‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 18 sur 172 · pechoit C · texte numérisé non relu

pechoit C

tient pas : ils ont trompé le diable à force de s’y abandonner.

Le bon Pere, qui voyoit assez clairement la liaison de ce3 conséquences avec son principe, s’en eschapa adroitement, et 5 sans se fascher, ou par douceur ou par prudence, il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconveniens, sçachez que nous disons bien, que ces impies dont vous parlez seroient sans péché, s’ils n’avoient jamais eu de pensées de se convertir, ny de désirs de se 10 donner à Dieu. Mais nous soustenons qu’ils en ont tous : et que Dieu n’a jamais laissé pecher un homme sans luy donner auparavant la veuë du mal qu’il va faire, et le désir, ou d’eviter le péché, ou au moins d’implorer son assistance pour le pouvoir éviter, et il n’y a que les Jansénistes qui 15 disent le contraire.

Et quoy, mon Pere, luy repartis-je, est-ce là l’heresie des Jansénistes, de nier qu’à chaque fois qu’on fait un péché il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le sault et de passer outre , comme dit 20 le Pere Bauny? C’est une assez plaisante chose d’estre Heretique pour cela. Je croyois bien qu’on fust damné pour n’avoir pas de bonnes pensées, mais qu’on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vrayement je ne le pensois pas. Mais mon Pere, je me tiens obligé en conscience 25 de vous desabuser, et de vous dire qu’il y a mille gens qui n’ont point ces désirs ; qui pechent sans regret, qui pechent avec joye, qui en font vanité. Et qui peut en sçavoir plus de nouvelles que vous ? Il n’est pas que vous ne confessiez quelqu’un de ceux dont je parle ; car c’est parmy les person- 30 nés de grande qualité qu’il s’en rencontre d’ordinaire. Mais prenez garde, mon Pere, aux dangereuses suittes de vostre maxime. Ne remarquez-vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu’à douter de la Religion ? Quel pretexte leur en offrez-vous, quand vous leur 35 dites comme une vérité de foy qu’ils sentent à chaque péché qu’ils commettent un avertissement et un désir intérieur de s’en abstenir? Car n’est-il pas visible qu’estant convaincus par leur propre expérience de la fausseté de vostre doctrine en ce poinct que vous dites estre de foy, ils en estendront la 40 conséquence à tous les autres ? Ils diront que si vous n’estes pas véritables en un article, vous estes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure ou que la Religion est fausse, ou du moins que vous en estes mal instruits.

QUATRIEME LETTRE

Mais mon second, soustenant mon discours, luy dit : Vous feriez bien, mon Pere, pour conserver vostre doctrine, de n’expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actuelle . Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement sans perdre toute creance 5 dans les esprits : Que personne ne peche qu'il nayt auparavant la connaissance de son infirmité , celle du Médecin, le désir de la guérison et celuy de la demander à Dieiil Croira-t-on, sur vostre parole, que ceux qui sont plongez dans l’avarice, dans l’impudicité, dans les blasphémés, dans le 10 duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, ayent des véritables désirs d’embrasser la chasteté, l’humilité, et les autres vertus Chrestiennes ?

Pensera-t-on que ces Philosophes qui vantoient si hautement la puissance de la nature en connussent l’infirmité et 15 le Médecin ? Direz-vous que ceux qui soustenoient comme une maxime assurée que Dieu ne donne point la vertu, et qu'il ne s'est jamais trouve personne qui la luy ait demandée, pensassent à la luy demander eux-mesmes ?

Qui pourra croire que les Epicuriens, qui nioient la pro- 20 vidence Divine, eussent des mouvemens de prier Dieu ? eux qui disoient que c’estoit luy faire injure de l’implorer dans nos besoins, comme s’il eust esté capable de s’amuser à penser à nous.

Et enfin comment s’imaginer que les Idolâtres et les 25 Athées ayent, dans toutes les tentations qui les portent au péché, c’est à dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le véritable Dieu qu’ils ignorent, de leur donner les véritables vertus qu’ils ne connoissent pas?

Oüy, dit le bon Pere, d’un ton résolu, nous le dirons, et 30 plustost que de dire qu’on peche sans avoir la veuë que l’on fait mal et le désir de la vertu contraire, nous soustiendrons que tout le monde, et les Impies et les Infidèles, ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne sçauriez me monstrer, au moins par l’Escriture, que cela 35 ne soit pas.

Je pris la parole à ce discours, pour luy dire : Et quoy, mon Pere, faut-il recourir à l’Escriture pour monstrer une chose si claire ? Ce n’est pas icy un point de foy, ni mesme de raisonnement. C’est une chose de fait. Nous le voyons, 40 nous le sçavons, nous le sentons.

12. ayent véritablement le désir C. 17. ce n’est pas Dieu qui

donne (7. 28. vray Dieu . . . vrayes vertus C.

Mais mon Janséniste, se tenant dans les termes que le Pere avait prescrits, luy dit ainsi : Si vous voulez, mon Pere, ne vous rendre qu’à l’Escriture, j’y consens : mais au moins ne luy résistez pas, et puis qu’il est escrit que 5 Dieu ri a pas révélé ses jugemens aux Gentils , et qu'il les a laissez errer dans leurs voyes, ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les Livres sacrez nous assurent avoir esté abandonnez dans les tenebres et dans l'ombre de la mort.

Ne vous suffit-il pas, pour entendre l’erreur de vostre 10 principe, de voir que S. Paul se dit le premier des Pécheurs pour un péché qu’il déclaré avoir commis par ignorance et avec zele ?

Ne suffit-il pas de voir par l’Evangile que ceux qui crucifioient J.-C. avoient besoin du pardon qu’il demandoit 15 pour eux, quoy qu’ils ne connussent point la malice de leur action : et qu’ils ne l’eussent jamais faite, selon S. Paul, s’ils en eussent eu la connoissance ?

Ne suffit-il pas que Jesus-Christ nous avertisse qu’il y aura des persécuteurs de l’Eglise qui croiront rendre ser- 20 vice à Dieu en s’efforçant de la ruiner, pour nous faire entendre que ce péché, qui est le plus grand de tous selon l’Apostre, peut estre commis par ceux qui sont si esloignez de sçavoir qu’ils pechent, qu’ils croiroient pecher en ne le faisant pas ? Et enfin ne suffit-il pas que Jesus-Christ luy 25 mesme nous ayt appris qu’il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pechent avec connoissance, et les autres sans connoissance, et qu’ils seront tous chastiez, quoy qu’à la vérité différemment?

Le bon Pere pressé par tant de tesmoignages de l’Escri- 30ture, à laquelle il avoit eu recours, commença à lascher le pied et, laissant pecher les Impies sans inspiration, il nous dit : Au moins vous ne nierez pas que les justes ne pechent jamais sans que Dieu leur donne . . . Vous reculez, luy dis-je en l’interrompant, vous reculez, mon Pere, et vous 35 abandonnez le principe general, et, voyant qu’il ne vaut plus rien à l’esgard des pécheurs, vous voudriez entrer en composition, et le faire au moins subsister pour les justes. Mais, cela estant, j’en voy l’usage bien raccourcy, car il ne servira plus à gueres de gens. Et ce n’est quasi pas la 40 peine de vous le disputer.

Mais mon second, qui avoit, à ce que je croy, estudié toute cette question le matin mesme, tant il étoit prest sur

Page 1