‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 31 sur 172 · est au tr. 1, ex. 8, no. 102 en O · texte numérisé non relu

est au tr. 1, ex. 8, no. 102 en O

probabilité, au jugement de nos Docteurs, et assez pour estre suivies avec seureté de conscience. Ce n’est pas que le pour et le contre soient ensemble véritables dans le mesme sens ; cela est impossible, mais c’est seulement qu’ils sont prob- 5 ables et seurs par conséquent.

Sur ce principe Diana, nostre bon amy, parle ainsi en la part. 5. tr. 13. E. 39 : Je restons à la decision de ces trois Papes, contraire à mon opinion, qu'ils ont parlé de la sorte, en s'attachant à l' affirmative, laquelle en effet est probable à mon 10 jugement mesme ; mais il ne s'ensuit pas de là que la négative n'ait aussi sa probabilité. Et dans le mesme traité, E. 65, sur un autre sujet dans lequel il est encore d’un sentiment contraire à un Pape, il parle ainsi : Que le Pape l'ait dit comme chef de l'Eglise, je le veux. Mais il ne l'a fait que 15 dans l'estendué de la sphere de probabilité de son sentiment. Or vous voyez bien que ce n’est pas blesser les sentimens des Papes ; on né le souffriroitipas à Eome où Diana est en un si haut crédit. Car il ne dit pas que ce que les Papes ont décidé ne soit pas probable ; mais, en laissant leur opinion 20 dans toute la sphere de probabilité, il ne laisse pas de dire que le contraire est aussi probable. Cela est tres-respectueux, luy dis-je. Et cela est plus subtil, ajousta-t-il, que la response que fit le Pere Bauny quand on eut censuré ses livres à Eome. Car il luy échapa d’écrire contre Monsieur Hallier qui le per- 25 secutoit alors furieusement : Qu'a de commun la censure de Rome avec celle de France ? Vous voyez assez par là que, soit par l’interpretation des termes, soit par la remarque des circonstances favorables, soit enfin par la double probabilité du pour et du contre, on accorde tousjours ces contradictions 30 pretenduës, qui vous estonnoient auparavant, sans jamais blesser les decisions de l’Escriture, des Conciles ou des Papes, comme vous le voyez. Mon Eeverend Pere, luy dis-je, que l’Eglise est heureuse de vous avoir pour défenseurs ! Que ces probabilitez sont utiles ! Je ne sçavois pourquoy vous aviez 35 pris tant de soin d’establir qu’un seul Docteur, s'il est grave, peut rendre une opinion probable ; que le contraire peut l’estre aussi, et qu’alors on peut choisir du pour et du contre celuy qui agrée le plus, encore qu’on ne le croye pas véritable, et avec tant de seureté de conscience qu’un Confesseur 40 qui refuseroit de donner l’absolution, sur la foy de ces

3. ensemble probables O. 17. Diane qui est en un si grand C. 33.

que le monde est heureux d. v. a, p. maistres ! G.

SIXIEME LETTRE

Casuistes, seroit en estât de damnation. D’où je comprens qu’un seul Casuiste peut à son gré faire de nouvelles réglés de morale, et disposer selon sa fantaisie de tout ce qui regarde la conduite de l’Eglise. Il faut, me dit le Pere, apporter quelque tempérament à ce que vous dites. Apprenez bien cecy. Yoicy nostre méthode, où vous verrez le progrez d’une opinion nouvelle depuis sa naissance jusqu’à sa maturité.

D’abord le Docteur grave qui l’a inventée l’expose au monde, et la jette comme une semence pour prendre racine. Elle est encore foible en cét estât ; mais il faut que le temps la meurisse peu à peu. Et c’est pourquoy Diana, qui en a introduit plusieurs, dit en un endroit : <T avance cette opinion , mais parce qu'elle est nouvelle , je la laisse meurir au temps : relinquo temporimaturandam. Ainsi, en peu d’années, on la voit insensiblement s’affermir ; et apres un temps considérable, elle se trouve autorisée par la tacite approbation de l’Eglise, selon cette grande maxime du Pere Bauny : Qu'une opinion étant avancée par quelques Casuistes, et l'Eglise ?ie s'y estant point opposée, c'est un témoignage quelle V approuve. Et c’est en effet par ce principe qu’il autorise un de ses sentiments dans son traité 6. p. 312. Et quoy, luy dis-je, mon Pere, l’Eglise à ce compte-là, approuveroit donc tous les abus qu’elle souffre, et toutes les erreurs des livres qu’elle ne censure point ? Disputez, me dit-il, contre le P. Bauny. Je vous fais un récit, et vous contestez contre moi. Il ne faut jamais disputer sur le fait. Je vous disois donc que, quand le temps a ainsi meuri une opinion, alors elle est probable tout à fait et seure. Et de là vient que le Docte Caramuel, dans la Lettre où il adresse à Diana sa Théologie fondamentale, dit que ce grand Diana a rendu plusieurs opinions probables qui ne l'estoient pas auparavant, quce antea non erant. Et qu' ainsi on ne peche plus en les suivant, au lieu qu'on pechoit auparavant , jam non peccant licet ante peccaverint.

En vérité, mon Pere, luy dis-je, il y a bien à profiter auprès de vos Docteurs. Quoy ! de deux personnes qui font les mesmes choses, celuy qui ne sçait pas leur doctrine, peche, celuy qui la sçait, ne peche pas ? Elle est donc tout ensemble instructive et justifiante. La Loy de Dieu faisoit des prévaricateurs, selon saint Paul ; et celle-cy fait qu’il n’y a

4. cond. des mœurs O. 27. un fait C. 28. est tout à fait p. G.

39, Est-elle O. 41, om. et C,

presque que des innocens. Je vous supplie, mon Pere, de m’en bien informer, je ne vous quitteray point que vous ne m’ayez dit les principales maximes que vos Casuistes ont establies.

5 Helas ! me dit le Pere, nostre principal but auroit esté de n’establir point d’autres maximes que celles de l’Evangile dans toute leur sévérité. Et l’on voit assez par le reglement de nos mœurs, que si nous souffrons quelque relaschement dans les autres, c’est plustost par condescendance que par 10 dessein. Nous y sommes forcez. Les hommes sont aujourd’huy tellement corrompus que, ne pouvant les faire venir à nous, il faut bien que nous allions à eux. Autrement ils nous quitteroient ; ils feroient pis, ils s’abandonneroient entièrement. Et c’est pour les retenir que nos Casuistes ont con- 15 sidéré les vices ausquels on est le plus porté dans toutes les conditions, afin d’establir des maximes si douces, sans toutesfois blesser la vérité, qu’on seroit de difficile composition si l’on n’en estoit content. Car le dessein capital que nostre société a pris pour le bien de la Religion est de ne rebuter 20 qui que ce soit, pour ne pas desesperer le monde.

Nous avons donc des maximes pour toutes sortes de personnes, pour les Beneficiers, pour les Prestres, pour les Religieux, pour les Gentils-hommes, pour les Domestiques, pour les Riches, pour ceux qui sont dans le commerce, pour ceux 25 qui sont mal dans leurs affaires, pour ceux qui sont dans l’indigence, pour les femmes devotes, pour celles qui ne le sont pas, pour les gens mariez, pour les gens déréglez. Enfin rien n’a échapé à leur prévoyance. C’est à dire, luy dis-je, qu’il y en a pour le Clergé, la Noblesse et le tiers Estât. Me 30 voicy bien disposé à les entendre.

Commençons, dit le Pere, par les Beneficiers. Vous sçavez quel trafic on fait aujourd’huy des bénéfices, et que s’il falloit s’en rapporter à ce que saint Thomas et les anciens en ont écrit, il y auroit bien des Simoniaques dans l’Eglise. 35 Et c’est pourquoy il a esté fort necessaire que nos Peres aient temperé les choses par leur prudence, comme ces paroles de Yalentia, qui est l’un des 4 animaux d’Escobar, vous l’apprendront. C’est la conclusion d’un long discours, où il en donne plusieurs expediens, dont voicy le meilleur à mon avis. 40 C’est en la p. 2042 du Tome 3 : Si l'on donne un bien temporel pour un bien spirituel. C’est à dire de l’argent pour un bénéfice ; Et qu'on donne l'argent comme le prix du

35, il est A.

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