J’ay plûtost monstré C
ONZIÈME LETTRE
trouvez-vous pas, mes Peres, que ce passage est bien juste à nostre sujet ? Ce que j’ay fait n'est qu'un jeu avant un véritable combat. Je n’ay fait encore que me joüer et vous monstrer plûtost les blessures qu'on vous peut faire que je ne vous en ay fait. J’ay exposé simplement vos passages sans y faire presque de reflexion. Que si on y a esté excité à rire , c’est parceque les sujets y portoient d’eux-mesmes. Car qu’y a-t-il de plus propre à exciter à rire que de voir une chose aussi grave que la Morale Chrestienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vostres ? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu’on dit que Jesus-Christ a luymesme revelées à des Peres de la Société , que, quand on y trouve qu’un Prestre qui a receu de l'argent pour dire une messe peut outre cela en prendre d’autres personnes en leur cedant toute la part qu’il a au sacrifice ; qu’un Religieux n'est pas excommunié pour quitter son habit , lorsque c’est pour danser, pour filouter, ou pour aller incognito en des lieux de débauche ; et qu’on satisfait au precepte d’oüyr la Messe en entendant quatre quarts de Messe à la fois de dijferens Prestres ; lors, dis-je, qu’on entend ces decisions et autres semblables, il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parceque rien n’y porte davantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit. Et comment auroit-on pû traiter autrement la pluspart de ces matières, puisque ce seroit les autoriser que de les traiter serieusement, selon Tertullien ? Quoy, faut-il employer la force de l’Escriture et de la Tradition pour monstrer que c’est tuer son ennemy en trahison que de luy donner des coups d’épée par derrière et dans une embusche ; et que c’est acheter un bénéfice que de donner de l’argent comme un motif pour se le faire resigner ? Il y a donc des matières qu’il faut mépriser, et qui méritent d’estre jouées et moquées. Enfin ce que dit cét ancien auteur que rien n’est plus deu à la vanité que la risée et le reste de ses paroles, s'applique icy avec tant de justesse et avec une force si convainquante qu’on ne sçauroit plus douter qu’on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance. Et je vous diray aussi, mes Peres, qu’on en peut rire sans blesser la charité, quoy que ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos escrits. Car la charité oblige quelquefois à rire des erreurs des hommes pour les porter eux-mesmes à en rire et à les fuir, selon cette parole de S. Augustin : Hœc
3. combat. Les lettres que j’ay faites jusques icy ne sont qu’un jeu avant le véritable combat. Je C.
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tu miser icorditer irride , ut eis ridenda ac fugienda commendes. Et la mesme charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colere, selon cette autre parole de S. Grégoire de Nazianze : L'esprit de charité et de douceur a ses émotions et ses ôcoleres. En effet, comme dit S. Augustin, qui oseroit dire que la vérité doit demeurer désarmée contre le mensonge, et qu'il sera permis aux ennemis de la foy d'effrayer les fideles par des paroles fortes, et de les réjouir par des rencontres d'esprit agréables ; mais que les catholiques ne doivent escrire qu'avec une 10 froideur de style qui endorme les lecteurs ?
Ne voit-on pas que, selon cette conduite, on laisseroit introduire dans l’Eglise les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu’il fust permis de s’en moquer avec mépris, de peur d’estre accusé de blesser la bienséance ; ny 15 de les confondre avec vebemence, de peur d’estre accusé de manquer de charité ?
Quoy, mes Peres, il vous sera permis de dire qu'on peut tuer pour éviter un soufflet et une injure, et il ne sera pas permis de réfuter publiquement une erreur publique d’une telle 20 conséquence ? Vous aurez la liberté de dire qu'un juge peut en conscience retenir ce qu'il a receu pour faire une injustice, sans qu’on ait la liberté de vous contredire ? Vous imprimerez avec privilège et approbation de vos Docteurs qu'on peut estre sauvé sans avoir jamais aimé Dieu, et vous fermerez 25 la bouche à ceux qui défendront la vérité de la foy, en leur disant qu’ils blesseroient la charité de freres en vous attaquant, et la modestie de chrestiens en riant de vos maximes? Je doute, mes Peres, qu’il y ait des personnes à qui vous aiez pû le faire accroire. Mais neantmoins, s’il s’en trouvoit qui 30 en fussent persuadez, et qui crussent que j’aurois blessé la charité que je vous dois en décriant vostre Morale, je voudrois bien qu’ils examinassent avec attention d’où naist en eux ce sentiment. Car, encore qu’ils s’imaginent qu’il part de leur zele, qui n’a pû souffrir sans scandale de voir accuser leur 35 prochain, je les prierois de considérer qu’il n’est pas impossible qu’il vienne d’ailleurs, et qu’il est mesme assez vraysemblable qu’il vient du déplaisir secret, et souvent caché à nous-mesmes, que le malheureux fond qui est en nous ne manque jamais d’exciter contre ceux qui s’opposent au relaschement des 40 mœurs. Et, pour leur donner une réglé qui leur en fasse reconnoistre le véritable principe, je leur demanderay si, en mesme temps qu’ils se plaignent de ce qu’on a traité de la