‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 42 sur 172 · Direz B 2. 31. om. pas G · texte numérisé non relu

Direz B 2. 31. om. pas G

diabolicœ ignarus, il est obligé à restituer ; mais , s'il est habile sorcier et qu'il ait fait ce qui est en luy pour sçavoir la vérité , il n'y est point obligé : car alors la diligence d'un tel sorcier peut estre estimée pour de l'argent , diligentia a mago apposita 6 est pretio cestimabilis. Cela est de bon sens, mon Pere, luy dis-je, car voila le moien d’engager les sorciers à se rendre sçavants et experts en leur art par l’esperance de gagner du bien légitimement, selon vos maximes, en servant fidellement le public. Je croy que vous raillez, dit le Pere ; cela 10 n’est pas bien, car, si vous parliez ainsi en des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pourroit se trouver des gens qui prendroient mal vos discours, et qui vous reprocheroient de tourner les choses de la religion en raillerie. Je me def endrois facilement de ce reproche, mon Pere, car je croy que, si 15 on prend la peine d’examiner le véritable sens de mes paroles, on n’en trouvera aucune qui ne marque parfaitement le contraire, et peut-estre s’offrira-t-il un jour dans nos entretiens l’occasion de le faire amplement paroistre. Ho, ho, dit le Pere, vous ne riez plus. Je vous avoüe, luy dis- je, 20 que ce soupçon que je me voulusse railler des choses saintes me seroit aussi sensible qu’il seroit injuste. Je ne le disois pas tout de bon, repartit le Pere ; mais parlons plus sérieusement. J’y suis tout disposé, si vous le voulez, mon Pere ; cela dépend de vous. Mais je vous advoüe que j’ay esté 25 surpris de voir que vos Peres ont tellement estendu leurs soins à toutes sortes de conditions qu’ils ont voulu mesme regler le gain légitimé des Sorciers. On ne sçauroit, dit le Pere, escrire pour trop de monde, ny particulariser trop les cas, ny repeter trop souvent les mesmes choses en differens 30 livres. Vous le verrez bien par ce passage d’un des plus graves de nos Peres. Vous le pouvez juger, puis qu’il est aujourd’huy nostre Pere Provincial. C’est le E. P. Cellot, en son 1. 8, De la Hierarc., c. 16, § 2. Nous sçavons, dit-il , qu'une personne qui portoit une grande somme d'argent pour 35 la restituer par ordre de son Confesseur, s'estant arrestèe en chemin chez un Libraire, et luy ayant demandé s'il n'y avoit rien de nouveau, num quid novi, il luy monstra un nouveau livre de Théologie Morale, et que, le feuilletant avec négligence et sans penser à rien, il tomba sur son cas et y apprit qu'il 40 n'estoit point obligé à restituer. De sorte que, s'estant déchargé du fardeau de son scrupule et demeurant toujours chargé du poids de son argent, il s'en retourna bien plus leger en sa

19. vous confesse C, 21, seroit bien sensible comme il seroit bien

injuste G,

HUITIÈME LETTRE

maison : objecta scrupuli sarcina , retento auri pondéré, levior domum repetiit.

Et bien, dites moy apres cela s’il est utile de sçavoir nos maximes? En rirez-vous maintenant, et ne ferez-vous pas plutost avec le P. Cellot cette pieuse reflexion sur le bonheur de cette rencontre ? Les rencontres de cette sorte sont en Dieu l'effet de sa providence, en l'ange gardien l'effet de sa conduite, et en ceux à qui elles arrivent l'effet de leur prédestination. Dieu de toute éternité a voulu que la chaisne d'or de leur salut dêpendist d'un tel auteur, et non pas de cent autres qui disent la mesme chose, parce qu’il n'arrive pas qu'ils les rencontrent. Si celuy là n’avoit escrit, celuy-cy ne seroit pas sauvé. Conjurons donc par les entrailles de Jesus- Christ ceux qui blasment la multitude de nos auteurs de ne leur pas envier les livres que V élection eternelle de Dieu et le sang de Jésus- Christ leur a acquis . Voila de belles paroles par lesquelles ce sçavant homme prouve si solidement cette proposition qu’il avoit avancée : Combien il est utile qu’il y ait un grand nombre d'auteurs qui escrivent de la Théologie Morale. Quam utile sit de theologia morali multos scribere.

Mon Pere, luy dis-je, je remettray à une autrefois à vous déclarer mon sentiment sur ce passage, et je ne vous diray présentement autre chose, sinon que, puis que vos maximes sont si utiles et qu’il est si important de les publier, vous devez continuer à m’en instruire : car je vous assure que celuy à qui je les envoyé les fait voir à bien des gens. Ce n’est pas que nous ayons autrement l’intention de nous en servir, mais c’est qu’en effet nous pensons qu’il sera utile que le monde en soit bien informé. Aussi, me dit-il, vous voyez que je ne les cache pas, et pour continuer, je pourray bien vous parler la première fois des douceurs et des commoditez de la vie que nos Peres permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion facile ; afin qu’apres avoir veü jusqu’ icy ce qui touche les conditions particulières, vous apreniez ce qui est general pour toutes, et qu’ainsi il ne vous manque rien pour une parfaitte instruction. Je suis, etc.

J’ay toujours oublié à vous dire qu’il y a des Escobars de differentes impressions. Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon, où à l’entrée il y a une Image d’un Agneau qui est sur un livre scellé de sept seaux, ou de ceux de Bruxelles de 1651. Comme ceux-là sont les derniers, ils sont meilleurs et plus amples que ceux des Editions precedentes de Lyon des années 1644 et 1646.

4. om. pas C. 36. instruction. Après que ce Pere m’eut parlé de la sorte il me quitta. Je C.

NEUVIEME LETTRE

ESCRITTE A UN PROVINCIAL PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 3 Juillet 1656.

Monsieur,

Je ne vous feray pas plus de compliment que le bon Pere m’en fit la derniere fois que je le veis. Aussi-tost qu’il m’apperçeut, il vint à moy, et me dit en regardant dans un livre qu’il tenoit à la main : Qui vous ouvriroit le paradis ne votes 5 obliger oit-il pas parfaitement ? Ne donneriez-vous pas des millions d'or pour en avoir une clef, et entrer dedans quand bon vous sembler oit ? Il ne faut point entrer en de si grands frais ; en voicy une , voire cent, à meilleur compte. Je ne sçavois si le bon Pere lisoit ou s’il parloit de luy-mesme. Mais il m’osta iode peine en disant : Ce sont les premières paroles d’un beau livre du P. Barry, de nostre Société, car je ne dis jamais rien de moy-mesme. Quel livre, luy dis-je, mon Pere ? En voicy le titre, dit-il : Le Paradis ouvert à Philagie j?ar cent dévotions à la Mere cle Dieu, aisées à prattiquer. Et quoy, mon Pere, 15 chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel ? Oüy, dit-il ; voyez-le encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : Tout autant de dévotions à la Mere de Dieu cque vous trouverez en ce livre sont autant de clefs du ciel qui vous ouvriront le paradis tout entier, pourveii que vous les 20 pratiquiez ; et c’est pourquoy il dit dans la conclusion qu'il est conte?it si on en pratique une seule.

Apprenez-m’en donc quelqu’une des plus faciles, mon Pere. Elles le sont toutes, respondit-il ; par exemple : saluer la Sainte Vierge au rencontre de ses images ; dire le 25 petit chapelet des dix plaisirs de la Vierge ; prononcer souvent le nom de Marie ; donner commission aux Anges de luy faire la

Title. oui. Escrite . . . amis C.

NEUVIEME LETTRE

reverence de nostre pari ; souhaitter de luy bastir plus d’ Eglises que ri ont fait tous les Monarques ensemble ; luy donner tous les matins le bon jour, et sur le tard le bon soir ; dire tous les jours V Ave Maria en l'honneur du cœur de Marie. Et il dit que cette dévotion là assure de plus d’obtenir le cœur de la Vierge. Mais mon Pere, luy dis-je, c’est pourveu qu’on luy donne aussi le sien ? Cela n’est pas necessaire, dit-il, quand on est trop attaché au monde ; écoutez-le : Cœur pour cœur, ce seroit bien ce qu'il faut ; mais le vostre est un peu trop attaché, et tient un peu trop aux créatures. Ce qui fait que je n'ose vous inviter à offrir aujourd'huy ce petit esclave que vous appelez vostre cœur. Et ainsi il se contente de Y Ave Maria qu’il avoit demandé. Ce sont les dévotions des pages 33, 59, 143, 156, 172, 258 et 420 de la première édition. Cela est tout à fait commode, luy-dis-je, et je croy qu’il n’y aura personne de damné apres cela. Helas ! dit le Pere, je voy bien que vous ne sçavez pas jusqu’ où va la dureté de cœur de certaines gens ! Il y en a qui ne s’attacheroient jamais à dire tous les jours ces deux paroles: Bonjour, bon soir, parce que cela ne se peut faire sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le P. Barry leur ait fourny des pratiques encore plus faciles, comme d’avoir jour et nuit un chapelet au bras en forme de brasselet, ou, de porter sur soy un rosaire, ou bien une image de la Vierge. Ce sont là les dévotions des pages 14, 326 et 447. Et puis dites que je ne vous fournis pas des dévotions faciles pour acquérir les bonnes grâces de Marie, comme dit le P. Barry, p. 106. Voilà, mon Pere, luy dis-je, l’extrême facilité. Aussi, dit-il, c’est tout ce qu’on a pû faire ; et je croy que cela suffira, car il faudroit estre bien misérable pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie pour mettre un chapelet à son bras, ou un rosaire dans sa poche, et assurer par là son salut avec tant de certitude que ceux qui en font l’espreuve n’y ont jamais esté trompez, de quelque maniéré qu’ils aient vescu, quoy que nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporteray que l’exemple de la p. 34, d’une femme qui, prattiquant tous les jours la dévotion de salüer les images de la Vierge, vescut toute sa vie en péché mortel, et mourut enfin en cét état, et qui ne laissa pas d’estre sauvée par le mérité de cette dévotion. Et comment cela ? m’escriay-je. C’est, dit-il, que Nostre-Seigneur la fit ressusciter exprès, tant il est seur qu’on ne peut périr quand on pratique quelqu’une de ces dévotions.

En vérité, mon Pere, je sçay que les dévotions à la Vierge sont un puissant moyen pour le salut, et que les moindres sont d’un grand mérité quand elles partent d’un mouvement de foy et de charité, comme dans les saints qui les ont pra- 5 tiquées ; mais de faire accroire à ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie qu’ils se convertiront à la mort, ou que Dieu les ressuscitera, c’est ce que je trouve bien plus propre à entretenir les pécheurs dans leurs desordres par la fausse paix que cette confiance temeraire apporte qu’à les en 10 retirer par une véritable conversion que la grâce seule peut produire. Qu’importe, dit le Pere, par où nous entrions dans le paradis, moyennant que nous y entrions ? comme dit sur un semblable sujet nostre célébré P. Binet, qui a esté nostre provincial, en son excellent livre De la Marque de Prédestinais tion, n. 31, p. 130 de la 15e édition. Soit de bond ou de volée , que nous en chaut-il, pcurveu que nous prenions la ville de gloire ? comme dit encore ce Pere au mesme lieu. J’avouë, luy dis-je, que cela n’importe ; mais la question est de sçavoir si on y entrera. La Vierge, dit-il, en respond. Voyez-le 20 dans les dernieres lignes du livre du P. Barry. S'il arrivoit qu’à la mort l’ennemy eust quelque prétention sur vous, et qu’il y eust du trouble dans la petite republique de vos pensées, vous n’avez qu’à dire que Marie respond pour vous, et que c’est à elle qu’il faut s’adresser.

25 Mais, mon Pere, qui voudroit pousser cela vous embarrasseroit : car enfin, qui nous a assuré que la Vierge en respond ? Le P. Barry, dit-il, en respond pour elle, p. 465 : Quant au profit et bon-heur qui vous en reviendra, je vous en respons et me rens plege pour la bonne Mere. Mais, mon 30 Pere, qui respondra pour le P. Barry ? Comment ! dit le Pere, il est de nostre Compagnie ! Et ne sçavez-vous pas encore que nostre Société respond de tous les livres de nos Peres ? Il faut vous apprendre cela. Il est bon que vous le sçachiez : il y a un ordre dans nostre Société par lequel il 35 est défendu à toutes sortes de libraires d’imprimer aucun ouvrage de nos Peres sans l’approbation des Théologiens de nostre Compagnie, et sans la permission de nos Supérieurs. C’est un reglement fait par Henry III le 10 May 1583, et confirmé par Henry IV le 20 Décembre 1603, et par Loüis 40 XIII le 14 Février 1612. De sorte que tout nostre corps est responsable des livres de chacun de nos Peres. Cela est particulier à nostre Compagnie. Et de là vient qu’il ne sort

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