous rappellerons de nouveau que M. Henri Doniol, de l'Institut, a eu l'idée de cette publication, et que la famille de Montesquieu nous en a fourni les éléments essentiels, tirés des archives de La Brède.

Nous exprimerons ensuite toute notre gratitude à M. Casimir Barbier de Meynard, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à M. Raymond Céleste, conservateur de la Bibliothèque de la Ville de Bordeaux, et à M. Paul Bonnefon, bibliothécaire à l'Arsenal, à Paris, pour les indications si diverses qu'ils nous ont fournies généreusement.

M. le baron de Montesquieu, M. Louis de Bordes de Fortage et M. Ernest Labadie nous permettront, ainsi que M. Reinhold Dezeimeris, notre vieil ami et confrère, de reconnaître publiquement l'obligeance avec laquelle ils nous ont confié leurs exemplaires les plus précieux des Lettres persanes, obligeance bien méritoire de la part de bibliophiles.

Enfin, nous serions coupable si nous passions sous silence le concours que nous avons obtenu à l'Imprimerie nationale. Les typographes de tout ordre sont comme les collaborateurs suprêmes d'un auteur ou d'un éditeur quelconque. Mais, pour venir les derniers, leurs avis n'en sont pas moins utiles, indispensables dans bien des cas.

H. Barckhauses

Professeur à la Faculté de Droit de l'Université de Bordeaux, Correspondait de l'Institut.

Laval.— Imp. Parisienne L. BAUNÉOUD & C'c

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