à croire B
NEUVIEME LETTRE 97
aucun ouvrage de chez nous qui n’ait l’esprit de la Société. Voilà ce qu’il estoit à propos de vous apprendre. Mon Pere, luy dis-je, vous m’avez fait plaisir, et je suis fasché seulement de ne l’avoir pas sçeu plûtost, car cette connoissance engage à avoir bien plus d’attention pour vos Autheurs. Je l’eusse fait, dit-il, si l’occasion s’en fust offerte ; mais profitez-en à l’avenir, et continuons nostre sujet.
Je croy vous avoir ouvert des moyens d’assurer son salut assez faciles, assez seurs, et en assez grand nombre. Mais nos Peres souhaitteroient bien qu’on n’en demeurast pas à ce premier degré, où l’on ne fait que ce qui est exactement necessaire pour le salut. Comme ils aspirent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu, ils voudroient élever les hommes à une vie plus pieuse. Et, parce que les gens du monde sont d’ordinaire détournez de la dévotion par l’estrange idée qu’on leur en a donnée, nos Peres ont crû qu’il estoit d’une extrême importance de détruire ce premier obstacle. Et c’est en quoy le P. le Moyne a acquis beaucoup de réputation par le livre de la Dévotion aisée, qu’il a fait à ce dessein. C’est là qu’il fait une peinture tout à fait charmante de la dévotion. Jamais personne ne l’a connuë comme luy. Apprenez-le par les premières paroles de cét ouvrage : La vertu ne sest encore monstrèe à personne ; on n'en a point fait de portrait qui luy ressemble. Il n'y a rien d' estrange qu'il y ait eu si peu de presse à grimper sur son rocher. On en a fait une fascheuse qui n'ayme que la solitude : on lui a associé la douleur et le travail, et enfin on l'a faite ennemie des divertissemens et des jeux, qui sont la fleur de la joye et l' assaisonnement de la vie. C’est ce qu’il dit p. 92.
Mais, mon Pere, je sçay bien au moins qu’il y a de grands Saints dont la vie a esté extrêmement austere. Cela est vray, dit-il ; mais aussi il s'est toûjours veu des Saints polis et des dévots civilisez, selon ce Pere, p. 191. Et vous verrez, p. 86, que la différence de leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Escoutez-le : Je ne nie pas qu'il ne se voye des dévots qui sont jwsles et melancholiques de leur complexion, qui ayment le silence et la retraite, et qui n'ont que du flegme dans les veines et de la terre sur le visage. Mais il s'en voit assez d'autres qui sont d'une complexion plus heureuse, et qui ont abondance de cette humeur douce et chaude et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joye.