BG
SIXIÈME LETTRE 6l
Bénéfice, cest une simonie visible. Mais, si on le donne comme le motif qui porte la volonté du bénéficier à le resigner, non tanquam pretium beneficii, sed tanquam motivum ad resignandum, ce n’est point simonie, encore que celuy qui resigne considéré et attende l’argent comme sa fin principale. Tannerus, qui est encore de nostre Société, dit la mesme chose dans son tome 3, p. 1519, quoy qu’il avoüe, que Saint Thomas y est contraire en ce qu’il enseigne absolument que c’est tousjours simonie de donner un bien spirituel pour un temporel, si le temporel en est la fin. Par ce moyen nous empeschons une infinité de simonies. Car qui seroit assez meschant pour refuser en donnant de l’argent pour un bénéfice, de porter son intention à le donner comme un motif qui porte le Bénéficier à le resigner, au lieu de le donner comme le prix du Bénéfice ? Personne n’est assez abandonné de Dieu pour cela. Je demeure d’accord, luy dis-je, que tout le monde a des grâces suffisantes pour faire un tel marché. Cela est assuré, repartit le Pere.
Voilà comment nous avons adoucy les choses à l’esgard des Beneficiers. Quant aux Prestres, nous avons plusieurs maximes qui leur sont assez favorables. Par exemple celle-cy de nos 24, p. 143 : Un Prestre qui a receu de l’argent pour dire une Messe, peut-il recevoir de nouvel argent sur la mesme Messe ? Ouy, dit Filliutius, en appliquant la partie du sacrifice qui luy appartient comme Prestre à celuy qui le paye de nouveau, pourveu qu'il n’en reçoive pas alitant que pour une Messe entière, mais seulement pour une partie, comme pour un tiers de Messe.
Certes, mon Pere, voicy une de ces rencontres où le pour et le contre sont bien probables. Car ce que vous dites ne peut manquer de l’estre apres l’authorité de Filliutius et d’Escobar. Mais en le laissant dans la sphere de probabilité, on pourroit bien, ce me semble, dire aussi le contraire, et l’appuyer par ces raisons. Lors que l’Eglise permet aux Prestres qui sont pauvres de recevoir de l’argent pour leurs Messes, parce qu’il est bien juste que ceux qui servent à l’Autel vivent de l’Autel, elle n’entend pas pour cela qu’ils échangent le sacrifice pour de l’argent, et encore moins qu’ils se privent eux mesmes de toutes les grâces qu’ils en
2. volonté du collateur à le conférer, ce n’est point simonie, encore que celuy qui le conféré considéré et attende l’argent comme la tin C. 3. tanquam
motivum conferendi spirituale B. 22. 24 tr. 1, ex. 11, n. 96 C. 32.
sa sphere C.
doivent tirer les premiers. Et je dirois encore que les Prestres, selon S. Paul, sont obligez d'offrir le sacrifice 'premièrement pour eux mesmes , et puis pour le peuple ; et qu’ainsi il leur est bien permis d’en associer d’autres au fruit du 5 sacrifice, mais non pas de renoncer eux mesmes volontairement à tout le fruit du sacrifice et de le donner à un autre pour un tiers de Messe ; c’est à dire pour 4 ou 5 sols. En vérité, mon Pere, pour peu que je fusse grave, je rendrois cette opinion probable. Vous n’y auriez pas grande peine, 10 me dit-il ; celle-là l’est visiblement. La difficulté estoit de trouver de la probabilité dans le contraire, et c’est ce qui n’appartient qu’aux grands hommes. Le P. Bauny y excelle. Il y a du plaisir de voir ce sçavant Casuiste penetrer dans le pour et le contre d’une mesme question qui 15 regarde encore les Prestres, et trouver raison partout, tant il est ingénieux et subtil.
Il dit en un endroit, c’est dans le traité 10, p. 474 : On ne peut pas faire une loy qui obligeast les Curez à dire la messe tous les jours, parce qu'une telle loy les exposer oit 20 indubitablement, haud dubiè, au péril de la dire quelquefois en péché mortel. Et neantmoins, dans le mesme traité 10, p. 441, il dit : que les Prestres qui ont receu de l'argent pour dire la Messe tous les jours, la doivent dire tous les jours, et qu'ils ne peuvent pas s'excuser sur ce qu'ils ne sont pas 25 tousjours assez bien préparez pour la dire, parce qu'on peut tousjours faire l'acte de contrition ; et que, s'ils y manquent , c'est leur faute, et non pas celle de celuy qui leur fait dire la Messe. Et pour lever les plus grandes difficultez qui pourroient les en empescher, il résout ainsi cette question 30 dans le mesme traité, qu. 32, p. 457 : Un Prestre peut-il dire la Messe le mesme jour qu'il a commis un péché mortel, et des plus criminels, en se confessant auparavant ? Non, dit Villalobos, à cause de son impureté ; mais Sancius dit que ouy ; et sans aucun péché , et je tiens son opinion seure, et qu'elle doit 35 estre suivie dans la pratique : et tuta et sequenda in praxi.
Quoy, mon Pere, luy dis-je ; on doit suivre cette opinion dans la pratique? Un Prestre qui seroit tombé dans un tel desordre oseroit-il s’approcher, le mesme jour, de l’Autel, sur la parole du P. Bauny ? Et ne devroit-il pas plustost de- 40ferer aux anciennes lois de l’Eglise, qui excluoient pour ja-
10. elle l’est C. 11. contraire des opinions qui sont manifestement
bonnes C. 12. g. personnages C. 39. om. plustost O.
SIXIÈME LETTRE
mais du sacrifice les Prestres qui avoient commis des pechez de cette sorte, que les nouvelles opinions des Casuistes qui les y admettent le jour mesme qu’ils y sont tombez? Vous n’avez point de mémoire, dit le Pere. Ne vous appris-je pas l’autre fois, que Von ne doit pas suivre dans la morale les 5 anciens Peres , mais les nouveaux Casuistes , selon nos Peres Cellot et Reginaldus? Je m’en souviens bien, luy respondisje. Mais il y a plus icy. Car il y a des loix de l’Eglise. Vous avez raison, me dit-il ; mais c’est que vous ne sçavez pas encore cette belle maxime de nos Peres, Que les loix de 10 l'Eglise perdent leur force quand on ne les observe plus , cum jam dessuetudine abierunt , comme dit Filiutius, tom. 2, Tr. 25, n. 33. Nous voyons mieux que les anciens les nécessitez présentes de l’Eglise. Si on estoit si severe à exclure les Prestres de l’Autel, vous comprenez bien qu’il 15 n’y auroit pas un si grand nombre de Messes. Or la pluralité des Messes apporte tant de gloire à Dieu et tant d’utilité aux âmes que j’oserois dire avec nostre Pere Cellot, dans son livre de la Hiérarchie, p. 611, impression de Eouën, qu’il n’y auroit pas trop de Prestres. Quand non seulement tous 20 les hommes et les femmes, si cela se q>ouvoit, mais que les corps insensibles et les bestes brutes mesmes, bruta animalia , seroient changez en Prestres pour celebrer la Messe. Je fus si surpris de la bizarrerie de cette imagination, que je ne pus rien dire, de sorte qu’il continua ainsi : 25
Mais en voila assez pour les Prestres, je serois trop long ; venons aux Religieux. Comme leur plus grande difficulté est en l’obeïssance qu’ils doivent à leurs Supérieurs, écoutez l’adoucissement qu’y apportent nos Peres. C’est Castras Palalis, de nostre Société, Op. Mor., p. 1, disp. 2, 30 page 6 : Il est hors de dispute, non est controversia, que le Religieux qui a pour soy une opinion probable n'est point tenu d' obéir à son Supérieur, quoy que l'opinion du Supérieur soit la plus probable. Car alors il est permis au Religieux d'embrasser celle qui luy est la plus agréable, quce sibi gratior 35 fuerit, comme le dit Sanchez. Et, encore que le commandement du Supérieur soit juste, cela ne vous oblige pas de luy obéir, car il n'est pas juste de tous points et en toutes maniérés , non undequaque juste prœcipit, mais seulement probablement, et ainsi vous n'estes engagé que probablement à luy obéir, et 40
1. jamais ou au moins pour un long temps C. 2. sorte plutost que
de T ar rester aux nouvelles C. 3. mesme jour ABlC. 5. quç selon
nos Peres Cellot et Reginaldus l’on ne C. 19. de l’impression C.
vous en estes probablement dégagé : probabïliter obligatus et probabiliter dcobligatus. Certes, mon Pere, luy dis- je, on ne sçauroit trop estimer un si beau fruit de la double probabilité ! Elle est de grand usage, me dit-il ; mais abre- 5 geons. Je ne vous diray plus que ce trait de nostre célébré Molina en faveur des Religieux qui sont chassez de leurs couvents pour leurs desordres. Nostre Pere Escobar le rapporte en la page 705 en ces termes : Molina assure qu'un Religieux chassé de son Monastère n'est point obligé de se 10 corriger pour y retourner , et qu'il n'est plus lié par son vœu d' obéissance.
Voila, mon Pere, luy dis-je, les Ecclesiastiques bien à leur aise. Je voy bien que vos Casuistes les ont traitez favorablement. Ils y ont agy comme pour eux mesmes. J’ay 15 bien peur que les gens des autres conditions ne soient pas si bien traitez. Il falloit que chacun fit pour soy. Ils n’auroient pas mieux fait eux mesmes, me repartit le Pere ; on a agy pour tous avec une pareille charité, depuis les plus grands jusqu’aux moindres. Et vous m’engagez, pour vous 20 le monstrer, à vous dire nos maximes touchant les valets.
Nous avons considéré à leur égard la peine qu’ils ont, quand ils sont gens de conscience, à servir des maistres débauchez. Car, s’ils ne font tous les messages où ils les employent, ils perdent leur fortune, et s’ils leur obéissent, ils 25 en ont du scrupule. Et c’est pour les en soulager que nos 24 Peres, dans la p. 770, ont marqué les services qu’ils peuvent rendre en seureté de conscience. En voicy quelques-uns : Porter des lettres et des presens, ouvrir les portes et les fenestres, aider leur maistre à monter à la fenestre , 30 tenir l'échelle pendant qu'il y monte : tout cela est permis et indifferent. Il est vray que , pour tenir l'echelle, il faut qu'ils soient menacez plus qu’à l'ordinaire s'ils y manquoient. Car c'est faire injure au maistre d'une maison d'y entrer par la fenestre.
35 Voyez-vous combien cela est judicieux? Je n’attendois rien moins, luy dis-je, d’un livre tiré de 24 Jésuites. Mais, adjousta le Pere, nostre P. Bauny a encore bien appris aux valets à rendre tous ces devoirs là innocemment à leurs maistres, en faisant qu’ils portent leur intention, non pas 40 aux pechez dont ils sont les entremetteurs, mais seulement au gain qui leur en revient. C’est ce qu’il a bien expliqué
7. rapporte tr. 6, ex. 7, n. 111 C. 16. fust C. 20. om. Et O.