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HUITIÈME LETTRE
j plus de droit d' estre expediez l'une que Vautre , le Juge qui prendra quelque chose de l'un à condition, ex pacto, de Vexpedier le premier, pecher a-t-il ? Non certainement, selon Layman : car il ne fait aucune injure aux autres, selon le droit naturel, lors qu'il accorde à l'un par la considération de son présent ce qu'il pouvoit accorder à celuy qu'il luy eust plû. Et mesme, estant également obligé envers tous par l' égalité de leur droit, il le devient davantage envers celuy qui luy fait ce don, qui l'engage à le preferer aux autres ; et cette preference semble pouvoir estre estimée pour de l'argent ; quœ obligatio videtur pretio œstimabilis.
Mon Reverend Pere, luy dis-je, je suis surpris de cette permission, que les premiers Magistrats du Royaume ne sçavent pas encore. Car Monsieur le premier President a apporté un ordre dans le Parlement pour empescher que certains greffiers ne prissent de l’argent pour cette sorte de preference, ce qui témoigne qu’il est bien éloigné de croire que cela soit permis à des Juges, et tout le monde a loüé une reformation si utile à toutes les parties. Le bon Pere, surpris de ce discours, me répondit : Dittes vous vray? Je ne sçavois rien de cela. Nostre opinion n’est que probable. Le contraire est probable aussi. En vérité, mon Pere, luy dis-je, on trouve que M. le Premier President a plus que probablement bien fait, et qu’il a arresté par là le cours d’une corruption publique et soufferte durant trop long temps. J’en juge de la mesme sorte, dit le Pere ; mais passons cela, laissons les juges. Vous avez raison, luy dis-je. Aussi bien ne reconnoissent-ils pas assez ce que vous faites pour eux. Ce n’est pas cela, dit le Pere ; mais c’est qu’il y a tant de choses à dire sur tous qu’il faut estre court sur chacun.
Parlons maintenant des gens d’affaires. Vous sçavez que la plus grande peine qu’on ait avec eux est de les détourner de l’usure ; et c’est aussi à quoy nos Peres ont pris un soin particulier, car ils detestent si fort ce vice qu’Escobar dit au tr. 3, ex. 5, n. 1, que de dire que l'usure n'est pas péché, ce seroit une heresie. Et nostre Pere Bauny, dans sa Somme des pechez, c. 14, remplit plusieurs pages des peines deuës aux usuriers. Il les déclaré infâmes durant leur vie et indignes de sépulture apres leur mort. O mon Pere ! je ne le croyois pas si severe ! Il l’est quand il le faut, me dit-il ; mais aussi, ce sçavant casuiste ayant remarqué qu’on n’est attiré à l’usure que par le désir du gain, il dit au mesme lieu : L'on obligeroit donc pas peu le monde si, le garantissant
des mauvais effets de l'usure et tout ensemble du péché qui en est la cause , Von luy donnoit le moyen de tirer autant et plus de profit de son argent par quelque bon et légitimé employ que Von en tire des usures. Sans doute, mon Pere, il n’y auroit 5 plus d’usuriers apres cela. Et c’est pourquoy, dit-il, il en a fourni une méthode generale pour toutes sortes de personnes : Gentilshommes , Presidens, Conseillers , etc., et si facile qu’elle ne consiste qu’en l’usage de certaines paroles qu’il faut prononcer en prestant son argent, ensuite desquelles on peut en lO prendre du profit sans craindre qu’il soit usuraire, comme il est sans doute qu’il l’auroit esté autrement. Et quels sont donc ces termes mystérieux, mon Pere ? Les voicy, me ditil, et en mots propres ; car vous sçavez qu’il a fait son livre de la Somme des pechez en françois, pour estre entendu de tout 15 le monde , comme il le dit dans la préfacé : Celuy à qui on demande de l'argent respondra donc en cette sorte : Je n'ay point d'argent à prester ; si ay bien à mettre à profit honneste et licite. Si desirez la somme que demandez pour la faire valoir par vostre industrie à moitié gain , moitié perte , peut-estre m'y 20 resoudray-je. Bien est vray qu'à cause qu'il y a trop de peine à s'accommoder pour le profit, si vous m'en voulez assurer un certain, et quant et quant aussi mon sort principal qu'il ne coure fortune, nous tomberions bien plustost d’accord, et vous feray toucher argent dans cette heure. N’est-ce pas là un 25 moien bien aisé de gaigner de l’argent sans pecher ? Et le P. Bauny n’a-t-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut cette méthode : Voila, à mon avis, le moien par lequel quantité de personnes dans le monde, qui, par leurs usures, extorsions, et contracts illicites, se provoquent la juste in- 30 dignation de Dieu, se peuvent sailver en faisant de beaux, honnestes et licites profits.
O mon Pere ! luy dis-je, voila des paroles bien puissantes ! Je vous proteste que, si je ne sçavois qu’elles viennent de bonne part, je les prendrois pour quelques-uns de 35 ces mots enchantez qui ont pouvoir de rompre un charme. Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l’usure, que je n’entends pas, car j’ay toujours pensé que ce péché consistoit à retirer plus d’argent qu’on n’en a presté. Vous l’entendez bien peu, me dit-il ; l’usure ne consiste pres- 40 que, selon nos Peres, qu’en l’intention de prendre ce profit comme usuraire. Et c’est pourquoy nostre Pere Escobar fait éviter l’usure par un simple détour d’intention. C’est