‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 54 sur 172 · deraanderois B · texte numérisé non relu

deraanderois B

ONZIEME LETTRE

sorte des Religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des Religieux ont traitté la vérité de la sorte. Que s’ils sont irritez non seulement contre les Lettres, mais encore plus contre les maximes qui y sont rapportées, j’avoüeray qu’il se peut faire que leur ressentiment part de quelque zele, mais peu éclairé ; et alors les passages qui sont icy suffiront pour les éclaircir. Mais, s’ils s’emportent seulement contre les reprehensions, et non pas contre les choses qu’on a reprises, en vérité, mes Peres, je ne m’empescherai jamais de leur dire qu’ils sont grossièrement abusez et que leur zele est bien aveugle.

Estrange zele, qui s’irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent ! Quelle nouvelle charité, qui s’offense de voir confondre des erreurs manifestes par la seule exposition que l’on en fait, et qui ne s’offence point de voir renverser la morale par ces erreurs ! Si ces personnes estoient en danger d’estre assassinées, s’offenseroient-elles de ce qu’ôn les avertiroit de l’embuscbe qu’on leur dresse, et, au lieu de se détourner de leur chemin pour l’éviter, s’amuseroient-elles à se plaindre du peu de charité qu’on auroit euë de découvrir le dessein criminel de ces assassins ? S’irritent-ils lors qu’on leur dit de ne manger pas d’une viande parce qu’elle est empoisonnée, ou de n’aller pas dans une ville par ce qu’il y a de la peste ?

D’où vient donc qu’ils trouvent qu’on manque de charité quand on découvre des maximes nuisibles à la Religion, et qu’ils croyent au contraire qu’on manqueroit de charité de ne pas découvrir les choses nuisibles à leur santé et à leur vie ; sinon parce que l’amour qu’ils ont pour la vie leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribué à la conserver, et que l’ indifférence qu’ils ont pour la vérité fait que non seulement ils ne prennent aucune part à sa deffence mais qu’ils voyent mesme avec peine qu’on s’efforce de détruire le mensonge ?

Qu’ils considèrent donc devant Dieu combien la Morale que vos Casuites respandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse à l’Eglise ; combien la licence qu’ils introduisent dans les moeurs est scandaleuse et démesurée ; combien la hardiesse avec laquelle vous les soûtenez est opiniastre et violente. Et, s’ils ne jugent qu’il est temps de s’élever contre de tels desordres, leur aveuglement sera aussi à plaindre que le vostre, mes Peres, puisque et vous et eux avez un pareil

5. parte C. 15. manifestes et qui ne s’offense point par C. 27. charité si on ne leur découvroit pas les C.

sujet de craindre cette parole de S. Augustin sur celle de Jesus-Christ dans l’Evangile : Malheur aux aveugles qui conduisent , malheur aux aveugles qui so7it conduits. Vœ cœcis ducentibus ! Vœ cœcis sequentibus !

5 Mais, afin que vous n’ayez plus lieu de donner ces impressions aux autres, ny de les prendre vous mesmes, je vous diray, mes Peres (et je suis honteux de ce que vous m’engagez à vous dire ce que je devrois apprendre de vous), je vous diray donc quelles marques les Peres de l’Eglise nous ont 10 données pour juger si les reprehensions partent d’un esprit de pieté et de charité, ou d’un esprit d’impieté et de haine.

La première de ces réglés est que l’esprit de pieté porte tousjours à parler avec vérité et sincérité, au lieu que l’envie et la haine employent le mensonge et la calomnie : Splenibdentia et vehementia, sed rebus veris , dit S. Augustin. Quiconque se sert du mensonge agit par l’esprit du diable. Il n’y a point de direction d’intention qui puisse rectifier la calomnie ; et, quand il s’agiroit de convertir toute la terre, il ne seroit pas permis de noircir des personnes innocentes ; 20 parce qu’on ne doit pas faire le moindre mal pour en faire reüssir le plus grand bien, et que la vérité de Dieu 7ia pas besom de nostre nmisonge selon l’Escriture. Il est du devoir des defe7iseurs de la Venté, dit S. Hilaire, de 7Ïava7icer que des choses véritables. Aussi, mes Peres, je puis dire devant Dieu 25 qu’il n’y a rien que je deteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité, et que j’ay tousjours pris un soin tresparticulier, non seulement de ne pas falsifier, ce qui seroit horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d’un passage. De sorte que, si j’osois me 30 servir en cette rencontre des paroles du mesme S. Hilaire, je pourrois bien vous dire avec luy : Si nous diso7is des choses fausses, que 7ios discours soie7it tenus pour infâmes ; 7nais, si 7ious monstro7is que celles que 7ious produisons so7it publiq7ies et ma7iif estes, ce 7 1 est point sortir de la modestie et de la liberté 35 apostolique de les reprocher.

Mais ce n’est pas assez, mes Peres, de ne dire que des choses véritables, il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont véritables ; parce qu’on ne doit raporter que les choses qu’il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pour- 40 roient que blesser sans aporter aucun fruit. Et ainsi, comme la première réglé est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion. Les méchans, dit Saint Augustin, per-

24, 37, 38. vrayes C.

ONZIÈME LETTRE

secutent les bons en suivant aveuglement la passion qui les anime , au lieu que les bons persécutent les mèchans avec une sage discrétion , de mesme que les chirurgiens considèrent ce qu'ils coupent , au lieu que les meurtriers ne regardent point où ils frappent. Vous sçavez bien, mes Peres, que je n’ay pas 5 rapporté des maximes de vos auteurs celles qui vous auroient esté les plus sensibles, quoy que j’eusse pû le faire, et mesme sans peeher contre la discrétion ; non plus que de sçavans hommes et tres-catholiques, mes Peres, qui l’ont fait autrefois. Et tous ceux qui ont leu vos auteurs sçavent aussi 10 bien que vous combien en cela je vous ay épargnez ; outre que je n’ay parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier, et je serois fasché d’avoir rien dit des fautes secrettes et personnelles, quelque preuve que j’en eusse. Car je sçay que c’est le propre de la haine et de l’animosité, 15 et qu’011 ne doit jamais le faire, à moins qu’il y en ait une nécessité bien pressante pour le bien de l’Eglise. Il est donc visible que je n’ay manqué en aucune sorte à la discrétion dans ce que j’ay esté obligé de dire touchant les maximes de vostre Morale, et que vous avez plus de sujet de vous louer 20 de ma retenuë que de vous plaindre de mon indiscrétion.

La troisième réglé, mes Peres, est que, quand on est obligé d’user de quelques railleries, l’esprit de pieté porte à ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes ; au lieu que l’esprit de boufonnerie, d’impieté et 25 d’heresie se rit de ce qu’il y a de plus sacré. Je me suis desja justifié sur ce point. Et on est bien éloigné d’estre exposé à ce vice quand on n’a qu’à parler des opinions que j’ay rapportées de vos auteurs.

Enfin, mes Peres, pour abréger ces réglés, je ne vous diray 30 plus que celle-cy, qui est le principe et la fin de toutes les autres. C’est que l’esprit de charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et à adresser ses prières à Dieu en mesme temps qu’on adresse ses reproches aux hommes. On doit toujours, dit S. Augustin, 35 conserver la charité dans le cœur, lors mesme qu'on est obligé de faire au dehors des choses qui paroissent rudes aux hommes, et de les frapper avec une aspreté dure, mais bienfaisante, leur utilité devant estre preferée à leur satisfaction. Je croy, mes Peres, qu’il n’y a rien dans mes Lettres qui tesmoigne que je 40 n’aye pas eu ce désir pour vous, et ainsi la charité vous oblige

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