om. ce C. 14. eut B C. 16. om. bien A. 35. j’estois
certain C. *38. je le leur AC. 40. la fin SC; diff. qu’il y a .4.
PREMîàKE LETTRE
subtile qu’à peine pouvons-nous la marquer nous-mesmes : vous auriez trop de difficulté à l’entendre. Contentez-vous donc de sçavoir que les Jansénistes vous diront bien que tous les justes ont tousjours le pouvoir d’accomplir les Commandemens (ce n’est pas de quoy nous disputons) ; mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain : c’est là. le poinct.
Ce mot me fut nouveau et inconnu. Jusques-là, j’avois entendu les affaires, mais ce terme me jetta dans l'obscurité, et je croy qu’il n’a esté inventé que pour broüiller. Je luy en demanday donc l’explication, mais il m’en fit un mystère, et me renvoya sans autre satisfaction pour demander aux Jansénistes s’ils admettoient ce pouvoir prochain . Je chargeay ma mémoire de ce terme ; car mon intelligence n’y avoit aucune part. Et, de peur de l’oublier, je fus promptement retrouver mon Janséniste, à qui je dis, incontinent apres les premières civilitez : Dites-moy, je vous prie, si vous admettez le pouvoir prochain. Il se mit à rire et me dit froidement : Dites-moy vous-mesme en quel sens vous l’entendez, et alors je vous diray ce que j’en croy. Comme ma connoissance n’alloit pas jusques-là, je me vis en terme de ne luy pouvoir répondre, et neantmoins, pour ne pas rendre ma visite inutile, je luy dis au hazard : Je l’entends au sens des Molinistes. A quoy mon homme, sans s’émouvoir : Ausquels des Molinistes, me dit-il, me renvoyez-vous? Je les luy offris tous ensemble comme ne faisans qu’un mesme corps et n’agissans que par un mesme esprit.
Mais il me dit : Vous estes bien peu instruit. Ils sont si peu dans les mesmes sentimens qu’ils en ont de tout contraires. Mais estans tous unis dans le desse n de perdre Monsieur Arnauld, ils se sont avisez de s’accorder de ce terme de prochain , que les uns et les autres d’roient ensemble, quoy qu’ils l’entendissent diversement, afin de parler un mesme langage; et que par cette conformité apparente, ils pussent former un corps considérable, et composer le plus grand nombre pour l’opprimer avec asseurance.
Cette response m’estonna. Mais sans recevoir ces impressions des meschans desseins des Molinistes que je ne veux pas croire sur sa parole, et où je n’ay point d’interest, je m’attachay seulement à sçavoir les divers sens qu’ils donnent à ce mot mystérieux de prochain. Mais il me dit : Je vous
1. remarquer A. 15. d’oublier C. 80. om. mais B. 86. un plus A2B. 41. om. mais BîC.
en éclaircirois de bon cœur ; mais vous y verriez une répugnance et une contradiction si grossière que vous auriez peine à me croire : je vous serois suspect. Vous en serez plus seur en l’apprenant d’eux-mesmes, et je vous en don- 5 neray les adresses. Vous n’avez qu’à voir séparément Monsieur le Moine et le Pere Nicolai. Je n’en connois pas un, luy dis-je. Voyez donc, me dit-il, si vous ne connoistrez point quelqu’un de ceux que je vous vas nommer ; car ils suivent les sentimens de Monsieur le Moine. J’en connus 10 en effet quelques-uns. Et en suite il me dit : Voyez si vous ne connoissez point des Dominicains qu’on appelle nouveaux Thomistes; car ils sont tous comme le Pere Nicolai. J'en connus aussi entre ceux qu’il me nomma ; et résolu de profiter de cét avis et de sortir d’affaire, je le quittay, et fus 15 d’abord chez un des disciples de Monsieur le Moine.
Je le suppliay de me dire ce que c’estoit qu 'avoir le 'pouvoir prochain de faire quelque chose. Cela est aisé, me dit-il, c’est avoir tout ce qui est necessaire pour la faire, de telle sorte qu’il ne manque rien pour agir. Et ainsi, luy 20 dis-je, avoir le pouvoir prochain de passer une riviere, c’est avoir un bateau, des bateliers, des rames, et le reste, en sorte que rien ne manque. Fort bien, me dit-il. Et avoir le pouvoir prochain de voir , luy dis-je, c’est avoir bonne veuë, et estre en plein jour. Car qui auroit bonne veuë dans 25 l’obscurité n’auroit pas le pouvoir prochain de voir, selon vous, puis que la lumière luy manqueroit, sans quoy on ne voit point. Doctement, me dit-il. Et par conséquent, continüay-je, quand vous dites que tous les justes ont tousjours le pouvoir prochain d’observer les Commandemens, vous en- 30 tendez qu’ils ont tousjours toute la grâce necessaire pour les accomplir ; en sorte qu’il ne leur manque rien de la part de Dieu. Attendez, me dit-il, ils ont tousjours tout ce qui est necessaire pour les observer, ou du moins pour prier Dieu. J’entends bien, luy dis- je ; ils ont tout ce qui est necessaire 35 pour prier Dieu de les assister, sans qu’il soit necessaire qu’ils ayent aucune nouvelle grâce de Dieu pour prier. Vous l’entendez, me dit-il. Mais il n’est donc pas necessaire qu’ils ayent une grâce efficace pour prier Dieu? Non, me dit-il, suivant Monsieur le Moine.
40 Pour ne point perdre de temps, j’allay aux Jacobins, et
6. ne eonnois ny l’un ny l’autre B2C. 14. quittay et allay B?C.
16. c’est C. 33. pour le demander à Dieu B 2 : pour le demander à prier
Dieu C.
PREMIÈRE LETTRE
demanday ceux que je sçavois estre des nouveaux Thomistes.
Je les priay de me dire ce que c’est que pouvoir prochain. N’est-ce pas celuy, leur dis- je, auquel il ne manque rien pour agir? Non, me dirent-ils. Mais quoy, mon Pere, s’il manque quelque chose à ce pouvoir, l’appelez-vous pro- 5 chain, et diriez-vous, par exemple, qu’un homme ait, la nuit, et sans aucune lumière, le pouvoir prochain de voir ? Oüy dea, il l’auroit, selon nous, s’il n’est pas aveugle. Je le veux bien, leur dis- je ; mais Monsieur le Moine l’entend d’une maniéré contraire. Il est vray, me dirent-ils; mais 10 nous l’entendons ainsi. J’y consens, leur dis-je. Car je ne dispute jamais du nom, pourveu qu’on m’avertisse du sens qu’on luy donne ; mais je voy par là que, quand vous dites que les justes ont tousjours le pouvoir prochain pour prier Dieu, vous entendez qu’ils ont besoin d’un autre 15 secours pour prier, sans quoy ils ne prieront jamais. Voila qui va bien, me respondirent mes Peres en m’embrassant, voila qui va bien ; car il leur faut de plus une grâce efficace, qui n’est pas donnée à tous, et qui détermine leur volonté à prier. Et c’est une heresie de nier la nécessité de cette grâce 20 efficace pour prier.
Voila qui va bien, leur dis-je à mon tour ; mais, selon vous, les Jansénistes sont Catholiques, et Monsieur le Moine heretique. Car les Jansénistes disent que les justes ont le pouvoir de prier, mais qu’il faut pourtant une grâce efficace, 25 et c’est ce que vous approuvez. Et Monsieur le Moine dit que les justes prient sans grâce efficace ; et c’est ce que vous condamnez. Oüy, dirent-ils ; mais Monsieur le Moine appelle ce pouvoir pouvoir prochain.
Mais quoy, mes Peres, leur dis-je, c’est se joüer des 30 paroles de dire que vous estes d’accord à cause des termes communs dont vous usez, quand vous estes contraires dans le sens. Mes Peres ne répondent rien, et sur cela mon disciple de Monsieur le Moine arriva par un bonheur que je croyois extraordinaire ; mais j’ay sceu depuis que leur rencon- 35 tre n’est pas rare, et qu’ils sont continuellement meslez les uns avec les autres.
Je dis donc à mon disciple de Monsieur le Moine : Je connois un homme qui dit que tous les justes ont tousjours
28. Monsieur le Moine et nous appelons AB2-, nous sommes d’accord avec Monsieur le Moine en ce que nous appelons prochain aussi bien que luy le pouvoir que les justes ont de prier, ce que ne font pas les Jansénistes C. 30. om, mais B^C.
le pouvoir de prier Dieu, mais que neantmoins ils ne prieront jamais sans une grâce efficace qui les détermine, et laquelle Dieu ne donne pas tousjours à tous les justes : Est-il heretique ? Attendez ! me dit mon Docteur ; vous me pour- 5 riez surprendre. Allons donc doucement. Distinguo : s’il appelle ce pouvoir pouvoir prochain, il sera Thomiste, et partant Catholique ; sinon il sera Janséniste, et partant hereiique. Il ne l’appelle, luy dis je, ny prochain ny non prochain. Il est donc heretique, me dit-il : demandez-le à 10 ces bons Peres. Je ne les pris pas pour jug s; car ils consento ent desja d’un mouvement de tes e. Mais je leur dis : Il refuse d’admettre ce mot de prochain, parce qu’on ne le veut pas expliquer. A cela un de ces Peres voulut en apporter sa définition ; mais il fut interrompu par le disciple de 15 Monsieur le Moine, qui luy dit : Voulez-vous donc recommencer nos broüilleries ? Ne sommes-nous pas demeurez d’accord de ne point expliquer ce mot de prochain, et de le dire de part et d’autre sans dire ce qu’il signifie? A quov le Jacobin consentit.
20 Je penetray par là dans leur dessein, et leur dis en me levant pour les quitter : En vérité, mes Peres, j’ay grand peur que tout cecy ne soit une pure chicanerie ; et quoy qu’il arrive de vos assemblées, j’ose vous prédire que, quand la Censure seroit faite, la paix ne seroit pas établie. Car, quand 25 on auroit décidé qu’il faut prononcer les syllabes pro, chain ; qui ne voit que, n’ayant point esté expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire? Les Jacobins diront que ce mot s’entend en leur sens ; Monsieur le Moine dira que c’est au sien; et ainsi il y aura bien plus de disputes pour l’ex- 30pliquer que pour l’introduire. Car, apres tout, il n’y auroit pas grand péril à le recevoir sans aucun sens, puis qu’il ne peut nuire que par le sens. Mais ce seroit une chose indigne de la Sorbonne et de la Théologie d’user de mots équivoques et captieux sans les expliquer.
35 Car enfin, mes Peres, dites-moy, je vous prie, pour la dernière fois, ce qu’il faut que je croye pour estre Catholique. Il faut, me dirent-ils tous ensemble, dire que tous les justes ont le pouvoir prochain en faisant abstraction de tout sens, abstrahendo à sensu, Thomistarum et à sensu aliorum Theolo- 40 gorum.
C’est à dire, leur dis-je en les quittant, qu’il faut prononcer ce mot des lèvres, de peur d'estre heretique de nom. Car