om. et 1. a. s. connoissance G. 34. om. et G
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tout, luy respondit : Voilà, mon Pere, le dernier retranchement où se retirent ceux de vostre party qui ont voulu entrer en dispute ; mais vous y estes aussi peu en assurance. L’exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu’ils ne tombent souvent dans des pechez de surprise sans qu’ils s’en apperçoivent ? N’apprenons-nous pas des Saints mesmes combien la concupiscence leur tend de piégés secrets, et combien il arrive ordinairement que, quelques sobres qu’ils soient, ils donnent à la volupté ce qu’ils pensent donner à la seule nécessité, comme S. Augustin le dit de soy-mesme dans ses Confessions ?
Combien est-il ordinaire de voir les plus zelez s’emporter dans la dispute à des mouvemens d’aigreur pour leur propre interest, sans que leur conscience leur rende sur l’heure d’autre tesmoignage, sinon qu’ils agissent de la sorte pour le seul interest de la vérité, et sans qu’ils s’en apperçoivent quelquefois que long temps apres !
Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises, parce qu’ils les croyent effectivement bonnes, comme l’histoire Ecclesiastique en donne des exemples : ce qui n’empesche pas, selon les Peres, qu’ils n’ayent péché dans ses occasions ?
Et sans cela comment les Justes auroient-ils des pechez cachez ? comment seroit-il véritable que Dieu seul en connoist et la grandeur et le nombre, que personne nè sçait s’il est digne d’amour ou de haine, et que les plus Saints doivent tousjours demeurer dans la crainte et dans le tremblement, quoy qu’ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme S. Paul le dit de luy-mesme ?
Concevez donc, mon Pere, que les exemples et des justes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pecher, de connoistre le mal et d’aimer la vertu contraire, puisque la passion que les impies ont pour les vices tesmoigne assez qu’ils n’ont aucun désir pour la vertu : et que l’amour que les Justes ont pour la vertu tesmoigne hautement qu’ils n’ont pas tousjours la connoissance des pechez qu’ils commettent chaque jour, selon l’Escriture.
Et il est si véritable que les Justes pechent en cette sorte, qu’il est rare que les grands Saints pechent autrement. Car comment pourroit-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuyent avec tant de soin et d’ardeur les moindres choses qui
peuvent déplaire à Dieu aussi-tost qu’elles s’en apperçoivent, et qui pechent neantmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois, avant que de tomber, la connoissance de leur infirmité en cette occasion , celle dît Médecin, le désir de leur 5 santé, et celuy de prier Diète de les secourir, et que, malgré toutes ces inspirations, ces âmes si zelées ne laissassent pas de passer outre, et de commettre le péché ?
Concluez donc, mon Pere, que ny les pécheurs, ny mesme les plus justes n’ont pas tousjours ces connoissances, ces 10 désirs, et toutes ces inspirations toutes les fois qu’ils pechent, c’est à dire, pour user de vos termes, qu’ils n’ont pas tousjours la grâce actuelle, dans toutes les occasions où ils pechent. Et ne dites plus avec vos nouveaux auteurs qu’il est impossible qu’on peche quand on ne connoist pas la 15 justice ; mais dites plustost avec S. Augustin et les anciens Peres qu’il est impossible qu’on ne peche pas quand on ne connoist pas la justice : Necesse est ut peccet à quo ignoratur justitia.
Le bon Pere se trouvant aussi empesché de soustenir son 20 opinion au regard des justes qu’au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et apres avoir un peu resvé : Je m’en vas bien vous convaincre, nous dit-il. Et, reprenant son Pere Bauny à l’endroit mesme qu’il nous avoit monstré : Voyez, voyez la raison sur laquelle il establit sa 25 pensée. Je sçavais bien qu’il ne manquoit pas de bonnes preuves. Lisez ce qu’il cite d’Aristote ; et vous verrez qu’apres une autorité si expresse, il faut brusler les livres de ce Prince des Philosophes, ou estre de nostre opinion. Escoutez donc les principes qu’establit le Pere Bauny. Il 30 dit premièrement qu'une action ne peut estre imputée à blasme lors qu'elle est involontaire. Je l’avoüe, luy dit mon amy. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ay veus d’accord. Tenez-vous-en là, mon Pere, si vous m’en croyez. Ce ne seroit rien faire, me dit-il. Car il faut sçavoir quelles 35 sont les conditions necessaires pour faire qu’une action soit volontaire. J’ay bien peur, respondis-je, que vous ne vous broüillez là dessus. Ne craignez point, dit-il, cecy est seur. Aristote est pour moy. Escoutez bien ce que dit le Pere Bauny : Afin qu'une action soit volontaire, il faut qu'elle 40 procédé d'homme qui voye, qui sçache, qui pénétré ce qu'il y a de bien et de mal en elle. Voluntarium est, dit-on communément avec le Philosophe (vous sçavez bien que c’est Aristote, me dit-il, en me serrant les doigts) quo d fit à
QUATRIÈME LETTRE
principio cognoscente singula in quibus est actio : si bien que , quand la volonté , à la volée et sans discussion , se porte à vouloir ou abhorrer , faire ou laisser quelque chose , avant que l'entendement ait pû voir s'il y a du mal à la vouloir ou à la fuir , la faire, ou la laisser, telle action n'est ny bonne ny mauvaise, d'autant qu'avant cette perquisition, cette veuë et reflexion de l'esprit dessus les qualitez bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle l'on s'occupe, l’action avec laquelle on la fait n’est volontaire .
Et bien, me dit le Pere, estes-vous content ? Il semble, repartis-je, qu’ Aristote est de l’avis du Pere Bauny ; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoy, mon Pere, il ne suffit pas pour agir volontairement qu’on sçache ce que l’on fait, et qu’on ne le fasse que parce qu’on le veut faire ? mais il faut de plus que l'on voye, que l'on sçache, et que l’on pénétré ce qu'il y a de bien et de mal dans cette action ? Si cela est, il n’y a gueres d’actions volontaires dans la vie ; car on ne pense gueres à tout cela. Que de juremens dans le jeu, que d’excez dans les débauches, que d’emportemens dans le Carnaval, qui ne sont point volontaires, et par conséquent ny bons ne mauvais, pour n’estre point accompagnez de ces reflexions d’esprit sur les qualitez bonnes ou mauvaises de ce que l’on fait ! Mais est-il possible, mon Pere, qu’ Aristote ait eu cette penseé? Car j’avois oüy dire que c’estoit un habile homme. Je m’en vas vous en esclaircir, me dit mon Janséniste. Et, ayant demandé au Pere la Morale d’Aristote, il l’ouvrit au commencement du troisième livre, d’où le Pere Bauny a pris les paroles qu’il en rapporte, et dit à ce bon Pere : Je vous pardonne d’avoir creu, sur la foy du Pere Bauny, qu’ Aristote ait esté de ce sentiment. Vous auriez changé d’avis si vous l’aviez leu vous-mesme. Il est bien vray qu’il enseigne afin qu’une action soit volontaire, il faut connoistre les particularitez de cette action, singula in quibus est actio. Mais qu’entend-il par là, sinon les circonstances particulières de l’action, ainsi que les exemples qu’il en donne le justifient clairement, n’en rapportant point d’autres que de ceux où l’on ignore quelqu’une de ces circonstances, comme d’une personne qui, voulant monstrer une machine , en décoche un dard qui blesse quelqu’un ; et de Merope, qui tua son fils en pensant tuer son ennemu, et autres semblables ?
Vous voyez donc par là quelle est l’ignorance qui rend les actions involontaires, et que ce n’est que celle des circon-
stances particulières, qui est appelée par les Théologiens, comme vous le sçavez fort bien, mon Pere, V ignorance du fait. Mais quant à celle du droit , c’est-à-dire quant à l’ignorance du bien et du mal qui est en l’action, de laquelle seule il s’agit 5icy, voyons si Aristote est de l’avis du P. Bauny. Yoicy les paroles de ce Philosophe : Tous les meschans ignorent ce qu’ils doivent faire et ce qu’ils doivent fuyr. Et c’est cela mesme qui les rend meschans et vitieux. C’est pourquoy on ne peut pas dire que, parce qu’un homme ignore ce qu’il est à 10 propos qu'il fasse pour satisfaire à son devoir, son action soit involontaire. Car cette ignorance dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu'une action soit involontaire, mais seulement qu'elle est vitieuse. L'on doit dire la mesme chose de celuy qui ignore en general les réglés de son devoir, puisque 15 cette ignorance rend les hommes dignes de blasme, et non d’excuse. Et ainsi l’ ignorance qui rend les actio?is involontaires et excusables est seulement celle qui regarde le fait en particulier et ses circonstances singulières. Car alors on pardonne à un homme, et on l’excuse, et on le considéré comme 20 ayant agy contre son gré.
Apres cela, mon Pere, direz-vous encore qu’Aristote soit de vostre opinion? Et qui ne s’estonnera de voir qu’un Philosophe Payen ait esté plus esclairé que vos Docteurs, en une matière aussi importante à toute la Morale et à la con- 25 duite mesme des âmes qu’est la connoissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuitte les excusent ou ne les excusent pas de péché ? N’esperez donc plus rien, mon Pere, de ce Prince des Philosophes, et ne résistez plus au Prince des Théologiens, qui décidé 30 ainsi ce poinct au 1. 1. de ses Retr. c. 15 : Ceux qui pechent par ignorance ne font leur action que parce qu’ils la veulent faire, quoy qu'ils pechent sans qu’ils veuillent pecher. Et ainsi ce péché mesme d’ ignorance ne peut estre commis qîte par la volonté de celuy qui le commet, mais par u?ie volonté qui 35 se porte à l’action, et non au péché : ce qui nempesche pas neantmoins que l’action ne soit péché, parce qu’il suffit pour cela qu'on ait fait ce qu’on estoit obligé de ne point faire.
La Pere me parut surpris, et plus encore du passage d’Aristote que de celuy de S. Augustin. Mais comme il 40pensoit à ce qu’il devoit dire, on vint l’avertir que Madame la Mareschale de... et Madame la Marquise de... le demandoient. Et ainsi, en nous quittant à la haste : J’en parleray, dit-il, à nos Peres. Ils y trouveront bien quelque response.
QUATRIÈME LETTRE
Nous en avons icy de bien subtils. Nous l’entendismes bien ; et, quand je fus seul avec mon amy, je luy tesmoignay d’estre estonné du renversement que cette doctrine apportoit dans la Morale. A quoy il me respondit qu’il estoit bien estonné de mon estonnement. Ne sçavez-vous donc pas encore que 5 leurs excez sont beaucoup plus grands dans la Morale que dans la doctrine ? Il m’en donna d’estranges exemples, et remit le reste à une autrefois. J’espere que ce que j’en apprendray sera le sujet de notre premier entretien.
Je suis, etc.
CINQUIEME LETTRE
ESCRITTE A UN PROVINCIAL PAR UN DE SES AMIS
De Paris, le 20 Mars, 1656.
Monsieur,
Voicy ce que je vous ay promis. Voicy les premiers traits de la Morale des bons Peres Jésuites, de ces hommes eminens en doctrine et en sagesse ; qui sont tous conduits par la sagesse divine, qui est plus asseurêe que toute la Philo- 5 sophie. Vous pensez peut-estre que je raille; je le dis serieusement, ou plustost ce sont eux-mesmes qui le disent dans le livre intitulé Imago primi saeculi. Je ne fais que copier leurs paroles aussi bien que dans la suite de cét eloge. C'est une société d'hommes ou plustost d' Anges qui a esté 10 prédite par Isaïe en ces paroles : Allez, Anges prompts et légers. La prophétie n’en est-elle pas claire? Ce sont des esprits d'aigles ; c'est une troupe de phénix ; un autheur ayant monstrè depuis peu qu'il y en a plusieurs. Ils ont changé la face de la Chrestienté. Il le faut croire, puis qu’ils 15 le disent. Et vous l’allez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.
J’ay voulu m’en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas fié à ce que nostre amy m’en avoit appris. J’ay voulu les voir eux-mesmes. Mais j’ay trouvé qu’il ne m’avoit rien 20 dit que de vray. Je pense qu’il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j’eus avec luy il me dit de si plaisantes choses que j’avois peine à le croire; mais il me les monstra dans les livres de ces Peres, de sorte qu’il ne me resta à dire 25 pour leur defense sinon que c’estoient les sentimens de quelques particuliers, qu’il n’estoit pas juste d’imputer au
Title. om. Escritte . . . amis U. 7. om. dans . . . saeculi A. 22. si estrauges choses C.
CINQUIÈME LETTRE
Corps. Et en effet, je l’assuray que j’en connoissais qui sont aussi severes que ceux qu’il me citoit sont relaschez. Ce fut sur cela qu’il me découvrit l’esprit de la Société, qui n’est pas connu de tout le monde, et vous serez peut-estre bien aise de l’apprendre. Yoicy ce qu’il me dit.
Vous pensez beaucoup faire en leur faveur, de monstrer qu’ils ont de leurs Peres aussi conformes aux maximes Evangéliques, que les autres y sont contraires ; et vous concluez de là que ces opinions larges n’appartiennent pas à toute la Société. Je le sçay bien. Car, si cela estoit, ils n’en souffriroient pas qui y fussent si contraires. Mais, puis qu’ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licentieuse, concluez en de mesme que l’esprit de la Société n’est pas celuy de la sévérité Chrestienne. Car, si cela estoit, ils n’en souffriroient pas qui y fussent si opposez. Et quoy, luy respondis-je, quel peut donc estre le dessein du Corps entier? C’est sans doute qu’ils n’en ont aucun d’arresté, et que chacun a la liberté de dire à l’aventure ce qu’il pense? Cela ne peut pas estre, me respondit-il. Un si grand Corps ne subsisteroit pas dans une conduite temeraire et sans une ame qui le gouverne et qui réglé tous ses mouvemens ; outre qu’ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l’aveu de leurs Supérieurs. Mais quoy, luy dis- je, comment les mesmes Supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si differentes? C’est ce qu’il faut vous apprendre, me repliqua-t-il.
Sçachez donc que leur objet n’est pas de corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein ; Mais ils n’ont pas aussi pour unique but celuy de les reformer. Ce seroit une mauvaise politique. Yoicy quelle est leur pensée. Us ont assez bonne opinion d’eux-mesmes pour croire qu’il est utile et comme necessaire au bien de la Religion que leur crédit s’estende partout, et qu’ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes Evangéliques et severes sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s’en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais, comme ces mesmes maximes ne s’accordent pas au dessein de la pluspart des gens, ils les laissent à l’égard de ceux-là afin d’avoir de quoy satisfaire tout le monde.
C’est pour cette raison qu’ayant affaire à des personnes de toutes sortes de conditions, et de nations si differentes,