‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 46 sur 172 · ÎOÔ LES LETTRES PROVINCIALES · texte numérisé non relu

ÎOÔ LES LETTRES PROVINCIALES

voyez donc, dit-il, qu’on ne pouvoit pas mieux faire pour faciliter la maniéré d’oüyr la Messe.

Mais je veux vous fairê voir maintenant comment on a adouci l’usage des sacremens, et surtout de celuy de la Peni- 5 tence : car c’est là où vous verrez la derniere bénignité de la conduite de nos Peres, et vous admirerez que la dévotion, qui estonnoit tout le monde, ait pû estre traitée par nos Peres avec une telle prudence, qu'ayant abbatu cét épouvantail que les démons avoient mis à sa porte, ils l’ayent renduë 10 plus facile que le vice et plus aisée que la volupté ; en sorte que le simple vivre est incomparablement plus malaisé que le bien vivre, pour user des termes du Pere le Moyne, p. 244 et 291 de sa Dévotion aisée. N’est-ce pas là un merveilleux changement? En vérité, luy dis-je, mon Pere, je ne 15 puis m’empescher de vous dire ma pensée. Je crains que vous ne preniez mal vos mesures, et que cette indulgence ne soit capable de choquer plus de monde que d’en attirer. Car la Messe, par exemple, est une chose si grande et si sainte qu’il suffiroit, pour faire perdre à vos auteurs toute creance 20 dans l’esprit de plusieurs personnes, de leur monstrer de quelle maniéré ils en parlent. Cela est bien vray, dit le Pere, à l’égard de certaines gens ; mais ne sçavez-vous pas que nous nous accommodons à toute sorte de personnes? Il semble que vous ayez perdu la mémoire de ce que je vous 25 ay dit si souvent sur ce sujet. Je veux donc vous en entretenir la première fois à loisir, en différant pour cela nostre entretien des adoucissemens de la confession. Je vous le feray si bien entendre que vous ne l’oublierez jamais. Nous nous séparâmes là-dessus ; et ainsi je m’imagine que nostre 30 première conversation sera de leur politique.

Je suis, etc.

Depuis que j’ay escrit cette lettre, j’ay veu le livre du Paradis ouvert par cent dévotions aisées à pratiquer, par le P. Barry, et celuy de la Marque de Prédestination, par le P. 35 Binet. Ce sont des pièces dignes d’estre veuës.

om. 11. 32-35 G.

DIXIÉME LETTRE

ESCRITTE A UN PROVINCIAL PAR UN DE SES AMIS

De Paris, ce 2 Aoust 1656.

Monsieur,

Ce n’est pas encore icy la politique de la Société, mais c’en est un des plus grands principes. Vous y verrez les adoucissemens de la Confession, qui sont assurément le meilleur moyen que ces Peres ayent trouvé pour attirer tout le monde et ne rebuter personne. Il falloit sçavoir cela avant que de passer outre. Et c’est pourquoy le Pere trouva à propos de m’en instruire en cette sorte :

Vous avez veü, me dit-il, par tout ce que je vous ay dit jusques icy, avec quel succez nos Peres ont travaillé à découvrir par leur lumière qu’il y a un grand nombre de choses permises qui passoient autrefois pour defenduës ; mais, parce qu’il reste encore des pechez qu’on n’a pû excuser, et que l’unique remede en est la Confession, il a esté bien necessaire d’en adoucir les difficultez par les voyes que j’ay maintenant à vous dire. Et ainsi, après vous avoir monstré dans toutes nos conversations precedentes comment on a soulagé les scrupules qui troubloient les consciences, en faisant voir que ce qu’on croyoit mauvais ne l’est pas, il reste à vous monstrer en celle-cy la maniéré d’expier facilement ce qui est véritablement péché, en rendant la Confession aussi aisée qu’elle estoit difficile autrefois. Et par quel moyen, mon Pere ? C’est, dit-il, par ces subtilitez admirables qui sont propres à nostre Compagnie, et que nos Peres de Flandres appellent, dans Y Image de nostre 'premier siecle, 1. 3, or. 1, p. 401, et 1. 1, c. 2, de pieuses et saintes finesses, et un saint artifice de dévotion : piam et religiosam calliditatem, et pietatis

Title. om. Escritte

. amis C.

solertiam , au 1. 3, c. 8. C’est par le moyen de ces inventions que les crimes s'expient aujourd'hui /, alacrius, avec plus cl'alegresse et d'ardeur qu'ils ne se commettoient autrefois ; e?i sorte que plusieurs personnes effacent leurs taches aussi prompte- 5 ment qu'ils les co7itractent : Plurimi vix citius maculas contrahunt quam eluunt , comme il est dit au mesme lieu. Apprenez-moy donc, je vous prie, mon Pere, ces finesses si salutaires. Il y en a plusieurs, me dit-il, car, comme il se trouve beaucoup de choses pénibles dans la Confession, on a 10 apporté des adoucissemens à chacune. Et, parce que les principales peines qui s’y rencontrent sont la honte de confesser certains pechez, le soin d’en exprimer les circonstances, la penitence qu’il en faut faire, la resolution de n’y plus tomber, la fuite des occasions prochaines qui y engagent et 15 le regret de les avoir commis, j’espere vous monstrer aujourd’huy qu’il ne reste presque rien de fascheux en tout cela, tant on a eu soin d’oster toute l’amertume et toute l’aigreur d’un remede si necessaire.

Car, pour commencer par la peine qu’on a de confesser 20 certains pechez, comme vous n’ignorez pas qu’il est souvent assez important de se conserver dans l’estime de son Confesseur, n’est-ce pas une chose bien commode de permettre, comme font nos Peres, et entr’autres Escobar, qui cite encore Suarez, tr. 7, ex. 4, n. 135, d'avoir deux confesseurs , l'un 25 pour les pechez mortels et l'autre pour les veniels, afin de se maintenir en bonne réputation auprès de son Confesseur ordinaire, uti bonam famam apud ordinarium tueatur, pourveu qu'on ne prenne pas de là occasion de demeurer dans le péché mortel. Et il donne ensuite un autre subtil moyen pour se 30 confesser d’un péché à son Confesseur ordinaire mesme, sans qu’il s’aperçoive qu’on l’a commis depuis la derniere confession. C'est, dit-il, de faire une confession generale et de confondre ce dernier péché avec les autres dont on s'accuse en gros . Il dit encore la mesme chose, Princ ., ex. 2, n. 73. Et vous 35avoüerez, je m’asseure, que cette decision du P. Bauny, Theol. mor., tr. 4, q. 15, p. 137, soulage encore bien la honte qu’on a de confesser ses recheutes, Que hors de certaines occasions qui ri arrivent que rarement, le confesseur ri a pas droit de demander si le péché dont on s'accuse est un péché d'habiïOtude, et qu'on n'est pas obligé de luy respondre sur cela, parce

12 and 20. de certains C. 24. a. 4 ail edd. 30. péché mesme à

son Confesseur ordinaire C.

DIXIEME LETTRE I09

qu'il n'a pas droit de donner à son penitent la honte de déclarer ses recheutes frequentes.

Comment ! mon Pere, j’aymerois autant dire qu’un Médecin n’a pas droit de demander à son malade s’il y a longtemps qu’il a la fievre. Les pechez ne sont-ils pas tous differens selon ces differentes circonstances, et le dessein d’un véritable penitent ne doit-il pas estre d’exposer tout l’estât de sa conscience à son Confesseur avec la mesme sincérité et la mesme ouverture de cœur que s’il parloit à Jesus-Christ, dont le Prestre tient la place ? Et n’est-on pas bien éloigné de cette disposition quand on cache ses recheutes frequentes pour cacher la grandeur de son péché ? Je vis le bon Pere embarrassé là dessus ; de sorte qu’il pensa à eluder cette difficulté plustost qu’à la résoudre en m’aprennant une autre de leurs réglés, qui establit seulement un nouveau desordre sans justifier en aucune sorte cette decision du P. Bauny, qui est, à mon sens, une de leurs plus pernicieuses maximes et des plus propres à entretenir les vitieux dans leurs mauvaises habitudes. Je demeure d’accord, me dit-il, que l’habitude augmente la malice du péché, mais elle n’en change pas la nature, et c’est pourquoy on n’est pas obligé à s’en confesser, selon la réglé de nos Peres, qu’Escobar rapporte Princ.} ex. 2, n. 39, Qu'on n' est obligé de confesser que les circonstances qui changent l'espece du péché et non pas celles qui V aggravent.

C’est selon cette réglé que nostre Pere Granados dit, in 5 par., cont. 7, tr. 9, d. 9, n. 22, que , si on a mangé de la viande en Caresme, il suffit de s'accuser d'avoir rompu le jeusne, sans dire si c'est en mangeant de la viande ou en faisant deux repas maigres. Et selon nostre Pere Reginaldus, tr. 1, 1. 6, c. 4, n. 114, un devin qui s'est servy de l'art diabolique n'est pas obligé à déclarer cette circonstance, mais il suffit de dire qu'il s'est meslé de deviner, sans exprimer si c'est par la Chiromance ou par un pacte avec le démon. Et Fagundez, de nostre Société, p. 2, 1. 4, c. 3, n. 17, dit aussi : Le rapt n'est pas une circonstance qu'on soit tenu de découvrir quand la fille y a consenty. Nostre Pere Escobar rapporte tout cela au mesme lieu, n. 41, 61, 62, avec plusieurs autres decisions assez curieuses des circonstances qu’on n’est pas obligé de confesser. Vous pouvez les y voir vous-mesme. Voilà, luy dis- je, des artifices de dévotion bien accommodans.

Tout cela neantmoins, dit-il, ne seroit rien si on n’avoit

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