om. libre C
Ainsi, mon Pere, vos adversaires sont parfaitement d’accord avec les nouveaux Thomistes mesmes, puisque les Thomistes tiennent comme eux et le pouvoir de résister à la grâce et l’infaillibilité de l’effet de la grâce qu’ils font profession 5 de soutenir si hautement, selon cette maxime capitale de leur doctrine, qu’ Alvarez, l’un des plus considérables d’entr’eux, répété si souvent dans son livre, et qu’il exprime, disp. 72, n. 4, en ces termes : Quand la grâce efficace meut le libre arbitre, il consent infailliblement, parce que l'effet de la grâce est 10 de faire gu encore gu' il puisse ne pas consentir, il consente neanmoins en effet : dont il donne pour raison celle-cy de S. Thomas, son Maistre ; Que la volonté de Dieu ne peut manquer cl'estre accomplie, et gu' ainsi, quand il veut qu'un homme consente à la grâce, il consent infailliblement, et mesme nécessairement, non 15 pas d'une ?iecessité absolue, mais d’une nécessité d’infaillibilité. En quoy la grâce ne blesse pas le pouvoir qu'on a de résister si on le veut, puisqu’elle fait seulement qu’on ne veut pas y résister, comme vostre P. Petau le reconnoist en ces termes t. 1, p. 602 : La grâce de Jésus- Christ fait qu'on persevere 20 infailliblement dans la pieté, quoy que non par nécessité. Car on peut n'y pas consentir si on le veut, comme dit le Concile ; mais cette mesme grâce fait que l’on ne le veut pas.
C’est là, mon Pere, la doctrine constante de S. Augustin, de S. Prosper, des Peres qui les ont suivis, des Conciles, 25 de S. Thomas, de tous les Thomistes en general. C’est aussi celle de vos adversaires, quoy que vous ne l’ayez pas pensé ; et c’est enfin celle que vous venez d’approuver vous-mesme en ces termes : La doctrine de la grâce efficace, qui reconnoist qu’on a le pouvoir d'y résister, est orthodoxe, appuyée sur les 30 Conciles, et soutenue par les Thomistes et les Sorbonnistes. Dites la vérité, mon Pere, si vous eussiez sceu que vos adversaires tiennent effectivement cette doctrine, peut-estre que l’interest de vostre Compagnie vous eust empesché d’y donner cette approbation publique ; mais, vous estant imaginé qu’ils 35 y estoient opposez, ce mesme interest de vostre Compagnie vous a porté à autoriser des sentimens que vous croyiez contraires aux leurs, et, par cette méprise, voulant ruiner leurs principes, vous les avez vous-mesme parfaitement establis. De sorte qu’on voit aujourd’huy, par une espece de prodige, 40 les défenseurs de la grâce efficace justifiez par les défenseurs de Molina, tant la conduite de Dieu est admirable, pour faire concourir toutes choses à la gloire de sa vérité.
Que tout le monde aprenne donc par vostre propre de-
DIX- HUITIÈME LETTRE
claration que cette vérité de la grâce efficace, necessaire à toutes les actions de pieté, qui est si chere à l’Eglise, et qui est le prix du sang de son Sauveur, est si constamment catholique qu’il n’y a pas un catholique, jusques aux Jésuites mesmes, qui ne la reconnoisse pour orthodoxe. Et l’on 5 sçaura en mesme temps par vostre propre confession qu’il n’y a pas le moindre soupçon d’erreur dans ceux que vous en avez tant accusez : car, quand vous leur en imputiez de cachées sans les vouloir découvrir, il leur estoit aussi difficile de s’en deffendre qu’il vous estoit facile de les en accuser de 10 cette sorte ; mais, maintenant que vous venez de déclarer que cette erreur qui vous oblige à les combattre est celle de Calvin que vous pensiez qu’ils soutinssent, il n’y a personne qui ne voye clairement qu’ils sont exempts de toute erreur ; puisqu’ils sont si contraires à la seule que vous leur 15 imposez, et qu’ils protestent par leurs discours, par leurs livres, et par tout ce qu’ils peuvent produire pour témoigner leurs sentimens, qu’ils condamnent cette heresie de tout leur cœur, et de la mesme maniéré que font les Thomistes, que vous reconnoissez sans difficulté pour catholi- 20 ques, et qui n’ont jamais esté suspects de ne le pas estre.
Que direz-vous donc maintenant contr’eux, mon Pere? Qu’encore qu’ils ne suivent pas le sens de Calvin, ils sont neanmoins heretiques, parce qu’ils ne veulent pas reconnoistre que le sens de Jansenius est le mesme que celuy de 25 Calvin? Oseriez-vous dire que ce soit là une matière d’heresie? Et n’est-ce pas une pure question de fait, qui n’en peut former? C’en seroit bien une de dire qu’on n’a pas le pouvoir de résister à la grâce efficace ; mais en est-ce une de douter si Jansenius le soutient ? Est-ce une vérité revelée ? 30 Est-ce un article de foy qu’il faille croire sur peine de damnation? Et n’est-ce pas malgré vous un point de fait, pour lequel il seroit ridicule de prétendre qu’il y eust des heretiques dans l’Eglise ?
Ne leur donnez donc plus ce nom, mon Pere, mais quelque 35 autre qui soit proportionné à la nature de vostre different. Dites que ce sont des ignorans et des stupides, et qu’ils entendent mal Jansenius : ce seront des reproches assortis à vostre dispute ; mais de les appeler heretiques, cela n’y a nul rapport. Et comme c’est la seule injure dont je les veux 40 defendre, je ne me mettray pas beaucoup en peine de monstrer qu’ils entendent bien Jansenius. Tout ce que je vous en diray est qu’il me semble, mon Pere, qu’en le jugeant par
vos propres réglés, il est difficile qu’il ne passe pour catholique : car voicy ce que vous establissez pour l’examiner.
Pour sçavoir, dites- vous, si Jansenius est à couvert , il faut sçavoir s’il defend la grâce efficace à la maniéré de Calvin , gui 5 nie qu'on ait le pouvoir cl'y résister , car alors il seroit Jieretique ; ou à la maniéré des Thomistes , qui V admettent, car alors il seroit catholique. Voyez donc, mon Pere, s’il tient qu’on a le pouvoir de résister, quand il dit dans des Traitez entiers, et entr’autres au to. 3, 1. 8, c. 20, qu'on a toûjours le pouvoir de 10 résister à la grâce, selon le Concile ; Que le libre arbitre peut toujours agir et n’agir pas, vouloir et ne vouloir pas, consentir et ne co?isentir pas, faire le bien et le mal, et que l'homme en cette vie a toûjours ces deux libertez, que vous appelez de contrariété et de contradiction. Voyez de mesme s’il 15 n’est pas contraire à l’erreur de Calvin, telle que vous-mesme la représentez, luy qui montre dans tout le chap. 21 que l'Eglise a condamné cét heretique, qui soustient que la grâce efficace n'agit pas sur le libre arbitre en la maniéré qu'on l'a crû si longtemps dans l'Eglise, en sorte qu'il soit ensuite au 20 pouvoir du libre arbitre de consentir ou de ?ie consentir pas ; au lieu que, selon S. Augustin et le Concile, on a toûjours le pouvoir de ne consentir pas si on le veut, et que, selon S. Prosper, Dieu donne à ses Eleus mesmes la volonté deperseverer, en sorte qu'il ne leur oste pas la puissance de vouloir le contraire. Et enfin jugez 25 s’il n’est pas d’accord avec les Thomistes lors qu’il déclaré, c. 4, que tout ce que les Thomistes ont écrit pour accorder l'efficacité de la grâce avec le pouvoir d'y résister est si conforme à son sens qu’on n'a qu'à voir leurs livres pour y apprendre ses sentimens. Quod ipsi dixerunt, dictum puta.
30 Voila comme il parle sur tous ces chefs, et c’est surquoy je m’imagine qu’il croit le pouvoir de résister à la grâce ; qu’il est contraire à Calvin et conforme aux Thomistes, parce qu’il le dit, et qu’ainsi il est catholique selon vous. Que si vous avez quelque voye pour connoistre le sens d’un auteur 35 autrement que par ses expressions, et que, sans rapporter aucun de ses passages, vous vouliez soutenir contre toutes ses paroles qu’il nie le pouvoir de résister, et qu’il est pour Calvin contre les Thomistes, n’ayez pas peur, mon Pere, que je vous accuse d’heresie pour cela ; je diray seulement qu’il semble 40 que vous entendez mal Jansenius, mais nous n’en serons pas moins enfans de la mesme Eglise.
D’où vient donc, mon Pere, que vous agissez dans ce