AU REVEREND P. ANNAT, JESUITE
Ce 23 Janvier 1657.
Mon Reverend Pere,
Vostre procédé m’avoit fait croire que vous desiriez que nous demeurassions en repos de part et d’autre, et je m’y estois disposé. Mais vous avez depuis produit tant d’écrits en peu de temps qu’il paroist bien qu’une paix n’est guere assurée quand elle dépend du silence des Jésuites. Je ne sçay si cette rupture vous sera fort avantageuse ; mais, pour moy, je ne suis pas fasché qu’elle me donne le moyen de destruire ce reproche ordinaire d’heresie dont vous remplissez tous vos livres.
Il est temps que j’arreste une fois pour toutes cette hardiesse que vous prenez de me traitter d’heretique, qui s’augmente tous les jours. Vous le faites, dans ce livre que vous venez de publier, d’une maniéré qui ne se peut plus souffrir, et qui me rendroit enfin suspect, si je ne vous y répondois comme le mérité un reproche de cette nature. J’avois méprisé cette injure dans les écrits de vos confrères, aussi bien qu’une infinité d’autres qu’ils y meslent indifféremment. Ma 15 Lettre y avoit assez répondu ; mais vous en parlez maintenant d’un autre air ; vous en faites serieusement le capital de vostre deffense : c’est presque la seule chose que vous y employez. Car vous dites, Que , pour toute réponse à mes 15 lettres , il suffit de dire 15 fois que je suis heretique , et qu'estant déclaré tel, je ne mérité aucune creance. Enfin vous ne mettez pas mon apostasie en question, et vous la supposez comme un
Title. om. Escrite . . . Provincial C.
principe ferme, sur lequel vous bastissez hardiment. C’est donc tout de bon, mon Pere, que vous me traittez d’heretique, et c’est aussi tout de bon que je vous y vas répondre.
Vous sçavez bien, mon Pere, que cette accusation est si 5 importante que c’est une témérité insupportable de l’avancer, si on n’a pas de quoy la prouver. Je vous demande quelles preuves vous en avez ? Quand m’a-t-on vu à Charenton ? Quand ay-je manqué à la Messe et aux devoirs des Chrestiens à leurs paroisses ? Quand ay-je fait quelque action d’union 10 avec les heretiques, ou de schisme avec l’Eglise ? Quel Concile ay-je contredit ? Quelle Constitution de Pape ay-je violée ? Il faut répondre, mon Pere, ou . . . vous m’entendez bien. Et que répondez-vous? Je prie tout le monde de l’observer. Vous supposez premièrement, Que celuy qui escrit 15 les Lettres est de Port-Royal. Vous dites ensuite, Que le Port- Royal est déclaré heretique : d’où vous concluez que celuy qui écrit les Lettres est déclaré heretique. Ce n’est donc pas sur moy, mon Pere, que tombe le fort de cette accusation, mais sur le Port-Royal, et vous ne m’en chargez que parce que 20 vous supposez que j’en suis. Ainsi je n’auray pas grand peine à m’en defendre, puisque je n’ay qu’à vous dire que je n’en suis pas, et à vous renvoyer à mes Lettres, où j’ay dit que je suis seul, et, en propres termes, que je ne suis point de Port-Royal, comme j’ay fait dans la 16 qui a précédé vostre 25 livre.
Prouvez donc d’une autre maniéré que je suis heretique, ou tout le monde reconnoistra vostre impuissance. Prouvez que je ne reçoy pas la Constitution par mes écrits. Ils ne sont pas en si grand nombre. Il n’y a que 16 Lettres à exa- 30 miner, où je vous defie, et vous et toute la terre, d’en produire la moindre marque. Mais je vous y feray bien voir le contraire. Car quand j’ay dit par exemple dans la 14, Qu'en tuant, selon vos maximes, ses f reres en péché mortel, on damne ceux pour qui Jésus- Christ est mort, n’ay- je pas visiblement 35 reconnu que Jesus-Christ est mort pour ces damnez, et qu’ainsi il est faux, Qu'il ne soit mort que pour les seuls prédestinez, ce qui est condamné dans la cinquième Proposition ? Il est donc seur, mon Pere, que je n’ay rien dit pour soustenir ces Propositions impies, que je deteste de tout mon 40 cœur. Et, quand le Port-Royal les tiendroit, je vous déclaré que vous n’en pouvez rien conclure contre moy, parceque,
9. leur paroisse G. 15. des lettres BP. 20. grande B. 26. Prouvez par mes écrits que je ne recoy pas la Constitution G.
DIX-SEPTIEME LETTKE
grâces à Dieu, je n’ay d'attache sur la terre qu’à la seule Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, et dans la communion avec le Pape, son souverain Chef, hors de laquelle je suis tres-persuadé qu’il n’y a point de salut. 5
Que ferez-vous à une personne qui parle de cette sorte, et par où m’attaquerez-vous ; puisque ny mes discours ny mes écrits ne donnent aucun pretexte à vos accusations d’heresie, et que je trouve ma seiireté contre vos menaces dans l’obscurité qui me couvre ? Vous vous sentez frappez par une 10 main invisible qui rend vos égaremens visibles à toute la terre, et vous essayez en vain de m’attaquer en la personne de ceux ausquels vous me croyez uny. Je ne vous crains ny pour moy, ny pour aucun autre, n’estant attaché ny à quelque communauté ny à quelque particulier que ce soit. Tout le 15 crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n’espere rien du monde : je n’en appréhende rien, je n’en veux rien ; je n’ay besoing, par la grâce de Dieu, ny du bien ny de l’autorité de personne. Ainsi, mon Pere, j’échappe à toutes vos prises. Vous ne pouvez me saisir, de quelque 20 costé que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucher le Port- Royal, mais non pas moy. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me délogé pas de chez moy. Vous pouvez bien préparer des violences contre des Prestres et des Docteurs, mais non pas contre moy, qui n’ay point ces qualitez. 25 Et ainsy peut-estre n’eustes-vous jamais affaire à une personne qui fust si hors de vos atteintes et si propre à combattre vos erreurs, estant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison, sans relation, sans affaires, assez instruit de vos maximes, et bien résolu de les pousser autant que je croiray30 que Dieu m’y engagera, sans qu’aucune considération humaine puisse arrester ny ralentir mes poursuites.
A quoy vous sert-il donc, mon Pere, lorsque vous ne pouvez rien contre moy, de publier tant de calomnies contre des personnes qui ne sont point meslées dans nos differens, 35 comme font tous vos Peres ? Vous n’échapperez pas par ces fuîtes. Vous sentirez la force de la vérité que je vous oppose. Je vous dis que vous anéantissez la Morale Chrestienne en la séparant de l’amour de Dieu, dont vous dispensez les hommes ; et vous me parlez de la mort du P. Mester , que 40 je n’ay veü de ma vie. Je vous dis que vos Auteurs permettent de tuer pour une pomme, quand il est honteux de la